Marion Lubreac est née un 14 mars et vit à Préseau, dans le Nord de la France.
Elle est l'auteur de plusieurs poésies classiques, de poésies "libérées", de contes fantastiques courts et de nouvelles.
Elle participe très régulièrement à LA VENUS LITTÉRAIRE dirigée
par TANG LOAEC dans la rubrique LUBREACTION. Ses poèmes et Haïkus érotiques sont de toute beauté.
Elle a
participé au fanzine Reflets d'Ombre (2006) et publié :
- Joyeux anniversaire Duncan (revue Marmite et Micro Onde, éditions L'Œil du Sphinx)
- Du porc à l'aigre doux (revue Hauteurs, déc. 2005, puis
Lunatique 71, printemps 2006)
- Margot, Le Voile de Maya, et Pénétration maléfique, Horrifique 52 (Spécial « Femmes de l'Étrange » #9), juillet 2006.




Voici la suite des étranges florilèges nés d'expériences non moins étranges menées par Marion Lubreac sur l'influence du sommeil perturbé dans la structure des rêves et sur l'inspiration. Ses Contes de la narcolepsie auraient pu être illustrés par Roland Topor. C'est vous dire...
(JPP)


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MÉTEMPSYCHOSE

   Comme punition à sa souveraineté et à sa grandeur, son ombre physique commença à se dégrader. Tout son cerveau se mit à se cristalliser. Ses yeux s’abaissèrent dans les coins, et sa bouche se fissurait maintenant. De grands lambeaux tournoyant dans son crâne se mirent à pourrir, très rapidement. Ses doigts devinrent crochus, tandis que tous ses nerfs s’agglutinaient et se resserraient. Pour se rassurer et empêcher le tourbillonnement vertigineux de son état, il essaya de penser que son âme se détachait et trouvait sa voie dans l’Absolu. Mais toute sa raison n’y pouvait rien. Son nez était encombré de poils perfides et de poussières jaunâtres, ce qui gênait considérablement sa respiration. Sa gorge était enserrée de peaux longues et brunes qui l’étouffaient et lui faisaient mal. Il était suspendu. Suspendu entre la Terre et son voyage. Détaché du réel et loin encore du néant.
   
Bien content de n’être pas devenu un porc, il était encore inquiet cependant de n’être rien du tout.
   
Pas de puissance. Pas de puissance de destruction. Pas de puissance. Pas d’impulsion. Pas de pouvoir de réalisation. Que du désir.
   
À travers les fentes de son absurdité, il aperçut son double qui lui était encore étranger : grand, terrible, neuf et courageux.
   
Rassuré, il se laissa aller. Confiant, il coupa les derniers fils de ses cheveux et s’envola.
   
La violence du vol l’étourdit. Il s’évanouit, conscient du vide mais serein cependant…

EXPIATION

   Les murs respirent
   Le sol se gonfle, puis se dégonfle.
   La table devient ultrasensible et souffre au toucher.
   Le soleil accablant écrase et réduit l’espace.
   L’air, chassé de l’atmosphère, le laisse essoufflé et moite.
   De petites gouttes de sueur perlent sur son front, ses joues, sa barbe.
   Pourtant, il se doit d’avancer,
   Avancer pour ne plus reculer.
   Mais la structure capricieuse du sol mouvant l’empêche de progresser.
   Sans cesse il trébuche, il se blesse aux épines et aux ronces
   Nées du bitume fondu et gluant qui essaie de l’absorber.
   Ses pieds saignent et de petites gouttes de sang témoignent de sa douleur,
   Comme des groseilles écrasées.
   Soudain la mer : il aperçoit la mer.
   Avec un ultime effort, il s’y jette,
   Dans l’abandon de son corps, pour y trouver le réconfort.
   Mais la mer trompe sa confiance.
   Elle se fait brûlante et gluante,
   Puis l’avale en le broyant à grand bruit.

MASQUE

   Il y avait une énorme tache de sang. Et un corps. Un corps qui gênait. Bey était assis dans le train quand il vit cet homme écrasé sur la voie. Fasciné, il regardait de tous ses yeux, sans y croire vraiment. Il était sidéré qu’aucun autre voyageur n’ait remarqué cette tache de sang et ce corps éclaté. Etait-ce de l’indifférence ? Il en était gêné.
   Comme le train s’arrêtait, il en profita pour descendre discrètement côté voie. Là, il se cacha derrière un wagon. Le train s’ébranla. Soulagé, Bey sortit de sa cachette et entreprit de nettoyer la tache. Puis il chercha à masquer le corps. Ce n’était pourtant pas le bon endroit. Il jeta un coup d’œil circulaire. Il était tout seul, et il faisait plutôt chaud. Longeant la voie, il y avait un fossé très profond, emmêlé d’herbes drues et très vertes. C’est là qu’il balança le corps. Ensuite il s’essuya proprement les mains aux herbes.
   
Puis il remonta calmement dans un train et continua sa route.

SOURNOISERIES

   Birdot cherchait depuis un moment dans les tiroirs bleus de la commode de sa chambre. Il était en proie à une sorte de fièvre qui le poussait à agir malgré lui, tendu par ses pulsions. Il fourrait ses grands bras dans les foulards, les pièces de drap, les chemises. Il dérangeait les livres, les bibelots. Et puis tout à coup, il trouva ce qu’il cherchait : une grande paire de ciseaux gris aux lames aiguës et fines.
   Satisfait, il les prit en souriant et s’assit sur une chaise haute, une grande boîte en carton à ses pieds. Puis tranquillement et soigneusement, il se mit à se découper finement les chairs en cubes, en les rangeant par tas dans la boîte. Il découpait, découpait, en artiste et en connaisseur. Bientôt il ne resta plus qu'une main qui continuait à ranger en piles, organisant pour ses amis et proches ces dons de l’âme. Il voulait se donner aux autres. La force de son intérieur n’y suffisait pas.
   Mais les pulsions de son âme n’habitaient pas les chairs, le biologique de son être. Son âme, graduellement, avait quitté les particules, puis s’était reformée au-dessus de lui, pour aller ailleurs habiter autre chose. Elle avait composé, entièrement, la sensation trop lourde d’un amour trop grand. Finalement, elle l’avait trompé ! …De cet amour, il ne restait plus que les lambeaux d’une chair puante et noire dans une caisse de carton.

POTIOR

   Il se sentait agacé. Il ne pensait d’ailleurs qu’à une chose. Se sauver dans sa chambre, prendre un livre qu’il n’allait pas lire, s’installer près de la fenêtre, et rêver. Au-delà de la fenêtre, au-delà de la grille, au-delà de la lande.
   Tout le monde l’agaçait. Il avait honte cependant du sentiment qui l’assaillait. D’autant plus qu’il avait du mal à comprendre pourquoi il refusait d’être aimé en retour .Il avait perdu toute confiance en lui. Le seul reflet de son visage dans la glace lui donnait envie de vomir.
   Il avait cessé d’écrire, cessé de peindre. Il vomissait sa vie, il détestait son corps et son esprit et donc, ne s’aimant pas, ne pouvait supporter aucune présence.
   Ce qu’il pensait de la vie, de la mort, du suicide, et de l’au de-là lui interdisait de se supprimer, car il croyait en la réincarnation de l’âme. Toute atteinte à la vie qui bondissait en lui était donc inutile et risible.
   Il se traînait comme une larve dans les couloirs. Sa présence devint rapidement un fléau. Il était de plus en plus pénible. C’est pourquoi les gens de sa famille s’armèrent de longs crochets effilés pour lui arracher la tête et tout ce qu’il y avait dedans. Ils l’attrapèrent par surprise, un soir, dans un large filet de cordes minces très serrées. Ils le pendirent ensuite au plafond par les pieds pour mieux y voir et pour mieux travailler. Lui ne se débattait pas du tout. Il continuait à penser, bien au dessus d’eux et de leurs folles idées. Ils n’avaient pas l’air de comprendre le cycle de la vie. Tout cela le rendait très gai.
   On l’enterra au bout du jardin, à côté de la tombe du chien, près d’un cerisier foudroyé.
   Quant à sa tête, elle fut enfouie sous le grand hortensia rose, devant la maison.

KREBS (Tel est pris qui croyait prendre)

   Les grandes pantoufles à carreaux sales devant la cheminée, posées là par ennui, aiguisent maintenant leurs dards empoisonnés.
   Leur propriétaire, homme de cinquante trois ans, les a laissées pour quinze jours, pour suivre un crabe qui passait hypocritement par là.
   C’est maintenant qu’il va revenir. Alors, les grandes pantoufles à carreaux sales devant la cheminée ont décidé de se faire justice elles-mêmes. Sans doute n’osera-t-on pas les accuser. Le vieux crabe, que tout le monde suit mais qu’on n’a pas encore réussi à attraper et à anéantir sera sûrement accusé à leur place : c’est pourquoi maintenant, elles aiguisent leurs dards empoisonnés. L’alibi est parfait.
   Soudain, on entend dans le couloir encombré des pas traînants se rapprocher. Les pantoufles sont sur le qui-vive. Aiguisant, aiguisant toujours, de plus en plus vite et de plus en plus fort, elles s’agitent et sautent de plaisir sur le carrelage, menaçant à deux ou trois reprises de ne pas atterrir à la bonne place. Toujours, les pas se rapprochent. On les entend très nettement maintenant. Dans un dernier soubresaut, atteintes par la frénésie et l'impatience, comme en transes, les pantoufles s'élancent en l'air, et, dans un grand cri, retombent en plein dans l'âtre, au milieu des flammes. L’embrasement les dévore gloutonnement, se léchant et se pourléchant.
   Leur propriétaire s’approche alors résolument de l’âtre, jette un regard méprisant aux dards maintenant visibles, brillants de vérité entre les flammes. Calmement, il allume une cigarette et regarde les derniers morceaux de pantoufles disparaître. Curieusement, il se sent fort, invincible et puissant.

© Marion Lubreac. Reproduit avec l'aimable autorisation de l'auteur.

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