Bruno Vitiello, l'un des jeunes auteurs les plus en vue de la SF transalpine, a été révélé par la revue FUTURO EUROPA, dont le rédacteur en chef est Claudio Del Maso. Son roman La Vénus noire a été primé dans le concours organisé auprès des lecteurs de la revue.

Napolitain d'origine, Bruno Vitiello enseigne près de Rome.

La Vénus noire a été traduite aux Etats-Unis par Joe F. Randolph qui l'a publiée en fascicules dans sa revue DIFFERENT REALITIES.

D'autres nouvelles du même auteur ont paru dans la revue MINIATURE (Combinat, Bunker et L'Habit définitif) et dans FORCES OBSCURES n°3 (Le Réparateur).

La Ligne jaune est un texte inédit dans sa version française.

 

Adresse de l'auteur via Romagnoli 33, 04100 Latina, Italie

Bruno Vitiello connaît le français.

 

 
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  C’est bon, docteur, je suis prêt… Si je dois raconter toute l’histoire depuis le début… À propos, ça ne vous ennuie pas que je vous appelle docteur ? Vous savez… parler à un écran lumineux, avec des senseurs fixés sur le corps… euh, ça me fait un peu bizarre. Je peux vous appeler docteur ? Ça m’aiderait à me détendre, à mieux me souvenir… Je peux ? Vous ne me répondez pas ? Alors je vous appellerai docteur. Qui ne dit mot consent.
   Donc, vous voulez savoir pourquoi je me suis comporté ainsi, pourquoi j’ai enfreint la première règle de notre société. J’essayerai de l’expliquer clairement, même si, pour le moment, j’ai les idées assez confuses… Qu’une chose soit claire : je ne regrette pas ce que j’ai fait. Et même, je le referai. Quoi ? Arrêtez ! Vos décharges électriques ne me convaincront pas d’avoir eu tort. Ne recommencez pas si vous voulez que je continue à parler. Vous croyez devoir me soigner ? Vous croyez que je suis cinglé ? Eh bien, si vous voulez me soigner, il faut d’abord m’écouter, sans décharges électriques. D’accord ?
   Très bien. Par où pouvons-nous commencer ?
   Laissez-moi un peu rassembler mes idées… Ah ! oui. Si j’avais pour habitude de faire porter la faute à autrui, je dirais que le responsable de mon internement, c’est mon ami Giorgio Drei, professeur de philosophie à notre université. Mais ça n’est pas vrai. Ce que j’ai fait, je l’ai fait de ma propre initiative, sans tenir compte de ses conseils et de ses mises en garde. Pourtant, si on veut être juste, c’est un peu sa faute aussi. C’est lui qui, en me parlant de ses travaux, a fait que je me suis intéressé à la question des Autres. Avant qu’il m’en parle, pour moi les Autres ne posaient pas de problème. Ils n’étaient rien. Simplement, ils n’existaient pas pour moi. Comme, aujourd’hui encore, ils n’existent pas pour Giorgio, même s’il les étudie du point de vue philosophique. Je me suis trompé quand j’ai cru qu’il s’intéressait aux Autres comme à des êtres humains. Non. Pour lui, ce sera toujours un pur objet de recherche. Un problème théorique, abstrait.
   Je me rappelle comme si c’était aujourd’hui la première fois que nous en avons parlé, dans un café, boulevard du Renouveau. Quand j’y pense, le nom de ce boulevard avait quelque chose de prophétique, si on considère ce qui m’est arrivé par la suite. Mais alors je n’y ai pas prêté attention. Et pourquoi l’aurais-je fait ? Je n’ai pas le don de prémonition.
   Giorgo et moi, nous étions assis à une table qui donnait sur le boulevard, protégés par l’ombre fraîche et parfumée des grandes plantes multicolores. Je me souviens que je sirotais un café et lui, une limonade. Incroyable comme ces détails insignifiants me reviennent en mémoire. Je le vois encore poser le verre sur la table, me souriant d’un air de ne pas y toucher, avant de me décocher cette question absurde, saugrenue :
   — Qu’est-ce que tu penses des Autres ?
   — Comment ? Excuse-moi !
   — Les Autres. Je voudrais savoir ce que tu en penses. Tu ne t’es jamais posé le problème ?
   Je ne me l’étais jamais posé. Ce que je lui dis, un peu embarrassé. Ça me paraissait alors une question idiote, et même de mauvais goût.
   Lui continuait à sourire, d’un air suffisant qui me portait sur les nerfs.
   — Je le pensais, a-t-il dit, en haussant les épaules. Toi aussi. Mais ça m’étonne. Tu es peintre. Un artiste devait être curieux de la réalité qui l’entoure. Ou est-ce que je me trompe ?
   — Je voudrais savoir, ai-je répondu, agacé, ce que les Autres viennent faire dans la réalité qui nous entoure.
   L’absurdité de sa question, jointe à sa condescendance, m’avait irrité. Je sais maintenant que cette irritation était due à autre chose. C’était une défense contre une provocation inattendue qui voulait m’obliger à prendre conscience d’une chose dont, au fond, j’avais peur. Une chose à laquelle je n’étais pas préparé. Mais, à ce moment-là, je ne le savais pas.
   — Ils en font partie, ils en font partie, poursuivit Giorgio, en sirotant sa limonade. Ils sont là. Regarde-les. Tu ne peux pas nier leur présence. À moins d’admettre que tu souffres d’hallucinations.
   Il s’était un peu tourné sur son siège et m’indiquait, avec son verre, les hommes et les femmes assis aux tables d’un autre café, au delà de la ligne jaune qui divisait le boulevard en deux parties. Un café identique au nôtre, ayant la même enseigne, les mêmes tables et les mêmes plantes multicolores. Seuls les clients et les garçons étaient différents. Leurs uniformes jaunes se détachaient dans la lumière du matin, émettant des reflets qui faisaient mal aux yeux.
   J’ai détourné le regard, dans un sentiment de dégoût, et j’ai fixé à nouveau ma tasse vide. À en croire de vieilles superstitions, on peut lire le destin au fond des tasses. Peut-être, si j’avais su interpréter les taches au fond de la mienne aurais-je compris le danger qui me guettait ; mais je n’ai jamais eu ce genre de croyances.
   — Je ne comprends pas où tu veux en venir, ai-je murmuré.
   Il a ri :
   — Je t’ai offensé. Excuse-moi. Je n’avais pas l’intention de te troubler.
   — Je ne suis pas troublé. Surpris, plutôt…
   Il approuva, l’air sérieux :
   — Je te comprends. Moi aussi, au début, je trouvais ça bizarre. Avant de commencer à m’occuper vraiment du problème. À m’en occuper, au sens philosophique, je veux dire.
   — Mais de quel problème ?
   Il s’est appuyé confortablement au dossier. Il a allumé une cigarette et a fixé un point dans le vide. Il fait toujours comme ça avant de se lancer dans de longues dissertations sur de nouvelles théories. Dissertations qui sont en général très ennuyeuses. Je me suis toujours demandé comment ses étudiants faisaient pour le supporter. Mais c’était mon ami depuis des années. Je me suis résigné à l’écouter.
   — Tu vois, Luca, a-t-il commencé, donnant l’impression de se concentrer, la plupart d’entre nous considèrent les Autres comme une réalité de fait qu’on ne peut discuter et que, dans le même temps, on ignore. C’est un peu paradoxal, tu ne trouves pas ? Les Autres sont là. Nous en avons tous conscience et nous ne pouvons le nier. Mais nous nous comportons comme s’ils n’existaient pas.
   — Et qu’est-ce qu’il y a de bizarre là-dedans ?
   — Peut-être rien, pour toi. Pour toi et pour tous ceux qui n’ont pas une tournure d’esprit philosophique. Pour vous, l’existence des Autres va de soi, comme votre propre existence va de soi. Mais un chercheur ne peut s’en contenter. Tu sais que, dans le passé, certains philosophes ont en mis en discussion la réalité de leur propre personne.
   — Je n‘arrive pas à te suivre.
   — Je m’explique. Pour résumer, je maintiens que l’existence des Autres ne doit pas s’accepter sans discussion. Je m’occupe de cette question avec mes étudiants. Déduire l’existence des Autres sur une base rationnelle, irréfutable. Dans l’état actuel des choses, qui te dit que les Autres ne sont pas une hallucination collective, une simple illusion ? Pour le savoir, il te faudrait franchir la ligne jaune...
   Je l’ai interrompu :
   — Tu es fou. Personne n‘a jamais franchi la ligne jaune.
   Il m’a regardé un instant, l’œil vague, comme surpris de ma réaction.
   — Non… Nous ne nous sommes pas compris. Je ne mets pas en doute l’existence de la ligne jaune, ni tout le reste. Personne ne penserait à la franchir, pas même un fou. Je veux simplement dire que, comme philosophe, je ne peux me contenter d’accepter ce que mes sens perçoivent, sans discussion. D’où la nécessité d’une preuve ontologique de l’existence des Autres. Est-ce que je me suis fait comprendre ?
   J’ai secoué la tête.
   — Et tout ça est légal ?
   — Bien sûr ! Quand notre gouvernement a-t-il jamais fait obstacle à la recherche scientifique ? Mon étude est officielle et a été approuvée par les autorités universitaires. Un de ces jours, si tu n’es pas trop occupé à barbouiller des toiles dans ton grenier, participe à l’un de nos séminaires. Tu trouveras ça intéressant.
   — Tu sais que je n’aime pas la philosophie. Je préfère l’art. Au moins, il console. Pour moi, les spéculations ne font qu’aggraver les choses.
   — Très bien ! Renonce donc à penser si ça t’ennuie tant. Maintenant, si tu veux bien m’excuser… J’ai un cours dans une demi-heure. Non, laisse. C’est moi qui paye. Pour me faire pardonner de t’avoir cassé les pieds.
   Je suis resté assis à le regarder s’éloigner, serrant sa vieille serviette de cuir pleine de papiers, et se coller sur la tête ce ridicule chiffon qui lui sert de chapeau. Je pensais, avec un sourire intérieur, que Giorgio ne changerait jamais. Toujours à se demander le pourquoi des choses. Toujours inlassablement à la recherche d’un sens. Pour en arriver où ?
   J’ai posé ma tasse, tandis que le garçon prenait l’argent. Et, involontairement, mon regard est retombé sur les tables de l’autre côté de la rue, au delà de la ligne jaune…

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