La nouvelle




   Il est inutile de préciser au lecteur averti qu’il existe entre le rire et les larmes, entre la vie et la mort, un fil si ténu que la raison peut basculer dans la démence ou la plus grande joie dans l’horreur…
   L'être que j'ai baptisé Lotario m'a conduite dans un monde étrange que je ne comprenais guère qu’à travers mes rêves et mes visions fébriles. J’ai longtemps vécu au paradis avec lui. Ses vastes yeux d’une noirceur liquide pénétraient mon âme comme la fine aiguille d’un anesthésiste distille la drogue du sommeil dans les veines. Pourtant, n’est-ce pas la même aiguille qui inocule le poison mortel dans le corps du condamné ?

   Il existe des facultés cérébrales qui, avec ou sans l'aide de substances narcotiques, peuvent fermer ou ouvrir des portes. Que l’on entrevoie une possibilité, que l’on craigne ou qu’on souhaite une chose d’une manière ardente et elle arrive. Je le souhaitais. Comment ? Comme un amant ? Un mari ? Un frère ou autre chose… ? J'avais la vision en trois dimensions d’une avalanche de roses noires ou plus exactement violacées. L’odeur était enivrante, profonde, sexuelle et morbide. Comme tout son être : son visage, sa beauté, sa race lointaine et mystérieuse déjà éteinte.
   S'il avait survécu, quel était le mystère qui le retenait si ardemment ? Une beauté spécifiquement douce, cruelle et noble, avec ce mélange de majesté et de perversité latente. Comme une orchidée carnivore, une rose noire, une salamandre, une sirène des gouffres glauques. Il y avait en lui du chat, du reptile, du poisson et du végétal suave, soyeux, satiné. Mais son corps, sa voix puissante, ses dents avaient bien quelque chose de purement carnassier. Végétal, mais pas végétarien. Sa chevelure noire avait, elle aussi, quelque chose de vivant. Elle avait sa vie propre et vibrait de concert avec le reste.

   J'ignore combien longue fut mon errance jusqu’à ce jour. Si je n’avais pas été impliquée dans le destin humain et soulevé la lourde pierre qui sépare le territoire des morts de celui des vivants, j’aurais pu plaider différemment. S’il n’est pas condamnable de nourrir un serpent ou un tigre d’animaux vivants pour en assurer la survie, je ne pouvais arguer le fait qu'il était un être humain différent.
   Lorsque vous aimez quelqu'un, il vous est difficilement supportable d'endurer ses souffrances ou de le voir dépérir. Lotario m’avait donné par sa présence des trésors inestimables. Son amour et son soutien étaient pour moi sans précédent et sans comparaison avec ce que peut offrir la terre entière. Il ne m’a jamais rien demandé en contrepartie de ce bonheur et des services qu’il m’a rendus.
   Si j'admets ma mise à mort, c’est que je le sais en sécurité à l’autre bout du monde, dans l’asile invincible où son aïeule cuisait des coquillages sur des galets chauffés au feu de silex il y a bien des lustres, alors que commençait le déclin de sa race. Les climats tantôt arides, tantôt glacials et diluviens, les criques abruptes et inhospitalières ne lui avaient offert que de maigres refuges. Un naufrage, un lent suicide, une dégénérescence, une mort certaine allant jusqu’à la perte de toute dignité humaine.
   Je compatissais à sa douleur. Même lorsqu’il riait, inondé de lumière verte, sous les projecteurs qu’il ne reverrait plus jamais. Grâce à lui, je fis des progrès considérables dans mes recherches ésotériques, ethnologiques et archéologiques ; grâce à lui, mon nom illumine en lettres de feu le panthéon des poètes. Il m’offrit des voyages merveilleux… Il était si lumineux que, sur cette terre si belle soit-elle, il n’était pas à sa place. Le beau soleil, le pur ciel bleu auront à jamais pour moi un éclat cruel et ô combien amer.

   J'ignore encore quel sera mon jugement terrestre. En fait, je ne m’en soucie guère. La véritable raison de mon inquiétude est ailleurs : dans un continuum alliant des vies qui me sont antérieures à celles de vies futures. Ces jours me sont pénibles à supporter, partagée que je suis entre amour et angoisse, espoir et incertitude. J’ai plaidé coupable pour les crimes que j’ai commis par amour pour lui… Ces crimes auraient très bien pu être travestis, cachés, mis sur le compte d’autres personnes. Pourtant, j'ai avoué.
   Mes yeux portent les stigmates sanglants et imprégnés du phosphore d’abominations commises avec sang froid dans les régions solitaires. Des forêts séculaires, des marais, des grèves oubliées, inondées d’iridescence lunaire où viennent rêver d’immenses tortues d’eau. Dans ces paradis lointains désertés par le soleil diurne et l’activité banale des terriens.

   Je ne crains ni la mort ni les feux de l'Enfer si je dois le revoir un jour. J'ai fait devant lui serment d'éternité, avec mon sang et celui de mes victimes. Je sais aussi qu’il reviendra pour se venger et pour venger les siens. Moi, sa sœur, sa semblable et sa fidèle servante, je vous l’ai déjà dit : sa race s’est éteinte, comme si elle perdait peu à peu la guerre contre le temps, les forces adverses et, surtout, contre les humains dominants. Tous reviendront !

   Je me souviens du message qui m’annonça l’approche de notre première rencontre physique. Une joie ineffable m’envahit d’un seul coup et je me mis à peindre une vision nocturne que je fixais sous forme phosphénique jusqu’à ce qu’elle s’imprime, nette et intense, au fond de mon cerveau. Ce n’est pas sorcier. Question d’entraînement et d’habitude. Le lendemain, je réalisais des croquis à main levée dans le silence de ma demeure solitaire. Rien n’aurait pu me faire lever les yeux de mon ouvrage. Je passais aux couleurs acryliques, puis à l’huile, par couches superposées. Ensuite, je photographiais l’ensemble. Et tirais plusieurs photocopies laser.
   J'ai distribué des copies un peu partout : aux cafés du quartier, aux revues littéraires, aux magazines et aux galeries. Le succès fut immédiat et les encouragements énormes. J'avais fait du bon travail. Il l'avait fait pour moi.

   J'ignore encore comment une de ces copies est parvenue en Floride où elle fut publiée dans un journal spécialisé. Une lettre d’invitation m’arriva un peu plus tard, avec un billet d’avion pour la Californie. Était-ce un gag ? Avais-je encore trop bu ou pas assez dormi ? Je n’avais rien bu et le billet d’avion portait le cachet tout à fait officiel d’une maison de disques et de spectacles. On m’indiquait également un numéro de téléphone sur Paris où je pouvais appeler pour confirmer, annuler ou demander le report du voyage.
   Je m'assis sur le sol, la tête entre les mains. La terre entière s’était mise à tourner à toute allure et mon cœur battait plus vite que Motör head à son apogée apoplectique. Je me pinçai, avalais un café et un cachet. Je posais un disque sur la platine et allais me coucher tout habillée. Je tombais dans un tourbillon cotonneux et dus faire des rêves merveilleux ; les rêves que faisait Chateaubriand, dans son enfance, lorsqu’il se promenait seul au bord de la mer…

   Je piaffais d'impatience à l'idée de faire ce voyage et de le rencontrer. D’une certaine manière, je suis un peu fleur bleue… Pourtant, si j’avais accepté de vivre pour travailler, manger et dormir, et si mon idéal avait été de passer discrètement dans la vie pour, au final, être l’épouse d’un quincaillier de ma petite province avec une petite famille à élever et nourrir, je n’aurais pas eu tout ce tracas.
   S'ils me libèrent un jour de la cellule où j'attends mon jugement en compagnie de livres et magazines, je ne crois pas refaire ma vie dans une autre direction. Certaines dimensions de l’aventure humaine apportent avec elles des cicatrices irréversibles. De toute manière, ni l’esthéticienne, ni le psychanalyste ne peuvent enrayer la mort ou encore l’éventuel retour sur terre que cela implique. Moi, j’y pense. Mais il existe d’autres possibilités. J’ignore si tout est décidé en fonction de nos mérites ou de façon aveugle et arbitraire. Ils devraient me laisser la chance de partager, avec l’homme de ma vie et de ma mort, l’espace noir, sinistre et glacial des sphères inanimées ou les fosses incandescentes de l’Enfer. Près des lacs et des volcans de son pays natal, nous avions vécu des moments inoubliables…

© Patricia Manignal. Reproduit avec l'aimable autorisation de l'auteur. Première parution dans l'anthologie Les Assoiffés (Nightmares 2, Lueurs Mortes Editions, 1996).


19/10/10