Alfredo Alamo

 Alfredo Àlamo est né à Valence, Espagne, en 1975. Il a reçu la mention spéciale « Révélation de l’année 2005 » décernée par le site Littératura fantastica, qui souligne la variété des thèmes traités par cet auteur très prolifique.

 


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Alfredo Alamo
  
   Il n’était pas beaucoup plus de minuit quand Maria, ivre d’alcools, d’absinthe et de laudanum, décida de s’aventurer loin de la ruine où elle frayait avec des hommes, des femmes, des jeunes débutants, des avocats, des révolutionnaires, des anarchistes et bon nombre de figures imprécises qui se mélangeaient dans sa mémoire.
   Traînant sa robe de velours rouge, pleine de pièces de tissu bon marché, qui laissait aux trois-quarts découverte sa forte poitrine, elle allait par le quartier du Temple, esquivant les soûlards malodorants qui essayaient de l’attraper par la ceinture et de l’emporter dans la pénombre. Elle tournait l’angle des rues à la recherche d’un peu d’air frais, d’un air qui ne soit pas souillé par l’humanité sale et corrompue du quartier, à la recherche d’un endroit où il n’y ait ni rats ni barrières. Mais le quartier n’en finissait pas, entre ruelles circulaires et braseros aux lueurs dansantes qui révélaient le dédale obscur, inconnu, des ruelles et changeaient les autres putes en sorcières gigantesques.
   Là, dans cette spirale apparemment sans issue, Maria, ivre, dansait, emmêlant ses cheveux noirs et frisés, tandis que ses yeux verts aux éclats de diamant reflétaient lumières et ombres, rêves et cauchemars embrouillés, parmi les baraques en ruine, entre les caniveaux et les corps recroquevillés dans l’attente du matin.
   Alors, dans les brumes de l’aube, fatiguée, perdue, l’esprit vide, comme toutes les nuits, assise dans les décombres d’une maison abandonnée, Maria les aperçut. Tout d’abord, les estropiés, jambes atrophiées ou unijambistes, pesant sur leurs béquilles faites de bâtons tordus, puis les difformes au visage défoncé, aux lèvres énormes, aux nez rongés par la lèpre, plaies sanguinolentes. Ils avançaient en silence, tels une armée confuse, dans les dernières rues du quartier, et, à mesure qu’ils passaient près d’elle Maria découvrait tous les autres : frères unis par la taille, nains privés de bras, vieillards édentés et nus aux ongles démesurés et à la chevelure hirsute. Les derniers devaient être si grotesques qu’ils se cachaient le visage derrière des masques de cuir, bouffis, sales, avec des trous pour les yeux et la bouche.
   Mais Maria, Maria la douce, Maria la triste ne détourna pas le regard de cette étrange procession d’âmes en peine. Elle était fascinée, stupéfaite, et presque - comme diraient les gens d’église – quasiment possédée par la laideur, la laideur totale, absolue, irréelle qui l’entourait, comme si elle avait été un bel objet sur une île. Enfin, derrière cette aberrante cohorte, quatre créatures parmi les plus horribles, infectes, suintantes, aux gros bras velus, atteintes de malformations innombrables, énormes, portaient sur les épaules un cercueil de bois noir.
   Maria comprit qu’elle assistait à un cortège funèbre, au dernier hommage rendu à un être sans nom parmi les sans-nom.
   — Tu as peur ? lui susurra quelqu’un à l’oreille, sans avis préalable.
   Si Maria n’avait pas été ivre de laudanum et si, en outre, elle ne s’était pas crue hors de ce monde, son cri aurait brisé les vitres, ébranlé les décombres. Mais, dans son état, elle se contenta de tourner la tête pour voir qui avait susurré par surprise.
   Sous un chapeau haut de forme troué et rafistolé, à la lueur de la pleine lune, un homme à la barbe mitée, aux yeux globuleux et aux cheveux frisés lui sourit. Maria le regarda de haut en bas, d’un œil expert, constatant que ses habits : queue de pie veloutée, gilet noir, pantalon aux jambes trop courtes et bottes, étaient de qualité mais très anciens. Elle lui rendit son sourire, appuyée sur un mur à demi détruit et montrant ses seins.
   — Je suis trop grande pour avoir peur des sans-nom, dit-elle, les yeux encore ivres et les lèvres humides.
   — Les sans-nom, répéta l’homme, surpris. Il y a longtemps que je ne les avais pas entendu appeler comme ça. Mais même si tu n’en as pas peur, ça n’est pas un endroit pour une jeune fille comme toi. Tu devrais être avec tes sœurs, près du feu, pas ici, dans l’obscurité, près des monstres.
   Maria tourna légèrement le torse, comme par jeu, montrant de nouveau ses seins. Cet homme l’excitait d’une façon qu’elle ne parvenait pas à comprendre. Peut-être parce que sa voix, à l’accent bizarre et mielleux, la pénétrait, tout au fond, l’obligeant à respirer plus fort.
   — Je ne suis pas une jeune fille, susurra-t-elle à son tour. Je crois que je ne l’ai jamais été.
   L’homme tendit la main, une grande main rugueuse, calleuse, et caressa doucement le beau visage de Maria qui, à ce contact, gémit de plaisir et s’agita comme une chatte quémandant une preuve d’affection.
   — Tu veux voir où ils vont ? lui demanda-t-il. Voir où ils se cachent du monde, de la réalité ?
   Elle s’approcha de lui, sentit sa chaleur et son odeur musquée, sentit son propre sang qui affluait aux joues, allumant son visage comme une torche. Alors Maria était prête à aller où il lui dirait d’aller, même au plus profond de l’enfer.
   Elle lui offrit le bras qu’il accepta. Tous deux quittèrent le refuge des ruines pour suivre les derniers éléments du cortège qui semblait déjà se perdre parmi les rues, également sans nom, du Temple.
   — Tu sais où ils portent le cercueil ? demanda Maria qui appuya son visage sur l’épaule de son compagnon.
   — Ils vont à la Seine où ils l’abandonneront. Ils laisseront le courant l’emporter et le faire disparaître pour que les eaux du fleuve purifient sa mort.
   — Il avait commis beaucoup de péchés ? dit-elle, d’un ton innocent.
   — Beaucoup. Comme tout le monde. Mais regarde, fit l’homme. Tu vois cette maison aux portes ouvertes ? C’est là que nous nous dirigeons maintenant.

   La maison avait connu des temps meilleurs quand elle avait façade blanche et vitres aux fenêtres au lieu de murs crevassés et humides, mais à l’intérieur brillait une lumière agréable, et il y flottait une lointaine musique de violons et de flûtes. Arrivée à la maison qui, comme l’avait annoncé l’homme, n’avait plus de portes, Maria vit des dizaines de candélabres, de lanternes et de torches, disposés de façon à former un couloir de lumière jusqu’à l’intérieur. Elle entra, avec le sentiment d’être une princesse de conte de fée.
   Le chemin continuait à travers des habitations dans lesquelles on avait abattu des cloisons ou on en avait construit d’autres, de façon que les lumières guident le visiteur en ligne droite, jusqu’à un escalier en colimaçon qui s’enfonçait dans la ville. Sur chaque marche luisait une bougie blanche, et la cire, fondue et refroidie, tombait en cascade jusque sur le sol où elle pénétrait.
   — Passe devant, dit l’homme, explore et profites-en. Il faut du temps à un homme de mon âge pour descendre les escaliers. Mais souviens-toi d’une chose : quand tu arriveras en bas, attends-moi, n’essaie pas d’avancer seule.
   Maria accepta et, de mauvaise grâce, lâcha le bras de son accompagnateur avant de s’attaquer aux premières marches. Elle allait, elle allait ; elle sentait que l’effet de l’absinthe se dissipait, et que le froid du matin commençait à l’atteindre. Les marches changeaient : la brique succédait au marbre, puis la pierre à la brique. Toujours en arrondi, tournant toujours.
Enfin, alors qu’elle avait déjà perdu la notion du temps, l’escalier déboucha sur une petite salle couverte de miroirs. C’étaient des grands miroirs, comme Maria n’en avait jamais vu, parfaits, propres. Ils se reflétaient à l’infini et se saisirent aussi de Maria vêtue de sa robe rouge rapiécée.
   Le son des violons allait croissant. Ils jouaient une mélodie douce où variaient les hauteurs de ton, accompagnés par les notes mélancoliques de flûtes douces comme le miel. Maria avança jusqu’à l’un des miroirs où elle se contempla, à la lueur des bougies. Elle avait eu raison de dire qu’elle n’était pas une jeune fille ; l’âge, celui qui ne se mesure pas en années, c’étaient ses yeux qui le trahissaient.
   Les violons jouèrent une dernière mesure, et la musique cessa, mais le silence dura moins d’une seconde. Un murmure, pareil à celui d’un ruisseau qui enfle à mesure que tombe la pluie, remplit la maison. Maria battit en retraite jusqu’à l’escalier : pour la première fois, elle avait peur.

   Un miroir coulissa, puis un autre, puis tous les autres, révélant des portes, des trous, des couloirs qui s’ouvrirent. Pleins de mains, de visages et de voix. Les sans-nom, ceux que personne n’a vus. Le premier à entrer dans la salle aux miroirs fut un géant au front si grand qu’il lui recouvrait les yeux ; il flaira pendant quelques secondes et, chancelant, s’approcha de Maria. Derrière lui, une fois rompu l’enchantement invisible qui les maintenait à distance, débordèrent les infirmes, les malades, les estropiés, les aveugles, les fous, les débiles.
   — Arrière ! cria Maria qui perdait courage. Dans son dos, sur l’escalier, ils étaient déjà des douzaines qui lui interdisaient la fuite. Cependant, personne n’osa la toucher ; ils maintenaient le vide autour d’elle.
   — Tu aurais dû revenir vers le feu, ma petite, dit une voix aux accents connus. La foule s’ouvrit, laissant un étroit passage vers l’homme qui l’avait menée jusque là :
   — Dans l’obscurité, tu ne pouvais que nous rencontrer.
   L’homme fit un pas en avant, et ils lui enlevèrent son habit, il fit un autre pas, et ce fut le gilet qui disparut. À mesure qu’il traversait la houle de chairs informes, ses vêtements disparaissaient, laissant voir quatre courroies de cuir, fixées par de grossières ferrures, qui barraient un torse couvert d’une toison rouge vif. Quand disparut le pantalon, Maria vit, sans en croire ses yeux, qu’au lieu de jambes il avait deux pattes, velues et difformes, comme celles d’une chèvre. L’homme se pencha, et les courroies de cuir se détendirent. Il enleva lentement son gibus, découvrant, au-dessus de son front, deux cornes torsadées.
   — Nous sommes les sans-nom, dit-il, ceux qui se cachent du monde, ceux qui assouvissent le désir, ceux qui vivent parmi les rêves. Tu ne m’as pas demandé qui était mort, et ça, ma petite, c’était une question capitale. Dans ce cercueil qu’ils ont jeté dans la Seine dormait notre épouse, notre reine et notre mère. Celle qui nous a tous enfantés, celle qui nous donnait l’espoir.
   — Je ne comprends pas, sanglota Maria qui tenta en vain de s’éloigner de quelques pas. Je ne comprends rien.
   — Il y a toujours une épouse pour nous, le Temple nous l’offre, comme un sacrifice. Une fille triste, une putain vierge, une âme solitaire.
   — Tu es fou…
   — Oui, bien sûr, dit l’homme-bouc, faisant signe à des frères qui, tous à la fois, se ruèrent sur Maria, se mirent à la toucher, à l’embrasser, à la caresser tandis qu’ils la portaient hors de la petite salle. Le murmure assourdissant finit par couvrir ses cris.
   — À la chaise ! crièrent plusieurs d’entre eux, ceux qui pouvaient encore parler.

   Maria passa de main en main, dans le torrent de chairs, à travers des tunnels obscurs, jusqu’à une salle malodorante où attendaient des centaines de créatures semblables. Au milieu de la salle se trouvait une chaise de bois, on aurait cru un trône si ce n’était la grossièreté du travail. Le dossier était incliné vers l’arrière, et au milieu du siège étaient fixés deux madriers portant des courroies de cuir. Deux hommes, de ceux qui avaient la tête couverte d’un masque, soulevèrent Maria et l’assirent sur la chaise, lui ouvrirent les jambes, placèrent chacune d’elles contre un madrier, et ils l’immobilisèrent au moyen des courroies.
   L’un d’eux qui n’avait ni lèvres, ni oreilles, ni narines, s’avança, porteur d’une chose qui, en son temps, avait dû servir de cage à oiseau. Maintenant, on l’avait coupée en deux et on avait ajouté des fermoirs des deux côtés. L’homme s’approcha de Maria, appuya l’une des moitiés derrière sa tête, puis, prenant soin de ne pas la blesser, fixa la partie avant et actionna les fermoirs, la laissant enfermée derrière dix étroits barreaux de fer.
   Le brouhaha cessa aussitôt, et il ne resta dans l’air que le bruit de centaines de cœurs emballés, anxieux, sauvages. Maria, qui pleurait dans sa cage, voyant ces visages impossibles, perdit tout espoir. L’homme-bouc arriva dans la salle, d’un pas lent, les yeux fixés sur la foule de ses frères. Il alla vers la chaise et caressa le visage de Maria avant d’arracher sa robe. Il toucha sa poitrine généreuse, lui lécha le ventre puis, quand il sentit son phallus douloureusement dressé, pénétra son sexe, son âme, sa vie. Comme obéissant à un signal, tous les autres monstres s’approchèrent, marée informe qui palpitait, tripotait, caressait. Tous l’aimèrent. Ils aimaient leur mère.
   Et pendant qu’il recommençait à la besogner, Maria, Maria la douce, noyée de larmes, murmura :
   — Est-ce que je vais mourir ?
   L’homme-bouc appuya le visage entre ses seins, avec toute la tendresse dont il était capable, avant de lui répondre d’une voix douce :
   — Mère, toi, tu es immortelle.


FIN


© Alfredo Àlamo. Reproduit avec l'aimable autorisation de l'auteur. 

Titre original : Maria y los mendigos. Traduit de l'espagnol par Pierre Jean Brouillaud.
Ce texte, inédit dans sa version française, a été publié dans l'anthologie Visiones 2005 par l'AEFCFT (Association Espagnole de Fantastique, Science-Fiction et Terreur).

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11/02/06