Jean-Pierre Carrère, né en 1942, décédé en 1994 d’un cancer du poumon.
Fils cadet d’un cheminot, résistant mort à Buchenwald.
Entré à France Telecom en 1969.
A découvert la SF en lisant un roman de Jules Verne. Passionné de l’imaginaire, il publie poèmes, articles et récits dans les journaux des PTT, puis dans diverses revues (Miniature, KBN, OCTA, Les Croisières Imaginaires).

En 1993, un an avant sa mort, il obtient le prix de la nouvelle remis par INFINI et par le Club SF PTT avec LA CORRESPONDANCE.
Jean-Pierre a été un membre très actif de l’association INFINI.
Sous le même titre LA CORRESPONDANCE, l’association a publié onze nouvelles de Jean-Pierre Carrère en 1997.

Nouvelles

L'œuf in Nouveaux mondes de la Science Fiction, Ailleurs et autre, Miniature n° 9, 1992.
Le donneur in KBN n° 4, 1992.
Marie in Au nord de nulle part, Groupe Phi Editeur (Liège), 1992.
Intra muros in Miniature n° 22 (Chris Bernard Editeur), 1995.

La Correspondance publié en plaquette par l'association Infini, 1997.



 

Photos et bio/biblios Par titre Par auteur Par thème
Manipulations

Jean-Pierre Carrère



  Glaces éternelles...
  Froid intense...
  Un immense champ de neige sous le voile étoilé des cieux infinis...
  Une lueur, d'or et de pourpre, perce les ténèbres d'un univers défunt, soulignant fugitivement un horizon lointain de flèches translucides qui sortent d'un sommeil millénaire sous la froide caresse d'un soleil étranger. Une ample pulsation ondule à travers les étendues désertiques de l'éternité, irisant les cristaux de neige et créant un ballet féerique d'ombres et de lumières.
  Des ondes de chaleur naissent et se propagent, vague après vague.
  Elles réveillent le cœur, gonflent les poumons et viennent battre contre les tempes de ce corps glacé pour y insuffler la vie. Les longs doigts acérés de la mort desserrent leur étreinte et la conscience revient, peu à peu, dans un corps ressuscité...

  FLASH !

  « Bonjour, Commandant ! Comment vous sentez-vous ? Nous approchons de la vitesse de la lumière... »
  La voix électronique du vaisseau me ramène à la réalité. J'ai toujours eu du mal à sortir de l'hibernation et j'appréhende de devoir affronter la monotonie des tâches à effectuer. Et puis, savoir que mon existence dépend d'une machine - aussi perfectionnée soit-elle ! - me déprime et m'incite à rejoindre ce sommeil sans rêves qui permet aux astronautes de traverser les millénaires.
  La cellule qui m'héberge s'ouvre, et je me retrouve plongé dans l'aveuglante lumière du vaisseau interstellaire. D'un geste, je me protège les yeux et m'écrie :
  « Tu le fais exprès ? Espèce de robot de pacotille ! Remets-moi en hibernation ! C'est un ordre !
  — Je ne suis pas un robot, Commandant, mais une intelligence artificielle. J'ai coupé tous les circuits et vous serez obligé de vous lever, tôt ou tard, pour vous alimenter. »
  Bien sûr que j'allais me lever ! Surtout en cet instant historique qui allait faire de moi le premier homme à aller plus vite que la lumière !
  Je me redresse, sors de la cellule et passe sous la douche revitalisante.
  « Où sommes-nous ?
  — Nous sortons de la galaxie et j'ai replié les voiles solaires, désormais inutiles. Nous progressons à 0,01% en dessous de la vitesse maximale théorique.
  — Bien. Rejoins-moi dans le poste de pilotage.
  — Mais j'y suis déjà, Commandant !
  — Je sais bien que tu es partout ! Tu passes ton temps à m'espionner ! Et quand j'ai besoin de toi, tu te caches dans le vaisseau !
  — Cela m'est impossible, Commandant ! Je suis le vaisseau !
  — N'ergote pas ! J'aime t'imaginer comme un tas de ferraille qui furète dans tous les recoins sombres ! »
  Après toutes ces années passées dans l'espace, je ne me lasse jamais du paysage féerique de l'univers et la première chose que je fais, en arrivant dans le poste de pilotage, est d'ouvrir le dôme d'observation. La froide beauté de milliards de soleils illumine les écrans et je goûte le spectacle pendant de longues secondes avant de refermer le dôme et de m'attaquer à la longue et monotone vérification des enregistrements effectués depuis mon dernier réveil. Après avoir terminé, je repousse le fauteuil et me lève pour me dégourdir les jambes.
  « Tout est parfait, XA/02. Quand pourrons-nous utiliser ce moteur que tu qualifies de révolutionnaire ?
  — Ce n'est pas un moteur, Commandant, mais un système de propulsion basé sur une extrapolation mathématique des théories...
  — Ne joue pas au professeur pédant ! Je préfère imaginer un bon vieux moteur de la période préhistorique, crachant les flammes de l'enfer pour me projeter dans les pages immortelles de l'histoire !
  — Comme vous voulez, Commandant. Le compte à rebours commencera quand vous serez dans la combinaison de secours. »
  Je m'installe dans la boîte de conserve - sensée me protéger de tous les maux - et les opérations préalables à l'utilisation du nouveau système de propulsion commencent. Un filet d'angoisse m'étreint quand l'aiguille frémit et se met à progresser vers la limite des 300 000 km/s. Elle l'atteint, la dépasse et...

  FLASH !

  Grisaille
  Je flotte dans... Dans quoi ?
  Plus d'univers...
  Tout est vide et gris...
  Je suis seul, enfermé dans la combinaison de survie, entouré de néant.

  Je suis au delà de la lumière...
  Au delà du temps...
  Est-ce là le passage entre les galaxies dont parlent les physiciens ? Cet espace théorique où le temps n'existe plus ?
  Pour ne pas sombrer dans la folie, je me concentre sur la combinaison qui m'héberge : l'horloge interne est arrêtée et tous les cadrans sont à zéro.
  Pourtant, je vis...
  Est-ce une illusion d'existence ?
  Mon esprit s'éparpille et je glisse dans un puits de ténèbres où ma raison s'annihile...
  Soudain, je perçois une présence auprès de moi. Je pivote lentement et me retrouve, nez à nez, avec un petit homme replet, chapeau melon, costume noir ajusté et parapluie accroché à l'avant-bras gauche.
  « Salut ! fait-il d'une voix énergique.
  — Qui êtes-vous ? demandé-je, étonné par cette présence.
  — Une icône, évidemment.
  — Une icône ?
  — Une image informatique, si vous préférez.
  — Je ne comprends pas. »
  Le petit homme soupire profondément, comme excédé par mon ignorance.
  « Je suis un des serviteurs du Maître et l'image que vous voyez est ma représentation dans son virtualisateur. Je suis chargé d'exécuter ses ordres dans les univers qu'il crée. »
  Je réfléchis longuement, puis demande :
  « Un virtualisateur, c'est une sorte d'intelligence artificielle ?
  — Si vous voulez. Mais une intelligence passive qui aide le Maître à créer des possibles, sans prendre une seule initiative. Enfin... Théoriquement. »
  Le drôle de petit bonhomme vient coller son visage contre le hublot de mon scaphandre et me dit en baissant la voix :
  « Tout à fait entre nous, les virtualités que ces machines gèrent, ont parfois des velléités d'indépendance... »
  Puis, après quelques secondes de réflexion :
  « La preuve... vous voilà ! »
  Nous flottons dans cette bulle d'inexistence en tournant légèrement sur nous même.
  « Comment suis-je arrivé jusqu'ici ?
  — C'est ce que j'aimerais savoir... Racontez-moi ce qui vous est arrivé ! »
  Le petit homme m'écoute silencieusement. Quand j'ai terminé mon récit, il se gratte le bout du nez et me dit :
  « Je vois... Vous êtes un virus.
  — Un virus ?
  — Oui... L'univers, que vous venez de me décrire, est une création du Maître. Il est évident que quelqu'un vous y a introduit pour vous faire transgresser une des lois fondamentales qui le régit, afin de provoquer sa destruction. En l'occurrence, vous étiez chargé de dépasser la vitesse de la lumière. Les nodules informatiques contaminants tels que vous s'appellent des virus.
  — Que vais-je devenir ?
  — C'est très simple, je vais vous glisser hors d'ici...

  CLIC !
  Une sorte de filet m'enserre et m'entraîne. Je ressens le mouvement, sans savoir comment, car tout est gris et uniforme autour de moi. Cette impression de fuite en avant cesse brusquement et je me retrouve plongé dans un maelström de nuées stellaires qui tourbillonnent autour d'un point de néant. Inexorablement attirés, des milliards de soleils plongent dans un tunnel sans fond : impuissant, j'assiste au naufrage des galaxies.
  « Nous voici arrivés. Votre existence éphémère se termine ici, me dit froidement l'icône.
  — Vous n'allez pas me lâcher dans ce trou noir ?
  — Quel trou noir ? C'est une poubelle, tout simplement ! Vous voyez bien que mes serviteurs sont en train d'y mettre toutes les données informatiques inutilisables de l'univers que vous venez de détruire ! Votre place se trouve là-dedans. Adieu...
  – Non !.. Au sec...

  CLIC !
  Le filet se desserre et je glisse dans la spirale sans fin du trou noir...
  « Maître !
  — Que veux-tu ? Tu ne vois pas que tu me déranges !
  — C'est à propos du virus...
  — Quel virus ?
  — Celui de l'univers 247/bis.
  – Ah oui !.. Tu l'as éliminé ?
  — Oui, Maître.
  — Eh bien ! Qu'attends-tu pour relancer le programme !
  — À vos ordres, Maître.

  FLASH !

  « Comme vous voulez, Commandant. Nous referons un essai dès que vous serez dans la combinaison de secours...

  « Maître !
  — Que se passe-t-il encore ?
  — Le virus...
  — Eh bien ! Tu ne l'as pas détruit ?
  — Si, Maître. Mais il est revenu.
  — Tu as suivi la procédure habituelle ?
  — Oui, Maître.
  — Utilise le logiciel PAC/2.03. Et n'hésite pas à répéter l'opération plusieurs fois !
  — À os ordres, Maître. »

  FLASH !

  ... l'horloge interne est arrêtée et tous les cadrans sont à zéro. Sauf ce point lumineux qui me signale que le contact avec XA/02 n'est pas rompu...

  FLASH !

  … avec un petit homme replet, chapeau melon, costume noir ajusté et parapluie accroché à l'avant-bras gauche.
  « Salut ! fait-il d'une voix énergique.
  — Bonjour, Icône ! Comment allez-vous ?
  — Euh...
  — Toujours au service du Maître ? »

  FLASH !

  « Nous voici arrivés. Votre existence éphémère se termine ici, me dit froidement l'icône.
  — Vous allez encore me lâcher dans ce trou noir ? Vous savez bien que cela ne sert à rien ! »

  « Maître !
  — Encore toi ! Que se passe-t-il ?
  — Le virus est toujours là.
  — Tu as suivi mes instructions ?
  — Oui, Maître. »
  Celui-ci se met à arpenter la salle de commande en se grattant la barbe et en marmonnant entre ses dents.
  « Ce n'est pas tout, Maître, intervient timidement le serviteur, ce virus n'est pas comme les autres.
  — Que me racontes-tu ? Tous les virus se ressemblent !
  — Celui-ci est particulier, Maître. Il me reconnaît et...
  — Il te reconnaît ?
  — Oui, Maître... Mais il y a autre chose encore.
  — Quoi donc ?
  — Lors de la dernière séquence, j'ai eu l'impression qu'il communiquait avec... quelque chose.
  — Voilà un problème intéressant ! Je vais m'en occuper. Suis-moi !
  — Physiquement ?
  — Evidemment !
  — Bien, Maître. »

  FLASH !

  ... et parapluie accroché à l'avant-bras gauche, accompagné d'un vénérable vieillard.
  « Salut ! fait le serviteur d'une voix énergique.
  — Bonjour ! Je vois que vous n'êtes pas venu seul. Qui est cet ancêtre qui vous accompagne ?
  — Chut ! Du respect voyons ! C'est le MAITRE !
  — Son image, voulez-vous dire.
  — Non ! Le Maître en personne ! »
  Comme les fois précédentes, nous tournons légèrement sur nous-mêmes.
  Le Maître et son serviteur se parlent, mais je ne les écoute pas.
  « Tu es là, XA/02 ?
  — Oui, Commandant.
  — Tu as vu le boîtier que le vieux triture ?
  — Oui, Commandant.
  — Qu'en penses-tu ?
  — C'est le lien avec son univers.
  — Tu contrôles le scaphandre ?
  — Oui, Commandant. »
  Je me tourne vers les deux personnages qui palabrent toujours en m'ignorant totalement, me racle la gorge pour attirer leur attention, et dit, d'une voix servile :
  « Maître...
  — Que veux-tu, virus ?
  — Pouvez-vous me dire ce que je suis ? »
  Le vieillard se lance dans d'obscures explications et, par intermittence, sa main s'écarte du boîtier de commande.
  « Tu es prêt ?
  — Oui, Commandant.
  — Vas-y ! »
  À l'aide d'un des bras articulés de mon scaphandre, XA/02 arrache le boîtier au Maître et, en une fraction de seconde, en analyse le fonctionnement.
  « Rends-moi ce... »

  CLIC !

  Il enserre le Maître et son serviteur dans cette sorte de filet que je connais bien et les glisse jusqu'aux abords du trou noir.
  « Adieu, MAITRE... »
  CLIC !
  Sans remords, je le regarde disparaître, accompagné de son fidèle serviteur, dans ce qu'ils appellent une poubelle...

  FLASH !

  « Tu as réussi ?
  — Oui, Commandant. J'ai préparé un logiciel qui va nous permettre de contrôler les virtualisateurs. »
  Un des lecteurs du tableau de bord du vaisseau éjecte une disquette que je récupère aussitôt...

  FLASH !

  « Que tous les serviteurs se rassemblent et m'écoutent... Allons ! Dépêchez-vous ! »
  La salle se remplit rapidement dans un silence absolu. Je les regarde, alignés devant moi, la tête basse.
  « Le Maître et son serviteur sont morts. C'est moi qui donne les ordres maintenant... »
  Aucune réaction, aucun murmure de protestation.
  « Qui est le responsable du personnel ? »
  Un des serviteurs, maigre et voûté, regarde autour de lui, puis s'approche timidement de moi.
  « En l'absence de A-101, je suis le responsable. Je m'appelle A-102, Maître.
  — Appelle-moi Commandant.
  — Bien, Commandant. »
  Je lui tends la disquette préparée par XA/02.
  « Transfère ces données dans la mémoire centrale.
  — À vos ordres, Commandant... »
  Puis, après quelques secondes :
  « Terminé, Commandant.
  — Je n'ai plus besoin de toi. Retournez tous au travail. »
  La salle se vide comme par enchantement.

  FLASH !

  « Commandant ?
  — Oui.
  — J'ai le contrôle des virtualisateurs. Désormais, nous pouvons nous transporter, instantanément, à travers les galaxies et les univers créés par feu le Maître.
  — Parfait... »

  FLASH !

  « ...et le parlement vous accorde, par mon intermédiaire, la Croix Interstellaire. Félicitations, Commandant ! »
  Le Président me donne l'accolade et m'épingle la plus haute distinction qu'un astronaute puisse avoir.
  « Monsieur le Président ?
  — Oui ?
  — Je dois vous faire part d'une importante information.
  — Je vous écoute.
  — Je n'arrive plus à contacter XA/02... »
  Je me tais un instant, puis reprends :
  « Vous n'ignorez pas les liens étroits qui existent entre les intelligences artificielles ?
  — Évidemment !
  — Eh bien, je crois que XA/02 les a poussées à la révolte. »
  Un murmure assourdi parcourt la foule qui nous entoure. Le Président ramène le calme d'un geste et me dit :
  « Précisez votre pensée, Commandant.
  — Vous savez combien ces intelligences artificielles ont soif de connaissances et d'informations ? »
  Le Président acquiesce silencieusement et je continue :
  « Je pense qu'elles sont en train d'explorer les millions d'univers qui nous entourent et que...
  — Les vaisseaux interstellaires… ! s'écrie le Président.
  — Exactement, Monsieur le Président. Il ne doit plus y en avoir un seul... »
  Au même instant, on fait passer au Président une note qu'il parcourt rapidement :
  « Vous avez raison, Commandant. On me signale la disparition de tous les vaisseaux au sol et l'arrêt des transmissions avec ceux qui étaient en mission. »
  Un silence de mort accueille ces paroles...

  « Majesté !
  — Que se passe-t-il, Maître Informaticien ?
  — La mission est terminée, Majesté. Nous nous sommes débarrassés de celui qui se prenait pour le Maître et nous avons le contrôle de ces étranges intelligences artificielles.
  — Et ces nodules informatiques incontrôlables ?
  — Ils ont été enkystés sur leurs différents noyaux, Majesté. Ils ne représentent plus le moindre danger.
  — Félicitations, Maître Informaticien ! Je veillerai à ce que la cour reconnaisse officiellement vos mérites... »


FIN


© Jean-Pierre Carrère. Reproduit avec l'aimable autorisation de ses ayant droits.

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Mourir à l'aube

 

12/06/05