La nouvelle


   Les jours de pluie comme celui-ci, quand me prenait l'envie de descendre de la tour, je regardais les nuages noirs chargés de pollution, ces nuages qui nous avaient obligés à monter plus haut qu'eux, semblables à une mer épaisse et obscure, dense et douce comme du velours. J'avais du mal à croire que ces paisibles nuées nous avaient arrachés à la terre promise et nous avaient transformés en dieux pour eux. Mais je doute que dans les cieux on ait voulu de quelqu'un comme moi.
   J'enfilai le scaphandre et vérifiai la bombonne d'air, me préparant pour la sortie en extérieur, car l'ascenseur vitré arrivait au niveau le plus bas. Comme mesure de précaution, afin que mon apparition ne soit pas observée depuis en bas, la sortie à la base de la tour était faiblement électrifiée pour nettoyer la zone de tout androïde trop curieux. Quoiqu'à mon avis, même si en son temps cette précaution a pu avoir son utilité, maintenant ils ne me cherchaient plus, ils se contentaient d'attendre mon arrivée. Et c'est compréhensible. Nous non plus n'allons pas la chercher, nous attendons seulement qu'elle arrive quand l'heure a sonné. La culture humaine l'a représentée parfois comme une amie fidèle, parfois comme l'exécutrice des âmes ; mais toujours comme quelqu'un qu'on veut tenir éloigné.
   D'après les rapports que m'avaient fait passer les techniciens de la tour, l'androïde que je devais ramener avait été coupé en deux par une des scies mécaniques chargées de modeler le terrain rocailleux. J'arrivai dans la zone des chantiers au beau milieu de l'attroupement. Les robots s'écartèrent pour me laisser passer tout en me regardant avec dévotion ou crainte. Mais pour la première fois, depuis que j'exerçais cette macabre fonction, je remarquai que plusieurs robots m'observaient avec une attitude provocante ; un geste courageux si l'on tenait compte du fait que sur le plan mystique, j'étais la personnification de la fin de tous les êtres vivants, et sur le plan physique, je mesurais le double de n'importe lequel d'entre eux.
   J'arrivai à l'endroit où se trouvait le robot hors-service, et là je trouvai, comme à chaque fois, l'androïde protecteur. C'était un robot comme les autres, mais plein d'accessoires dont la seule finalité était d'imiter, de manière inexacte, le système respiratoire de mon scaphandre. Il me regarda et m'indiqua celui que je venais chercher.
   — Salut, B33MH, dis-je d'un ton volontairement neutre.
   — Bienvenue, divinité Ben, répondit l'androïde sur un ton solennel, nous savions que tu viendrais.
   La première fois que je m'étais présenté devant les androïdes et leur avais dit mon nom, ils avaient décidé de le faire précéder du titre de divinité. Au début j'avais essayé de les obliger à m'appeler simplement par mon nom, mais cela se révéla inutile. Pour eux, mon nom était aussi immuable que l'espace ou le temps.
   — Que s'est-il passé ? demandai-je avec calme.
   — Ce fut un accident, mon seigneur, il s'est approché trop près de la scie.
   — Je veux que les androïdes qui travaillent à côté des scies s'en éloignent le plus possible ; il est inutile de prendre autant de risques.
   — Mais, seigneur, de cette façon nous mettrons plus de temps pour finir le Grand Temple des divinités.
   — Le Grand Temple peut attendre, B33MH. Pour moi, votre sécurité est plus importante.
   — Nous ferons comme tu dis, seigneur.
   Je sortis un rayon tracteur et rassemblai les pièces éparpillées du robot à terre. Immédiatement, je l'introduisis dans une caisse de ténèbres, un récipient pliant bien pratique qui, pour les robots, ne devait être rien moins qu'un cercueil, et la portai, posée sur mes deux mains, avec tout le respect que je pus y mettre. B33MH m'observa, accomplissant ainsi la fonction que les autres lui avaient attribuée : être le témoin vivant de mes actes, et il me demanda, comme à chaque fois, de m'accompagner jusqu'à mon royaume.
   — Quand ce sera ton heure, tu viendras avec moi. Mais avant, tu ne le dois pas, dis-je simplement, espérant ainsi mettre un point final à un sujet sur lequel il n'y avait pas de discussion possible.
   — Qu'en sera-t-il de notre compagnon, divinité Ben ? m'implora-t-il. Aura-t-il, comme les autres, accès à ton royaume ?
   — Tous y ont accès, tu peux cesser de t'inquiéter pour lui. Maintenant il est en paix avec lui-même et avec les autres.
   — Mensonges ! dit un des androïdes derrière moi. Malgré ma surprise, aucun des androïdes ne remarqua la moindre hésitation de ma part. Le scaphandre, qu'ils considéraient comme faisant partie de mon propre organisme, m'y aida.
   — Pourquoi dis-tu cela, C22RD ? commentai-je en essayant de paraître le plus serein possible.
   — Je ne crois pas que tu sois une divinité. Il est possible que tu sois puissant, mais tu es autre chose. Et je ne suis pas le seul à le croire.
   Je me tus. Tous attendaient que je parle et je devais faire le contraire de ce qu'ils voulaient. Il fallait que mes motivations semblent impossibles à concevoir pour leurs corps métalliques périssables.
   Face à ce silence, comme toute réponse, C22RD parla de nouveau :
   — Je prouverai à tous que tu es un dieu de pacotille.
   Je fis demi-tour et m'en allai, étranger à tous leurs commentaires, comme si je ne pouvais les entendre. Même si à aucun moment je me retournai, je savais que tous les robots m'observaient, attendant une réaction qui clarifierait mon opinion vis à vis de ces attaques directes. À la place, je les laissais dans l'incertitude totale. C'était tout ce que je pouvais leur donner, car c'était tout ce qui me venait à l'esprit à ce moment-là.

   Maintenant, en me rappelant ce jour, je sais que beaucoup de choses avaient dû se passer pour en arriver là. Au début, j'étais un simple observateur, un technicien de plus, avec comme unique consigne celle de maintenir le contact avec les androïdes. C'était un travail mal payé et non sans danger ; j'arrivais avec mon scaphandre, j'emmenais les modèles défectueux dés qu'ils cessaient de fonctionner, je bidouillais quelques systèmes pour vérifier leurs paramètres de programmation et supervisais la progression des dômes qui, dans quelque temps, devraient nous accueillir.
   Mais, peu à peu, nous avons investi de plus en plus dans ces constructions, car l'humanité en bloc a commencé à croire en l'espoir que là se trouvait la solution, que sûrement, un jour prochain, les esclaves de métal termineraient les dômes qui protégeraient le monde des émanations toxiques des nuages. Le Grand Temple, comme ils l'appelaient maintenant. Le paradis sur terre. C'est la seule de leurs expressions bibliques que je ne trouve pas exagérée. Ce n'est pas que dans les tours on vive mal, mais le foyer, quelque soit le nombre de générations qui se sont écoulées, reste le foyer. C'est gravé dans notre code génétique de telle manière qu'il est impossible de passer outre.
   C'est à peu près à cette époque que je commençai à considérer les androïdes autrement que comme de simples machines et qu'eux commencèrent à me voir comme quelque chose de... « méta-humain ». Toujours, nous nous efforçâmes à ce qu'ils ne connaissent pas la vérité sur leur vraie nature, qu'ils se limitent à accomplir leur travail en échange de gardiens garants de leur sécurité. Mais jamais ce ne fut de l'esclavagisme. J'ai mis du temps à m'en rendre compte, mais notre situation était très proche de celle des dieux de l'époque classique. Les robots travaillaient, convaincus que, d'une certaine manière, ils honoraient des êtres supérieurs. Nous, nous leur fournissions les ressources matérielles, l'aide technologique et renouvelions leur population, ce qui pour eux était le don le plus important de tous ceux que nous leur octroyions. La seule différence avec les dieux grecs ou égyptiens était que nous, les hommes, existions et essayions vraiment de les protéger.
   Sans baisser la cadence, les robots élaboraient des réponses à des questions que, dans un premier temps, nous n'imaginions même pas qu'ils se posaient.
   Quand l'étendue de leur perception fut claire, nos supérieurs décidèrent de nous spécialiser de sorte que les robots aient toute une légion de créatures et de symboles à adorer. Ainsi, du point de vue des androïdes, la divinité John se chargeait d'amener de nouvelles vies au sein des robots, le contraire de ma fonction ; la divinité Robin s'occupait du bon fonctionnement du petit matériel et la divinité Carl se chargeait d'étouffer les révoltes. Les relations que nous pouvions avoir entre nous, ainsi que la nature de notre travail, firent naître tout un ensemble de mythes pour les robots. De sorte que, par exemple, pour eux, vivre et mourir étaient deux processus jumeaux qui durant un temps furent honorés simultanément par les deux divinités jusqu'à ce que celles-ci décident d'agir pour leur propre compte dans le traitement de leurs affaires personnelles parmi les non-éternels. Tout ceci pour expliquer simplement que nos interventions, à John et à moi, cessèrent de coïncider.
   Dans un premier temps, on nous donna des instructions ainsi que des cours pour que nous ne démolissions pas la pantomime qu'eux-mêmes avaient mis tant de soins à élaborer. Dans mon cas concret, on me conseilla de provoquer en eux la même peur panique que la plupart des humains éprouvent face à la mort. Ils me montrèrent une multitude d'images allégoriques et me firent des centaines de suggestions sur la façon de m'exprimer et de me déplacer face à eux. Mais je ne voulais ni ne prétendais être un symbole bien défini ; je ne voulais pas être la pensée tremblante de ces malheureuses entités de métal. Au nom du ciel, je suis un ingénieur, pas un Machiavel ou un Milton. Je croyais en la connaissance, pas qu'il fallût retourner la tête du lit pour éloigner les mauvais esprits. De sorte que j'ignorai tout conseil éthique et esthétique et m'en tins à mon propre scénario. Pas question d'ankh ni de faux, pas plus que d'extraordinaires ailes couvertes d'yeux. S'ils doivent vivre dans les ténèbres, pensais-je, je ferai de ces ténèbres un endroit un peu plus agréable.
   Parfois j'aimerais que fassent irruption dans ma vie des êtres plus intelligents que moi et que, par des artifices compliqués et de subtiles orchestrations, ils me rendent d'un coup les croyances que j'ai perdues il y a si longtemps. Que descende des cieux un ange pour nous dire à tous que la vie existe après la mort ; que ce n'est pas le néant qui nous attend. Qu'ainsi soient dissipés tous mes doutes. C'est ce que j'ai essayé d'apporter aux androïdes. L'espérance d'une continuité contre toute logique de la nature. Si, en le faisant, j'étais dans le vrai, ils me remercieraient ; si je me trompais, alors en aucune façon ils ne se sentiraient trompés parce que, là-bas où ils seraient, ils ne ressentiraient ni joie, tristesse, haine, douleur, ni rien de rien. Ce qui est sûr, c'est que souvent j'étais tourmenté par la pensée qu'ils puissent avoir une opportunité et nous non. Que ceux qui ne sont plus fonctionnels nous observent d'un endroit quelconque que nous serions incapables d'appréhender et qu'ils aient pitié de moi, de leur idole de pacotille, rempli de doutes et d'incertitudes, qu'ils me montrent du doigt et m'accusent d'avoir voulu donner ce que je ne suis même pas capable de recevoir.
   Tous les techniciens idolâtrés ne partageaient pas mon point de vue, évidemment. C'est surprenant le nombre de bassesses dont est capable l'homme quand on lui en donne l'occasion. Carl Tinerch, chargé d'étouffer les révoltes, jouissait de sa tâche avec un plaisir de psychopathe. Il avait dû être un de ces gamins qui persécutait les chats sur les toits des tours avec un laser neural. Bien que les autres techniciens le méprisassent, ils ne ressentaient pas la même animosité que moi envers lui, en partie parce que son travail ne consistait pas à pallier leurs excès ni à rétablir le délicat équilibre entre le bien et le mal au panthéon des robots.

   Un beau jour, je décidai d'envoyer balader le bel équilibre et descendis, avant mon tour, avec la ferme intention de donner à Tinerch une petite raclée devant les robots – dispute qu'ils ajoutèrent à leur liste des événements mythiques –, avec l'unique intention de freiner sa cruelle tuerie. Je fis promettre à tous les robots présents qu'il n'y aurait plus jamais de révolte semblable. Mes supérieurs me réprimandèrent et réduisirent mon salaire, argumentant que j'avais abîmé le scaphandre de Tinerch, ce qui d'un autre côté était totalement vrai. Cependant ils me laissèrent à mon poste. Ils savaient que là, en bas, j'étais important, et que cela ne devait pas être changé. Mais les révoltes ne tardèrent pas à recommencer. Beaucoup de sympathisant des robots défendaient leur position en affirmant qu'en bas il n'y avait pas de société. En cela j'étais d'accord avec eux. Le problème, c'est qu'ils croyaient que ceci avait été voulu à un certain moment de l'expérimentation. Une espèce de coexistence pacifique entre créateurs et créatures. Je me retirai immédiatement. De toute manière, je préfère voir les robots comme des individus plutôt que comme une masse. Leur destin collectif est au-delà de mes possibilités, même si je prétends le contraire.
   Mais ce jour-là, à ce moment-là, avec la caisse de ténèbres dans les mains, retournant me perdre dans les hauteurs qu'aucun androïde ne pourrait jamais connaître, je sus que quelque chose d'autre allait arriver. J'avais eu la même sensation de froid que lorsque j'étais descendu taper sur Tinerch, sauf que cette fois ce n'était pas moi le détonateur des événements. Et comme il fallait s'y attendre, quelque chose arriva. C22RD mit à exécution ses menaces, mais pas de la façon que j'avais prévue.

   Je venais d'arriver à l'étage d'observation après être passé chez moi. Je n'avais même pas eu le temps de manger et me préparais à avaler la première cochonnerie que je trouverais dans les distributeurs. Je me dirigeais donc vers celui du couloir, en pensant que tout ce qu'il y aurait serait périmé, quand John Redfer me fit signe d'entrer.
   — Que se passe-t-il, Johnny ? demandai-je, non sans cacher mon inquiétude. John ne m'aurait jamais dérangé en dehors de mon service si ce n'était pour quelque chose de grave.
   — Nous ne recevons plus de signal de C22RD depuis hier, et les caméras n'arrivent pas à le localiser. La dernière fois que nous l'avons vu, il se dirigeait vers le chantier du Grand Temple.
   À l'occasion, entre nous, nous utilisions le même jargon religieux que les androïdes. Surtout pour des besoins pratiques. Je m'approchai des moniteurs et mémorisai les coordonnées de la zone.
   — Je vais descendre, dis-je. Je m'approchai de l'armoire et endossai mon scaphandre. J'ai un mauvais pressentiment.
   — Tu veux que j'aille avec toi ?
   — Merci, John, mais je préfère que tu ne viennes pas. Je crains que nous soyons face à une crise idéologique. Et ça, je dois le régler seul.
   — Qu'est-ce que je fais si Tinerch vient ? C'est de son ressort.
   — Transmets-lui mes bons souvenirs, répondis-je en sortant, la bonbonne à la main.

   Quand j'arrivai au bord de la coupole, qui était maintenant bien avancée, je remarquai que tous les robots me regardaient avec impatience. Je ne tardai pas à comprendre pourquoi. Là-bas, où les caméras n'arrivaient pas, car il est normal que chaque jour s'ouvrent de nouveaux tunnels, se trouvait le corps de C22RD, immobile et surveillé par deux autres androïdes. Je me penchai pour pouvoir entrer dans le tunnel et l'emporter, mais ils m'interdirent le passage.
   — Il avait raison. Tu n'es pas venu le chercher parce que tu n'as pas réussi à le retrouver à temps. Son sacrifice n'a pas été inutile.
   Je sortis du tunnel pour revenir à la tranchée et me retrouvai face à l'androïde protecteur. Il semblait effrayé.
   — Mon seigneur a mis longtemps à venir.
   — J'ai fait aussi vite que j'ai pu, B33MH. Comme tu le sais bien, je dois m'occuper de beaucoup de choses en même temps.
   — Mais ce pauvre malheureux, mon seigneur… il n'ira pas reposer dans ton royaume ; de nombreux cycles ont passé depuis ta dernière venue.
   — Il pourra y reposer comme les autres, tu ne dois pas te faire de souci pour lui.
   Tout à coup, un androïde me jeta une pierre qui coupa un tube du scaphandre. Par chance, ce n'était pas grave, mais B33MH ne l'interpréta pas ainsi. Il mit en marche les tunneliers et ensevelit l'androïde. Je venais d'être témoin de la première manifestation violente de fanatisme artificiel de l'histoire, en plus du premier suicide d'un robot. De toute évidence, j'aurais beaucoup de choses à expliquer quand je reviendrais à la surface.
   Si je revenais, évidemment.
   Excités, plusieurs androïdes me bombardèrent de pierres jusqu'à ce que l'un d'eux, finalement, touche un tube de recyclage du gaz carbonique. La panne ne fut pas totale, mais je devais revenir à la tour le plus vite possible sous peine de mort immédiate dès que je serais exposé aux gaz toxiques.
   J'attrapai comme je pus le corps de l'androïde enterré ainsi que celui de C22RD et les emportai sans prendre le temps d'utiliser une caisse de ténèbres. Quelques robots commencèrent à me poursuivre et, même si leurs pierres ne me faisaient pas grand mal, dans peu de temps ils finiraient par couper un autre tube et écrire un chapitre noir dans leur recueil de mythes personnels.
   Cependant, au bout d'un court moment, apparut Tinerch dans son scaphandre blindé. Même si je le haïssais, lui et ses méthodes, je fus heureux de le voir. Il se limita à mettre un simple écran de fumée entre eux et nous pour les freiner, mais pour les robots il s'agissait de la fumée de la divinité. Carl était porteur d'effets malins sur les circuits. Je suppose qu'il ne les a pas attaqués parce qu'il savait qu'en aucunes circonstances on ne me renverrait en bas après cet incident, et qu'alors ce serait à lui de venir chercher les robots massacrés.
   Mes supérieurs décidèrent que pendant deux jours il serait plus raisonnable de ne pas redescendre, John se chargerait de mon travail. Les deux jours se transformèrent en une semaine et la semaine en un mois. Finalement, ils m'annoncèrent que je ne pouvais plus descendre. Il y avait assez de robots qui ne croyaient plus en moi pour que mes descentes deviennent dangereuses, mais je devrais former mes remplaçants pour qu'ils apprennent à accomplir mon travail dans tout ce en quoi il consistait.
   Cela ne fonctionna pas. Pas un seul des remplaçants ne fut accepté par la communauté des robots, les prenant pour des hérétiques, des imposteurs. Cela fut en partie dû au fait que les nouveaux essayaient d'être très théâtraux, très lyriques, pour ainsi leur inspirer de la crainte et les tenir sous leur domination. L'expérience me servit, au moins à comprendre que quand tu veux gagner le respect de quelqu'un, qu'il soit humain, qu'il soit robot, tu peux prendre le chemin de l'égalité ou celui de la supériorité, mais le second chemin ne fera jamais que tu sois respecté véritablement. Craint, adoré. Mais, en réalité, pas respecté.
   Je crois me rappeler qu'après avoir été relevé de ma fonction, je me mis en colère contre les androïdes pour avoir méprisé l'opportunité que je leur avais donnée de se réconcilier avec la peur de la mort. Je suppose que c'est un don magnifique, mais aussi, ce qui est sûr, c'est qu'ils ne m'avaient rien demandé. Peut-être aurai-je dû les laisser apprendre par eux-mêmes, les libérer de ce cercle vicieux qui s'était formé autour d'eux, leur enseigner combien terrible était en réalité la vie, qu'ils étaient moins que rien, les produits d'une culture et d'une race imparfaite qui ne connait même pas son but ultime. Que nous ne sommes pas en train de leur donner l'occasion d'exister mais précisément le contraire. Que si les dieux existaient, ce devait être eux.

   Un beau jour, trente ans plus tard, je décidai de demander une autorisation pour descendre de nouveau. Je savais que je n'aurais aucun problème pour l'avoir, et j'étais curieux de voir de mes propres yeux l'évolution du Grand Temple, presque terminé. Ce fut une chance que tout se passât ainsi. Tous les techniciens étaient maintenant très âgés et si, à l'époque, ce fut difficile de me remplacer moi seul, aujourd'hui ce serait encore plus difficile de les remplacer tous en même temps.
   Quand je fus en bas, je notai tout le tumulte qu'il y avait un peu partout ; la majorité des androïdes n'ayant plus de travail, car il ne restait pas grand-chose à faire. Ce qu'ils avaient interprété comme l'avènement du nouvel ordre. Mon arrivée ne fit qu'amplifier cette sensation. Que la divinité Ben descende de nouveau des cieux après trente années était pour eux la preuve que nous étions très satisfaits.
   Je voulus leur dire que, dès le dôme terminé, des centaines d'hommes avec des scaphandres blindés, des centaines de divinités Carl, descendraient pour tous les déconnecter, de gré ou de force, et qu'ils les fondraient pour les incorporer à la structure du Grand Temple. Mais je me refusai à le faire. Je suis sûr qu'ils se seraient débrouillés pour inventer une quelconque histoire pseudo-bouddhiste pour justifier une telle action. Un nirvana où envoyer leurs dernières prières.
   Ceux d'en haut m'avaient demandé, comme je descendais, de vérifier si le niveau d'air était correct. De sorte que je pénétrai à l'intérieur du dôme, immense et diaphane, et sortis les instruments de mesure. Quand j'eus fini, je remarquai que s'approchait un vieil androïde à peine capable de se déplacer, mais qui pouvait encore manœuvrer certaines machines comme les grues hydrauliques. C'était B33MH.
   — Mon seigneur est revenu, j'ai tant attendu ce moment.
   À cet instant, je fus certain que, si les robots pouvaient pleurer, il l'aurait fait.
   — Je suis revenu, oui. Mais je dois te dire que ce n'est pas pour très longtemps.
   — Pourquoi nous as-tu laissés, mon seigneur ? Quelques-uns d'entre nous te sont restés fidèles…
   — Ce n'est plus nécessaire, B33MH. Même nous, nous devons nous retirer quand le moment est arrivé. Approche.
   L'androïde vint du plus vite qu'il le put, jusqu'à ce qu'il se trouve en face de moi. J'enlevai alors mon scaphandre, très lentement. Pour le robot, cela dut être une expérience mystique sans égale.
   — Je veux que tu saches que, même si tu ne le crois pas, au fond nous sommes comme vous. Nous avons nos craintes et doutons aussi de notre destin final. Je sais que jamais tu ne répéteras ce que je viens de dire, et c'est pour ça que je le partage avec toi.
   — Cela est-il certain, mon seigneur ?
   Je posai le scaphandre sur le sol, de sorte qu'il soit clair qu'il ne faisait pas partie de moi.
   — Même la mort doit mourir, dis-je avec mon visage ridé à découvert.

FIN


© Magnus Dagon. Reproduit avec l'aimable autorisation de l'auteur. Titre original : « Hasta la muerte debe morir ». Traduit de l'espagnol par Jean Claude Parat. Parution originale : Alfa Eridiani 33.

 
 

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10/07/12