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Main
de gloire (suite et fin)
Gloria
laissa échapper un éclat de rire, qu’elle
étouffa, lançant un regard appréhensif
à son amant, enseveli sous une vague de draps ravagés.
Mais il était trop esquinté, pour qu’il
se réveille de sitôt.
Moins agacée que flattée, la comtesse
s’éventait avec la lettre : il était fou,
ce prêtre, au regard bleu-cendre, au profil en lame de
poignard, aux initiatives si hardies ! Voilà qu’il
la faisait suivre par un mystérieux disciple, sans doute
l’auteur de cette bafouille sans queue, ni tête,
ni date, ni signature, ni adresse, que n’importe qui aurait
pu griffonner, étant donné que Gloria n’avait
jamais eu l’occasion de voir l’écriture de
cet abbé de… de quoi, déjà ?
Manosque ?
Gloria frémit, au souvenir de leur aventure
sacrilège, qu’elle avait relatée, dans les
détails, aux autres dames de la Congrégation et
au curé de Sainte-Fosca.
Les premières avaient rougi, pouffé
et, peut-être, mouillé leur linge.
Le second avait sans doute déchargé
dans sa soutane, après les détails que Gloria
lui avait confiés, dans un murmure pudique, docile aux
questions, de plus en plus pointues, de plus en plus essoufflées,
que Monsieur le Curé lui posait, jusqu’à
l’absolution qui s’était étranglée
dans un gémissement.
Trois Pater, trois Avé et un Magnificat avaient
acquitté Gloria de ses frasques. Plus une offrande, rubis
sur ongle, de cents florins, pour les œuvres de la Congrégation.
Ce en quoi, le curé s’était
montré plus rapace que la tenancière du bordel
où Gloria venait de retrouver son amant.
Les
bougies s’éteignaient, les une après les
autres.
Gloria plongea un coin de la lettre dans une de
ces langues agonisantes : même si son amant était
analphabète, il valait mieux ne pas laisser traîner
ce papier, qui se racornit aussitôt en larmes d’encre.
Quel tissu d’insanités !
D’abord, loin de moisir sur une berge du
Ponte Vecchio, la main de gloire se trouvait bien au sec,
dans le sac où Gloria l’avait enfouie, déterminée
à se débarrasser de cette abomination intempestive.
La nuit précédente, au bout d’un
long cauchemar délicieusement atroce et tout de suite
oublié, Gloria s’était réveillée
en sueurs, persuadée qu’un gros insecte grimpait
entre ses cuisses, remontant vers ses lèvres secrètes.
Quand, enfin, elle avait osé regarder, l’amulette
était bien installée sur sa motte, alors qu’elle
était censée reposer dans un coffret à
bijoux.
Les cris de la Signora avaient fait accourir les
domestiques. Un médecin fut appelé aussitôt,
qui examina la comtesse et prescrivit un lavement à
la camomille et à l’huile de romarin. Allongée
à plat ventre, pendant que la seringue répandait
un mélange chaud dans ses viscères, Gloria avait
étouffé des cris de peur, mordant l’oreiller
sous lequel elle sentait bouger la chose promptement cachée,
à l’arrivée des servantes. Mais ce remède
ne s’était pas avéré efficace pour
l’amulette, dont Gloria perçut les bonds discrets,
dans le tréfonds de son sac, pendant tout le parcours
de palazzo Domani à l’église de Sainte-Fosca.
C’était d’ailleurs à cause de ça,
entre autres, qu’elle avait préféré
confier son sac au sacristain – un vrai cerbère
–, le temps d’aller faire la charité à
une veuve, pauvre mais digne, qui s’étiolait
dans sa soupente avec ses six bambins adorables, mais un peu
trop curieux de ce que contenaient les sacs des dames patronnesses.
Sans doute assagie par son séjour dans
un lieu saint, la main n’avait plus donné signe
de vie entre Sainte-Fosca et Via del Fico, dont le nom annonçait
des fruits autrement plus juteux que celui du figuier éponyme.
Avant son entrée dans la maison de rendez-vous, un
coup d’œil rapide à l’intérieur
de son sac avait rassuré Gloria : si la bourse
contenant les cinquante florins pour la tenancière
y était, la main de gloire s’y trouvait aussi,
à plus forte raison.
Bon débarras, songea la belle,
en s’étirant, soulagée à l’idée
que, bientôt, elle ne verrait plus cette source de soucis
et de clystères : pendant que, perchée
sur son bidet, elle procédait à sa toilette
intime – assouplissant et parfumant ses orifices en
vue de son rendez-vous galant – la comtesse avait décidé
qu’elle refilerait cet indiscret bijou à son
amant. Il en trouverait bien l’usage, lui, si persuadé
que tout objet finissait par servir à quelque chose,
même s’il ne valait pas une crazia, l’infime
fraction du florin.
Quant à cette histoire de meurtre…
Contemplant la nacre qui dégoulinait de
son sexe douloureux – son amant ayant la fougue et les
dimensions d’un étalon en rut –, la comtesse
ne put retenir un gloussement voluptueux : si le célèbre
bandit était mort, la rigidité cadavérique
n’avait atteint qu’un seul de ses membres et à
longueur d’heures, si vous plaît, pour le plus
grand bonheur de sa maîtresse.
Ah ! Vivement que ça recommence !
Gloria secoua la cendre de la feuille consumée,
souffla sur les dernières flammèches, lança
un regard attendri au présumé feu Balducci –
dont seules étaient visibles de longues mèches
obscures collées sur l’oreiller – et décida
d’en accélérer le réveil, par le
moyen que Zénon, ou son suppôt, lui avait involontairement
suggéré. Oui, oui ! Elle se servirait de
la main de gloire pour ranimer des ardeurs assoupies, ce qui
ne serait pour déplaire à son Farfarello de
Diable Manchot, à l’humour noir très sûr,
bien que parfois d’un goût discutable : le
dernier dimanche de Pâques, la famille d’un riche
goinfre s’était vu livrer la tête du paterfamilias,
une pomme dans la bouche, sur un plateau bien dressé,
rien que pour lui rappeler le surnom dont les Florentins avaient
affublé le cher disparu : Ciacco, le
Gros-Porc.
Sacré Claudio!
Elle
fouilla dans son sac. Encore. Et encore.
En déversa le contenu sur le lit.
Tout y était : un foulard, un flacon
de parfum, un peigne, un flacon de vin d’Aï, une
tabatière, une boîte à mouches en velours,
un bâton de fard, de la pommade apaisante et la bourse
qui avait contenu les cinquante florins, versés à
la tenancière.
Seule la main de gloire n’y était
plus.
Sur la commode, une bougie s’éteignit.
o
Zénon
se détacha du miroir et fit les cents pas dans la chambre,
fredonnant un air à la mode.
Plaisirs d’amour.
Le même que sa voisine avait entonné,
quelques heures plus tôt.
Le même que Gloria avait chanté,
chez les Leszczynski, s’accompagnant sur son violoncelle :
leurs yeux s’étaient croisés à
la mort de la dernière note.
Sans arrêter de flatter son bijou dégainé,
vibrant et se développant sous la caresse, Zénon
se dit que, si les débuts avaient été
difficiles et coûteux – que des pattes à
graisser ! – la suite des événements
s’était déroulée sur du velours,
une fois ses victimes localisées et prises en filature.
Il avait été si simple de s’introduire
dans la sacristie où Gloria avait entreposé
son sac, le temps d’aller apporter des brioches, du
homard et du vin d’Aï – autrement appelé
de Champagne – à l’une de ses protégées
favorites. Très bonne idée : les biens
des dames patronnesses ne craignaient rien, sous la houlette
du bedeau, un cerbère qui refusait l’accès
de sa sacristie à quiconque ne fît pas partie
de la Congrégation Sainte-Fosca.
Sauf à un prêtre, si inconnu fût-il.
Surtout si celui-ci avait pris soin de s’assurer
la distraction du sacristain moyennant des florins sonnants
et trébuchants.
Pour
régler son compte à Balducci, l’entreprise
avait été moins aisée.
o
Une
torche dans sa main gauche, il se déplaçait
à la vitesse d’un feu follet. Zénon dut
courir pour rattraper la silhouette menue, enveloppée
d’une houppelande. Ébouriffées par le
vent, les sombres boucles du bandit s’alourdissaient
sous le crachin d’un hiver trop clément.
Il s’engouffra sous le Ponte Vecchio.
Zénon l’appela.
– Signor Balducci ! Claudio !
Pas de réponse.
Contemplant le catogan détrempé
de son condamné à mort, Zénon décida
qu’il le saisirait par là, pour l’égorger,
quand il lui assènerait un coup de grâce retardé
le plus longtemps possible.
– Farfarello !
Le prêtre dut répéter son
appel trois fois.
– Che vuoi ? Que me veux-tu ?
Explosion d’échos sous l’écrasante
voussure du pont.
Le bandit se retourna.
Brandie à la hauteur du visage, la torche
embrasait un ovale de chérubin encanaillé, qui
aurait inspiré Botticelli, trois siècles plus
tôt. Bouche sensuelle et narquoise. Deux yeux verts
au fond desquels miroitait un puits d’insolence.
– Prêtre, si tu veux m’enculer
à la vaticane, bien peu pour moi !
Sa gouaille florentine était aussi brutale
qu’un coup de poing.
– Soucieuse de votre âme, la comtesse
Domani me charge de vous remettre cet objet de piété,
dit Zénon tendant son missel.
– La Gloglo, soucieuse d’âmes ?
Suceuse de queues, ça, oui !
Une tenaille en fer forgé, aux extrémités
acérées, s’empara de l’offrande.
– J’sais pas lire, ça n’vaut
pas une crazia, mais j’suis preneur :
un bouquin, ça sert toujours à quelque chose,
ne serait-ce qu’à caler un meuble…
Le poignard de Zénon s’enfonça
dans les entrailles du bandit.
o
Planté
devant le miroir sans tain, fredonnant, de plus en plus bas,
Plaisirs d’amour, Zénon observait la
comtesse Domani qui, la croupe en l’air, fourrageait
dans les recoins les plus encrassés de la pièce,
quêtant l’introuvable, lançant des œillades
apeurées à l’endroit d’où
surgissait, étouffé et obsédant, le refrain
d’une chanson qu’elle connaissait trop bien. Enfin,
de guerre lasse, Gloria se leva : sa coiffure décomposée,
son regard effaré, ses chairs ruisselantes, sa poitrine
en tumulte étaient un régal.
Tu n’es pas au bout de tes surprises,
ma fille : quand tu verras avec qui tu as forniqué,
l’espace d’une brève résurrection…
ricana l’abbé, au moment où la belle se
pencha sur son amant, le secoua, l’appela, arracha ses
draps, se jeta sur lui.
Zénon chatouilla la main de gloire, dont
les doigts se distendirent.
La femme se redressa, recula, fixant ses mains
et son corps, enrobés de sanie. Ses gestes étaient
gourds, empotés, d’une lenteur innaturelle. Sa
bouche n’était plus qu’une béance
muette. Bene actum, bien joué, se complut
le prêtre, dès que sa proie se figea dans une
oscillation grotesque, bras et jambes écartées.
Dans un élan de gratitude, Zénon
embrassa son bijou de l’art nécromancien. Il
est grand temps que j’aille m’occuper de ma douce
brebis. Gloria in inferis Diabolo, murmura-t-il.
Cinq
doigts rabougris se tressèrent aux siens.
FIN
[ Besançon
17-25 juillet 2000 ]
© Serena Gentilhomme. Reproduit avec
l'aimable autorisation de l'auteure.
Main de gloire est paru dans Solaris
135 (novembre 2000).
04/02/07 (pour la version intégrale)
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