Serena

Serena Gentilhomme serait née à Florence un 13 février de notre siècle. On dit qu'elle vit à Besançon et travaille à la Faculté de Lettres où elle enseigne l'Histoire du cinéma italien (tendance fantastique et horreur). Elle aurait également été Maître de Conférence (Italien) au CRLE, participant à des colloques consacrés au Fantastique à l'Université de Grenoble III. Ce ne sont que de vagues pistes car Serena s'amuse de temps à autre à faire glisser cette peau tout sourire, sociable et cultivée, pour écrire et musarder hors des sentiers communs. Elle s'est nourrie de Fantastique depuis son plus jeune âge et a grandi dedans avec délectation... Ne craignons pas de dire qu'elle est devenue, au fil des parutions (voir sa bibliographie), un des auteurs francophones majeurs du fantastique moderne. Écriture ciselée et construction rigoureuse du récit, cruauté teintée d'humour noir, sexualité baroque. Son imagination particulièrement diabolique nous promet encore bien des émotions.


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À Jean-Pierre Planque

 
Le moribond vomit son âme dans un épais jet de sang.
  Murmurant des formules rituelles, l'abbé Zénon de Vénasque rangea son missel, abandonna la dépouille à son voyage d'après-vie et s'apprêta à regagner la bicoque où il avait élu domicile, pendant un temps indéterminé mais pour des raisons bien précises, dont l'une était son goût immodéré pour le sordide. Or, on aurait pu difficilement imaginer un endroit plus crasseux que cette ruelle puant la tannerie et la désolation, dans le suintement d'un hiver trop doux.
  Une cuvette et un broc d'eau au-dessous d'un miroir maculé étaient les seuls agréments de la chambre louée par le prêtre. Pendant qu'il se lavait les mains et que, dans la cuvette, l'eau se transformait en mare brunâtre dans laquelle flottaient de longs cheveux, une cantilène et un claquement de mules à hauts talons s'élevèrent dans la pièce à côté.
  Une femme y fredonnait une rengaine à la mode en faisant les cents pas.
  Zénon regarda dans le miroir et sourit.
  Il était toujours en train de sourire, quand il alla s'asseoir devant une table sur laquelle s'entassaient des encriers, des buvards, des plumes, des bougies, des feuilles blanches ou noircies. L'abbé sortit son missel et dégaina son bijou de choix, qu'il étreignit, avec force, entre ses mains croisées.
  Ses yeux étaient révulsés, ses lèvres articulaient des mots inaudibles.
  Trois coups sourds ébranlèrent la porte à côté.
  Une exclamation étouffée, quelques soupirs, annoncèrent de chaudes retrouvailles. Zénon se ressaisit et plongea sa meilleure plume dans un encrier, s'apprêtant à rédiger une lettre destinée à l'une de ses brebis. La table étant bancale, il dut en apaiser le tangage en insérant son missel sous l'un des pieds.
  Un bouquin, ça sert toujours à quelque chose, ne serait-ce qu'à caler un meuble...
  Tels avaient été les derniers mots d'un condamné à mort, dont l'abbé avait veillé l'agonie. D'un haussement d'épaules, il chassa ce souvenir et se mit à écrire.

En ce 17 janvier 1771

  Je vous salue, ma fille,

  Qu’êtes-vous allée faire à Florence, sinon perdre votre âme ?
  Un de mes disciples vient de me révéler la vraie nature de celles que vous appelez vos bonnes œuvres, en tant que Dame Présidente de la Congrégation Sainte-Fosca. Non, ne le niez pas ! Depuis notre petite cérémonie du Nouvel An, je me flatte de connaître…

  Après réflexion, le prêtre copia ces lignes sur une autre feuille, sans y inscrire la date.

  …Depuis notre cérémonie du Nouvel An, je crois connaître toutes vos actions, vos paroles, vos pensées, vos omissions.
  Et mon disciple est un homme d’honneur, qui fut le témoin d'une abomination à laquelle vous êtes sans doute étrangère, ma fille.
  Du moins je l’espère, dans votre propre intérêt.
  On vient de découvrir, sur la berge de l’Arno au-dessous du Ponte Vecchio, le cadavre du célèbre bandit Claudio Balducci, surnommé
Farfarello ou le Diable Manchot, à cause d’un accident qui ne l’a pas empêché de poursuivre sa carrière de pilleur, de violeur.
  Balducci a été retrouvé charcuté comme un goret et nu comme un ver.
  J’entends d’ici vos protestations : quel lien peut-il y avoir, entre une comtesse Domani et l’assassinat d’un manant aux obscures origines, doublé d’un fieffé coquin, dont les Dames de la Congrégation Sainte-Fosca ne souhaitaient que la rédemption ?
  En d’autres circonstances, vous seriez hors de cause : seulement, voilà, Balducci n’était pas tout à fait nu.
  Un gant couleur de sang prolongeait son moignon droit, à la place de la tenaille acérée qui lui fait office de main et avec laquelle l’atroce individu se complaît – ou, plutôt, se complaisait – à écharper ses victimes, avant de les immoler.
  Balducci étant, comme vous le savez, idolâtré de la populace florentine, on réclama, à corps et à cris, la roue pour le meurtrier.
  Et si c’était une meurtrière ?
  J’aimerais connaître votre avis, Madame la Comtesse, si accueillante aux truands, aux forbans et autres gueux.
  Les faits relatés ci-dessus sont immondes, mais il y a pire : diligenté sur les lieux, le prévôt de la maréchaussée s’empara du gant et hurla de terreur.
  Le fin cuir écarlate gainait une main momifiée.
  Et ce n’est pas fini.
  La fureur de la canaille se changea en panique, quand on s’aperçut que le membre bougeait. Selon mon disciple, on aurait dit que ces doigts morts taquinaient les cordes d’un violoncelle, comme celui que tu sais si adroitement manier, au creux des tes cuisses écartées sous ta robe à paniers, dont le lourd taffetas, avec ses plis et ses crissements, n’arrive pas à dissiper le fumet de ton con, Gloria, ô, Gloria…

  Un cri de plaisir insoutenable déchira le linceul de la nuit.
  Zénon froissa sa feuille en boule, se leva, s’empara du broc et s’aspergea le crâne d’une eau qui plut, en lourdes gouttes, sur la cuvette pleine. La scène se déroulant au-delà du miroir s’imposa à ses sensations, mortifiées par l’abstinence : l’avidité des corps, l’entrelac des langues muettes, âpreté d’un sexe, douceur de l’autre, s’ouvrant, telle une figue trop mûre, à la cruelle charité du soleil.
  Le prêtre s’acharna sur une page vierge.

  …que ce membre amputé bougeait. Selon mon disciple, on aurait dit que ces doigts morts taquinaient un quelconque instrument à cordes.
  Cette main, ne vous rappellerait-elle pas un cadeau que vous auriez reçu, en ce Nouvel An dans une ville de l’Est, flagellée par un orage exaltant, avec force éclairs, le grilles dorées dont le ferronnier Jean Lamour, le bien nommé, a orné une place dédiée à un roi polonais, mort il y a cinq ans?
  Je te l’accorde : tu m’as résisté, au début, prétextant tes règles, toi ! Toi qui te fiches, excuse l’expression triviale, si éperdument des règles et de nos mœurs policées, malgré tes allures de bigote ! Mais les nombreux verres de vin d’Aï, que je te fis avaler, sans difficulté, dans la cour où les Lesczcynski avaient entassé la piétaille et les sans-grade – auxquels tu t’étais jointe, pour cause de charité chrétienne, sans doute – eurent raison de tes simagrées, t’en souviens-tu ? Ne me dis pas que tu as oublié nos baisers, à pleine bouche, dans les coulisses de la grande place, aussi gracieuse et artificielle qu’un théâtre à l’italienne, puis notre course éperdue, jusqu’à l’église de la Ville-Neuve en plein chantier, de son maître-autel, où je te… où tu me… où nous nous…

  Une flaque noire s’étala sur la feuille.
  Zénon blasphéma.
  Il venait de renverser un encrier.
  Mais comment contenir son trouble, sous l’averse de ces plaintes d’amants à la dérive sur la mer démontée du Tendre ?
  Le prêtre se leva, malaxant son érection par-dessus sa soutane poisseuse, et alla appuyer son front contre le miroir dans lequel il vit défiler les images d’une péripétie récente, qui aurait pu lui valoir le bûcher, à une époque où les Lumières étaient aussi exsangues qu’une aube d’hiver pluvieux.
  Église de Ville-Neuve. Échafaudages. Senteurs de chaux.
  Chairs douces écartées sur le marbre du maître-autel.
  Bougies disposées en pentacle, aussi noires que le calice où s’égouttait un flux de sang menstruel.

  Quelques heures plus tard, Gloria recevait un objet enrobé dans un gant dont la peau d’un écorché avait fait les frais et que les menstrues de la récipiendaire venaient de teindre : une main aux doigts repliés, desséchée et parcheminée.
  Une Main de gloire.
  Seuls les nécromanciens les plus experts savaient lui transmettre des pouvoirs occultes, tel celui de ressusciter, l’espace d’une nuit, les âmes damnées. À un niveau moins élevé, les paillards et les bandits pouvaient s’en servir comme charme d’amour ou d’engourdissement, afin de pouvoir figer les êtres à trousser ou à détrousser, le choix entre les deux buts n’étant pas obligatoire.
  Gloria in inferis Diabolo (Gloire au Diable, dans les enfers), avait psalmodié Zénon, remettant ce présent à son élue qui, totalement ignare des pouvoirs dont était gorgée l’amulette, l’honora d’une moue en équilibre précaire entre le dégoût et le rire.
  Un long baiser et une promesse de rendez-vous pour le lendemain avaient scellé la cérémonie.

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En ce deuxième jour de l’An 1771

  Père très vénéré,

  Je suis au regret de vous dire que je suis contrainte d’écourter mon séjour, pourtant si agréable, dans cette ville aux beaux portails. Mais la Congrégation des Dames de Sainte Fosca, dont je suis la présidente, ne peut se passer de mes services : on vient d’organiser un gala, où mes modestes talents de violoncelliste sont requis, que vous avez eu la bonté d’apprécier.
  La recette sera versée au profit de nos œuvres qui, comme vous le savez – si vous ne l’avez pas oublié, en ces jours de liesse populaire – ont pour but de sauver de pauvres âmes perdues. Une, en particulier, me tient à cœur, dont je ne puis vous révéler le nom, pour des raisons compréhensibles.
  Comptant sur votre indulgence, je vous prie d’excuser ma défection et de croire, Monsieur l’Abbé, à mon infinie gratitude pour vos bons offices et pour votre présent, si insolite.
  Humblement vôtre, au nom de la Divine Miséricorde
  Comtesse Domani

  Cette lettre lui était parvenue alors qu’il s’apprêtait à rejoindre Gloria au lieu de rendez-vous qu’elle lui avait fixé. Après l’avoir lue, Zénon l’avait déchirée en menus morceaux qu’il avait dévorés, lentement, émerveillé de leur trouver si bon goût.
  Le papier avait une saveur de peau rissolée.
  L’encre, celle du sang humain.
  Le lendemain, l’abbé de Vénasque quittait la Lorraine pour le Midi.

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  Tant bien que mal, à l’aide de plusieurs buvards, Zénon absorba les ravages de son encrier et griffonna ces mots, impatient de boucler une lettre dont la rédaction lui devenait de plus en plus pénible :

  … que ces doigts morts taquinaient un quelconque instrument à cordes.
  Cette main, ne vous rappellerait-elle pas un cadeau que vous auriez reçu dans la nuit du Nouvel An et que vous auriez pu égarer, ces jours-ci ? À moins qu’un de vos protégés ne vous l’ait subtilisé, avec l’ingratitude qui caractérise les scélérats.
  En tout état de cause, vous feriez bien de vérifier si vous possédez toujours ce bibelot, aussi compromettant que dangereux.

  Mais finissons-en avec cette lamentable histoire : face à un tel spectacle, aussi surnaturel que macabre, les curieux s’égaillèrent en hurlant, le prévôt cavalant en tête, avec toute sa maréchaussée. Seul resta mon disciple, lequel comprit le désir de la main.
  Écrire.
  Il sortit donc un calepin et un crayon, dont la main s’empara avec avidité pour tracer les mots suivants…

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  Allongée, nue, sur un lit défait, éclairée par des bougies mourantes, Gloria Domani relut les dernières lignes de la lettre qu’on avait glissée sous sa porte, pendant qu’elle goûtait à un sommeil réparateur :

  …s’empara avec avidité pour tracer les mots suivants : « Belle Gloria, un renégat vient de nous séparer depuis quelques heures à peine, mais mes cartilages desséchés s’ennuient déjà de ta peau si douce. Si tu souhaites, autant que moi, nos retrouvailles, sache qu’un disciple – peu importe son nom – de Maître Zénon de Vénasque t’attend à cette adresse…

  De larges taches d’encre rendaient la suite illisible.

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