La nouvelle




   Avant d'achever le croquis du nouveau vaisseau spatial, attends une minute, mon amour. Je me ferais papillon blanc éthéré qui sinue, là où s'entremêlent le soleil, l'herbe et les fleurs. J'intégrerais la société des papillons que la science a baptisés ou que nous avons récemment découverts, et je révèlerais leurs lois et leurs facultés. S'il te plaît, ne t'empresses pas : je commence à devenir ce que mes yeux perçoivent alentour. Hier, j'étais une libellule aux épaules de saphir. Je me coulais dans le fleuve, je devenais fleuve et je ruisselais. Devenu trouble par les pluies, je retrouvais ma limpidité pour me glisser dans la vie d'une camomille ou un saule, puis pénétrer dans un poisson ou un lézard chatoyant aux reflets bronze.

   À travers les yeux du lézard je discernais des crêtes immenses, qui formaient les plis d'une montagne, les ondoiements des pierres et des forêts ; de la hauteur des cimes je savourais le ciel, dont la chair grise plus que le vin le plus capiteux. Dans les étoiles je me déversais et mes rayons se posaient sur notre Terre, à tes côtés. Je retrouvais mon visage humain, mais à la suite d'un essaim de transmutations, à la suite d'une cascade de savoirs, mon cœur éprouvait un amour plus profond pour toi, mon esprit n'aurait pas consenti à une danse sous les sons de rengaines désuètes.

   Je fendrais d'un coup sec le voile sensoriel, j'entrouvrirais doucement nos rêveries. Je t'emmenerais dans mes métamorphoses, ensemble, nous deux, nous serons tous : un reptile ancestral, qui tangue au-dessus de la tempête gravitationnelle, une racine volcanique de montagne ou des gorgées sylvestres, un ciel d'étoiles élevées qui nous parsèment. Puisque depuis leur naissance, eux – les papillons et les collines, les fleurs et les charmes de l'astre du jour – languissent de voir l'homme s'établir en eux, percevoir et connaître le monde à travers eux, pour le forger de nouveau. Ensuite, ayant battu des ailes diapres, ayant percé les herbes sur des pattes de lézard, ayant fusionné notre conscience avec les minéraux et les molécules des sources, ayant rayonné, étant nous-mêmes lumière – nous ne seront plus les mêmes et notre amour également, ma bien-aimée, sera tout autre.

   Le coucher de soleil, par ondées et encore des ondées, déverse des mûres dans le ciel. Voici que des myriades d'étoiles resplendissent : ne sont-elles pas des fleurs immortelles du jardin printanier de l'Univers qui des siècles durant sollicite les êtres humains à le rejoindre et entendre le bourdonnement des planètes-abeilles, le clapotis radiant des amas stellaires ? Et une fois entrés dans ce jardin, le printemps originel céderait, dans une révérence, sa place à un été infini : des fruits rêvés, mon amour, couvriront de caresses et ouvriront les ailes de notre vaisseau spatial… Mais s'il te plaît, ne t'empresse pas. Notre chemin traverse un papillon blanc éthére, là où s'enlacent le soleil, l'herbe et l'ombre des fleurs.

FIN


© Alexander Karapantchev. Reproduit avec l'aimable autorisation de l'auteur. Traduction : Rachelia Dilbazova.

 
 

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17/04/11