Alain Emery
a quarante ans et vit en Bretagne.Cet inconditionnel de Faulkner, Giono, Banks, Aymé, Vautrin, nouvelliste
depuis 2002 a eu la chance de remporter quelques concours de nouvelles :
Delarue Mardrus 2002, Fontaine Française 2003, Scribo 2004, Matricule des
anges 2005... A publié dans plusieurs revues : L'Encrier renversé,
Portique, Brèves... Depuis deux ans, ses nouvelles circulent sur le net :
Rayon du polar, Huggy Home, Pleutil, Bonnes nouvelles... En 2003, il
publie On n'a pas tué tous les affreux aux editions Alna, et récidive cette année avec Canaille et Compagnie, aux éditions de la Tour d'Oysel.

 


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Mauvais souvenirs

Alain Emery



  
   Lundi soir, 22h30.
   Quand j’ai ouvert les yeux, il y a cinq minutes à peine, la première chose qui m’est venue à l’esprit, en voyant cette belle rousse aux yeux verts penchée sur moi, c’était de savoir si, comme la tradition l’exige, elle était nue sous sa blouse. Juste après, je me suis demandé ce que je faisais là, dans le giron de cette infirmière. Et puis, parce qu’elle devait lire l’angoisse dans mes yeux, elle a murmuré d’une voix prudente, comme si elle avait peur que je m’effondre, que je venais d’être blessé. Elle a ajouté, après une brève hésitation : Par balle. J’ai fermé les yeux et depuis, je n’ose plus les ouvrir…    

   Mardi, 6h30.
   Une question me hante. Qu’est-ce que j’ai pu faire pour mériter qu’on me tire dessus ? Je ne me souviens de rien. Est-ce que je suis une minable petite frappe, un gangster ? Un flic exemplaire ? Les mains croisées sous la nuque, je ne parviens pas à fermer l’œil. Qui a pu s’acharner pareillement sur moi ? Pourquoi ai-je tout oublié ? L’infirmière, tout à l’heure, a tenté de me rassurer. L’essentiel, selon elle, est que je revienne à la vie. Tu parles…   

   Mardi, 19h30
   Je viens à l’instant de me souvenir du gosse. Celui dont j’ai croisé le chemin (il y a quoi, un jour ou deux ? ). Je sortais d’un endroit que je ne parviens pas à identifier. Ce dont je suis sûr, c’est qu’il régnait une chaleur infernale et que je m’apprêtais à traverser quand je l’ai aperçu. Qui léchait une énorme glace à la vanille, sur le trottoir d’en face. Un môme, d’une douzaine d’années maxi, bouffi derrière ses montures en écaille, posées sur un nez affreusement à la retrousse, un petit nez de goret, pointé avec une curiosité malsaine vers les passants. Je ne sais plus ce que j’ai ressenti, si c’était seulement de la peur ou de la pitié, mais je sais que j’ai eu la chair de poule en le voyant traverser pour se planter devant moi et me regarder comme s’il voyait pour la première fois une fille nue ou un cadavre encore chaud. Mais en tous les cas, je l’entends encore nettement me lancer, d’une voix nasillarde :
   — Un type m’a dit de vous dire qu’un type lui avait dit de vous dire que votre dernière heure a sonné…   

   Mardi, 20h00
   La nouvelle infirmière, une belle blonde aux yeux bleus, est venue me faire mes pansements. Est-ce que j’ai une femme ? Des enfants ? Est-ce que je vis seul ? Je suis partagé entre l’envie de me souvenir et la peur de découvrir ce qui va me revenir en mémoire. Parce qu’après tout, je suis peut-être tout ce que je déteste…    

   Mercredi, 3h15
   Résurgence ou vrai cauchemar ?
   Je me souviens d’être rentré chez moi. Je me vois virer au coin d’une rue (la cinquième ?), pour entrer dans ce qui semble être le quartier où ma famille et moi résidons (je sais maintenant que j’ai une famille)… Ensuite, c’est un peu étrange mais je suis certain des détails. Un type me salue. C’est Charles Semson (ou Samson ?). Et puis une femme, une vieille bique permanentée, émerge de ses rosiers. Clara Warwick. En même temps se met à aboyer un chien. Le clebs des Snopes.
   Je vire doucement, j’ai l’impression d’entendre mes pneus crisser sur l’asphalte et là, il se passe un truc. Dans la rue attendent des tas de gens, serrés les uns contre les autres, des gens que je connais, je crois, et sur les visages desquels je lis un mélange d’incompréhension, de terreur et de pitié.
   Alors, je ralentis et brusquement j’aperçois une femme sur le bord de la route. Ma femme (Au passage je note qu’elle est plutôt jolie). À ses côtés, deux fillettes. Je suis papa.
   Et brusquement, en arrière-plan, j’aperçois les ruines calcinées de ma maison.    

   Mercredi, 3h35
   Je sais enfin qui je suis. Je m’appelle Harold Scheeler. Les gens m’aimaient beaucoup. Mon affaire de transport tourne rond, je fais les meilleurs hamburgers de la région et je joue du banjo comme personne. Depuis une dizaine d’années, je suis même une sorte de héros dans le quartier parce que j’ai plongé dans la piscine des Crandall pour en sortir leur fils qui se noyait…
   J’ai deux filles superbes, vives et intelligentes, une femme séduisante et pour couronner le tout, je suis plutôt bel homme. Ma vie doit être absolument fabuleuse…   

   Mercredi, 9h00
   Aux flics qui viennent de me rendre visite, j’ai dit ce que je savais. Qu’un mioche m’avait dit qu’un type lui avait dit de me dire, etc, etc… Un des policiers, le chef sans doute, a voulu savoir si j’ai des ennemis. Classique. Mais j’ai beau chercher, je ne vois pas qui aurait pu vouloir incendier ma maison et me flinguer à bout portant. Je suis un brave type. Très rassuré d’apprendre qu’ils ont posté une sentinelle devant ma porte, au cas où ce malade essaierait de recommencer…
   Il était temps qu’ils s’en aillent. Cinq minutes de plus et j’éclatais en sanglots comme une mauviette...   

   Mercredi, 21h00
   Je me suis assoupi un instant.
   En me réveillant, un détail m’est revenu. Si on peut parler de détail… Quand on m’a abattu, je sortais de mon bureau. Je venais d’avaler deux whiskies bien tassés et de brûler la lettre qu’une main anonyme avait déposée bien en évidence sur mon cendrier. Il ne fallait pas être brillant pour deviner que ce facteur anonyme était le même foutu salopard que celui qui avait incendié ma maison. Ensuite, j’ai quitté le bureau pour descendre au parking. J’étais fou de rage. Si ce fumier s’était trouvé devant moi, je n’aurais pas donné cher de sa peau. Pas de chance, il était derrière moi. Je n’ai rien vu venir. Je me suis installé au volant, j’ai allumé l’autoradio, Gene Austin fredonnait, Did you ever see a dream walking ? et la seconde suivante, j’avais deux balles dans le dos…
   Un petit ennui dans tout ça : Je n’ai plus la moindre idée de ce que disait la lettre anonyme…

   Jeudi, 7h00
   Le flic est devant moi. Je n’en reviens pas. J’ai ouvert les yeux et il était là, les bras croisés. Il attendait que je me réveille. Il voulait être le premier à m’annoncer qu’ils avaient arrêté mon agresseur. Un certain Wesley Crandall. Le fils des voisins. L’arrestation s’est mal passée et à l’heure qu’il est, il est entre la vie et la mort. Et pendant que le flic s’interroge sur le mobile, tout se remet en place dans ma tête.
   Alors, sous les draps, le plus discrètement possible, je croise des doigts. Pour que ce petit fumier y reste. Parce que s’il s’en sort, je vais devoir leur expliquer ce que je lui ai fait, juste après l’avoir sauvé de la noyade…


FIN 

© Alain Emery. Reproduit avec l'aimable autorisation de l'auteur.

Nouvelles

02/03/06