La nouvelle


   Après avoir bouclé le dixième tour de la planète, Thome ordonna à l'ordinateur de bord de poser le vaisseau. Pendant les deux derniers mois en temps terrestre, les sondes du vaisseau spatial avaient analysé à plusieurs reprises l'atmosphère et la planète. Sans doute était-ce un endroit où il faisait bon vivre.
   Jane se tenait devant le grand écran. Là, les quatre caméras déversaient leurs images : une steppe infinie, de hautes montagnes d'un brun-verdâtre, une mer bleue et un désert de neige. Deux larmes perlèrent de ses yeux. Elle les chassa avec la manche de sa combinaison.
   — Des bisons, sourit Thome.
   Dans la steppe broutaient paisiblement de gros animaux cornus à la cuirasse de tortue, qu'ils avaient surnommés les bisons. Autour d'eux, à distance respectable, guettaient une dizaine de carnivores rappelant à la fois le loup, le porc et le crocodile.
   L'autre sonde montra le bois – des troncs courts et trapus aux feuilles larges d'un mètre. Sur l'un de ces arbres, un oiseau qui passerait pour le rossignol local – une balle hérissée d'épines aux ailes membraneuses – faisait la cour à sa bien-aimée aux roulades merveilleuses.
   Ils pénétrèrent dans l'atmosphère. Le vaisseau fut secoué. Un frémissement gigantesque le fit gémir et… ce fut tout.
   Sur l'écran, on voyait une plaine verte et infinie.
   Température de l'air : 32 degrés selon le thermomètre centigrade. Composants : de l'azote - 63%...
   À ce moment-là, le système d'alarme hurla, la voix sèche de l'ordinateur se mit à répéter comme un tourne-disque déréglé :
   Objet volant non identifié à 200 milles… Objet volant non identifié à 190 milles…
   Thome se précipita vers le tableau de commande.
   — Fais voir !
   Pour le voir, il le vit. C'était un énorme disque argenté qui occupait presque tout l'écran, et pas parce qu'on le zoomait !
   Objet volant non identifié à 150 milles… L'objet est identifié !
   Thome recula, confus.
   Vaisseau spatial de guerre numéro 607 de la flotte spatiale de la Terre nous salue… Dois-je répondre ?
   — Quel vaisseau… de la Terre ? murmura Thome, la gorge sèche.
   — On nous a prévenus qu'on se posera à 300 mètres de notre position.
   — Mais c'est qu'il va nous balayer ! s'exclama Jane.
   — Pas de danger. Les paramètres…
   L'ordinateur énuméra une longue série de chiffres.
   — Ce sont eux qui ont dit cela ?
   — Je calcule…
   — Je veux leur parler, hurla Thome.
   — Ils se posent, répliqua sèchement la machine.

   Quand ils franchirent les lourdes portières de poly-alliage, leurs pieds s'enfoncèrent dans une herbe aiguë rappelant le ray-grass ; les autres marchaient déjà vers le « Mississipi ». Trois. À deux jambes, deux bras et une tête. Des humains.
   — Hello, salua l'un d'eux en anglais. Je suis Chmide.
   — Alexeil, dit le deuxième.
   — François, ajouta le troisième. Et vous, qui êtes-vous ?
   — Mon Dieu. (Thome ferma les yeux.) D'où venez-vous ?
   — De la Terre. (Chmide haussa les épaules.) Expédition de sauvetage.
   — Des humains, s'étonna Jane.
   — Des humains, répliqua Chmide, pas moins étonné. Qui êtes-vous ?
   — C'est la première fois que je vois des êtres humains, dit Thome en rêvant, excepté... Et vous allez sauver qui ?
   — L'équipage du vaisseau cosmique « Mississipi ».
   — C'est-à-dire nous.
   — Où sont Roger Macgregar et son épouse Ilisa ? Mathieu Rosenburg et sa femme Rébéca ?
   — Moi, je suis Thome Macgregar. Et elle, c'est Jane Rosenburg.
   Chmide inclina la tête.
   — Vous êtes parents ?
   — Ils sont morts, dit Thome.
   — Ça, on le supposait, coupa Chmide. Donc, pour le protocole : vous êtes le fils des Macgregar ? Et vous, vous êtes la fille des Rosenburg ? Nés à bord du vaisseau spatial ?
   Thome et Jane échangèrent des regards, gênés par le ton sec de l'homme. Puis ils hochèrent la tête.
   — La Confédération nous a envoyés pour vous ramener.
   — Attendez… D'après ce que je sais, nos parents avaient acheté cette planète !
   — Il y a vingt-neuf ans, confirma Chmide.
   — Ils avaient construit ce vaisseau cosmique et ils sont partis pour en prendre possession, tenta d'expliquer Jane.
   Chmide hocha la tête.
   — Les choses ont changé. On a perdu la guerre contre Cardaméa et cette partie de la galaxie leur revient. Y compris Oméga-II.
`    — C'est quelle planète Oméga-II ?
   — La planète sur laquelle vous avez mis le pied.
   — D'après le traité signé avec le gouvernement, elle est surnommée Rosmac.
   — Le traité… À cette époque-là, le gouvernement ne devait pas prendre tout cela très au sérieux. Qui aurait pu supposer que vos parents allaient construire un vaisseau, qu'ils allaient consacrer vingt-sept ans de leur vie à voyager dans le cosmos pour arriver sur une planète comme celle-ci ?
   — Mais ils l'ont fait !
   — Et quoi, alors ?... Allez, ne nous dites pas que nous avons passé sept mois dans l'espace simplement pour écouter vos bavardages...
   — Sept mois ! S'exclamèrent les jeunes gens.
   — Vous trouvez que c'est peu, sourit ironiquement le pilote. Ah, les nouvelles technologies ! La bonne vieille Terre a fait de grands progrès, vous savez. La distance que « Mississipi » a parcourue en vingt-sept ans, nous l'avons faite en sept mois. Nous sommes ici depuis quatre-vingt-dix heures terrestres et nous vous attendions.
   — Merde ! rugit Thome. Nous devions être les premiers à mettre le pied sur cette planète !
   — Désolé. (Chmide eut un sourire impudent.) Il fallait…
   — Vous ne semblez pas si désolé, siffla Thome. Dans le traité, il est noté de façon catégorique que le gouvernement doit payer un dédit s'il permet aux employés de la Confédération de déroger á cette règle.
   — Écoutez, commença doucement François, vous ne vous rendez pas compte que nous sommes en guerre…
   — Mais la guerre s'est achevée, n'est-ce pas ? l'interrompit Jane. Vous venez de nous dire qu'on avait signé un traité de paix.
   — La paix est à son tour finie, avoua l'homme à contrecœur.
   Tous les cinq se turent, oppressés.
   — Donc, pour respecter le protocole, je vous invite à monter à bord du vaisseau de guerre numéro 607.
   Thome cracha dans l'herbe.
   — Jamais !
   — Et vous, mademoiselle ?
   — Non.
   — Je dois vous prévenir que, dans dix-sept heures terrestres, Oméga-II entre dans la juridiction de Cardaméa et que la distance la plus courte entre elle et le premier vaisseau spatial terrestre, est de trois cent mille milles.
   — Pour le protocole, je m'en fous, grommela Thome.
   Chmide esquissa un geste de découragement.
   — Pour le protocole : en cas de refus, on se retire.
   Tous les trois n'en croyaient ni leurs yeux ni leurs oreilles. L'année passée, ils avaient évacué des centaines de gens des stations éloignées du système solaire. Partout, on les avait reçus comme des sauveurs. Même s'il y avait du mécontentement, celui-ci découlait des Cardaméens ou du traité de paix en général.
   Ils se dirigèrent, hésitants, vers leur vaisseau.
   — Adieu ! s'écria Jane derrière eux.
   Les trois pilotes de guerre, qui avaient des dizaines de voyages spatiaux à leur actif, se sentaient humiliés. Le premier à disparaître derrière la portière fut Chmide. François leur fit un vague geste d'adieu et trébucha. Alexeil s'arrêta : il ôta de son épaule quelque chose rappelant une arme et la jeta sur l'herbe en direction des jeunes gens.
   — Pour le protocole : je m'en fous de la Terre ! cria Thome, les poings serrés.
   Le vaisseau spatial de guerre numéro 607 en provenance de la Terre s'envola et disparut comme il était venu – sans aucun bruit.
   La jeune femme embrassa Thome et posa la tête contre sa poitrine. Il enfouit les doigts dans ses cheveux épais.

FIN

© Andreya Iliev. Reproduit avec l'aimable autorisation de l'auteur. Traduit du bulgare par Pétia Kondouzova-Iliéva et revu par JPP.
 
 

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24/12/09