La nouvelle


   En cette saison de grandes crues, le fleuve immense entrainait dans ses eaux troubles des bois et brindilles flottants, et des lentilles d'eau. Au loin, le bac semblait plus petit et solitaire, s'effaçant dans la pluie ; puis il disparut dans une averse battante. On ne se voyait plus des deux rives. Un kapokier se tenait là, seul et anxieux, laissant tomber des fleurs rouges clairsemées dont les pétales étaient meurtris. Ce phare retenait l'espoir qui, dans la pluie, scintillait en des points lumineux pleins de compassion.
   Ô fleurs, comment faire ? Vous êtes tombées de vous-même. La couleur de ces fleurs rappelait celle des robes qu'elle avait portées jadis, les jours des fêtes populaires du "QUAN HO". Les chants avaient pris fin et l'on se séparait. « Ma condition de vie de jeune fille est comme une goutte de pluie hasardeuse... » Ô, des dizaines d'années ont passé ; chacun avait sa destinée. Encore, un bac manqué. Dans la vie, combien de fois on manque le bac. « Holà, bac... holà ! » retentit dans le silence du fleuve ce faible écho. Son fils s'est sacrifié au front, quel malheur...
   Le facteur se tenait là, tourmenté, regardant le fleuve et la pluie. Si je n'ai pas le temps de remettre la lettre à cette jeune fille... la pauvre petite. Peut-être a-t-elle l'âge de ma fille, si celle-ci...

   L'homme regardait son vélo. Un vélo vieux et usagé.
   Eh bien, mon vélo, pendant combien d'années avons-nous été amis ? Repose-toi un petit moment. Laisse-moi voir un peu ton pneu, il sera renforcé d'une lanière bien solide. Voilà, c'est fait. Jadis, tu avais la marque "Unification", un vélo pour homme, vêtu de bleu, muni de freins et de timbre, avec un tout petit avion en plomb, juché sur un ressort et qui tremblotait au gré du tintement du timbre "dring dring". Maintenant, la peinture du cadre est écaillée ; il est d'un noir brillant, il a conservé le décalque en aluminium représentant un pigeon qui survole le globe terrestre ; c'est assez majestueux, pas vrai ? Tu as pour moi de la compassion et moi, mon cher coursier de fer, je n'oublie pas les services que tu m'as rendus. Repose-toi bien, voilà. Demain, je te laverai, je t'essuierai et je t'huilerai pour mieux pédaler. À vrai dire, si je te sers, c'est que je me sers moi-même. À ma mort, je n'aurai pas d'héritier, pas de testament ; je te donnerai au musée du district. Alors, nous serons loin l'un de l'autre. Je serai triste mais je n'aurai pas peur ; et toi, tu ne seras plus maltraité. Peut-être seras-tu installé dans une vitrine, c'est bien possible. Des lampes de cent watts t'éclaireront d'une lumière éblouissante ; ce sera réchauffant et tu ne craindras plus de rouiller. Pas comme en ce moment. Jadis, elle était assise sur ce porte-bagage, t'en souviens-tu ? Laisse-moi boire un peu pour me réchauffer l'estomac. Il fait froid. Ici, pas d'auberge.

   L'homme défit avec soin le morceau de plastique qui recouvrait la sacoche, tira la fermeture, en extraya un petit flacon d'alcool. Ses yeux se fixèrent sur une lettre enveloppée, elle aussi, d'un petit morceau de plastique transparent et dont la bordure, bleue et rouge, était déchirée ; sur l'enveloppe est inscrit : « PAR AVION ».
   Quand seras-tu dans les mains de ta propriétaire, chère lettre ? L'adresse était délavée, seul le nom de la destinataire était lisible, alors, comment faire ? Le destin m'oblige à te remettre dans ses mains. Chère lettre, sois tranquille, tu rejoindras ta maitresse. Dans ce district, nombreuses sont les jeunes filles qui portent le nom du beau fleuve comme le tien. Pour mon métier de facteur, la patience est la plus belle qualité. Une fois, dans le passé, j'ai été cité au district. Les lettres rigoureuses bien écrites par ce jeune garçon dénotent un cœur bien droit. Moi, je suis entré dans trois ou quatre maisons ayant des filles qui portaient ce nom, mais celles-ci secouaient la tête en riant ; elles avaient toutes, certainement, un amant. Madame Cà Veo en me reconduisant, me dit prestement : « Ma fille, elle se baigne dans notre mare natale, vous savez... », puis elle cracha sa chique de bétel au pied des bambous. La Cu Thông me dit : « Si vous mariez votre fille à un jeune voisin, elle vous donne même de la soupe d'œnanthe » ; elle fit "chut" à un chien qui, montrant ses canines, se jetait sur moi : « Oh, pardon, les voleurs pullulent dans cette région ; ce chien, mon mari l'a acheté à la ville... C'est coûteux. » Sa fille - presque encore une enfant - qui avait participé on ne sait comment à un certain Karaoké, se montra pesamment à la porte et se retira immédiatement au regard menaçant de sa mère. L'homme sourit : « Vous avez raison de garder avec soin votre maison, au revoir, madame... » Ensuite, je revins chez monsieur Hài Phú qui travaillait au bureau culturel du district. Phú était le nom du mari, et Hài était celui de la femme. Par suite de sa condition misérable, il vivait "comme un chien" dans la famille de sa femme, et, pour flatter son épouse, il avait associé Hài à son nom ; il distribuait à profusion ses cartes de visite. Leur fille, en jupe et montée sur une HONDA, était tombée on ne sait dans quel buisson et n'était plus sortie de chez elle depuis neuf ou dix mois. Les Hài Phú disaient que leur fille était partie travailler en Allemagne. "La demoiselle Kêu, fille moderne".

   Le fleuve s'écoulait interminablement, comme par labeur, comme par obligation. Le lot de la destinée voulait que je fusse ici, avec ce fleuve, avec cette lettre sans adresse. Lettre, je n'ai cessé de chercher ta propriétaire. Les autres lettres, dont on pouvait lire l'adresse précise, je les ai toutes distribuées. Et même l'avis de décès de son fils, je le lui ai remis. Il fallait le faire tout de même, pourtant. J'ai entendu dire que c'était un bon garçon, doux de caractère. Ma chérie, tâche d'endurer ce malheur. Ça, c'était fait comme ça, comment faire autrement ? Un bol d'eau bouillante refroidira. Quand je suis rentré au village, après dix longues années dans l'armée, j'ai entendu dire que tu m'avais attendu patiemment et vainement ; enfin tu t'es remariée. Ainsi fut notre destinée, nous n'avons pas pu nous réunir. Non, je ne te le reproche pas. La femme a son temps de jeunesse.

   L'après-midi était d'un froid un peu sec. Le bout de la cigarette s'illumina, puis s'éteignit. De temps en temps, la silhouette de l'homme assis sur la digue leva la face en l'air, se baissa, le regard lointain. La digue de l'autre côté ressemble à celle-ci. Ah, non, de ce côté-là, les alluvions se creusent, et de ce côté-ci, ils se déposent. D'un coup, les nuages crépusculaires s'illuminèrent. Le fleuve, avec ses reflets multicolores, fut baigné dans la brume et offrit un tableau fantastique.
   Il est probable que la jeune fille soit de ce côté-là. Ô bac, pourquoi ne retournes-tu pas vers ce côté-ci ? Le jeune homme, auteur de cette lettre, semblait avoir fait un pari. Pourquoi n'avait-il pas écrit l'adresse comme il fallait ? Pendant tout le temps où j'exerçais mon métier de facteur, j'ai distribué des milliers de lettres, mais aucune ne ressemblait à celle-ci. Jadis, les jeunes gens s'aimaient avec pudeur, pas comme aujourd'hui ; même étaient aimables leurs mensonges. Il y avait une enveloppe sur laquelle le destinataire se nommait "Le Frère Lointain" et au milieu de l'enveloppe, ces mots : « À ma sœur Do Thi Kien, Village.., Commune..., District.... » Ou bien encore : « La sœur Trung Kiên » ; sans doute était-ce le même pseudonyme que « Frère Lointain, Hai Trinh, Bích Lan, To Hué...» , mais, en vérité, on n'était ni frère, ni sœur ; on n'était pas d'une même famille. Ou bien : « Vole pour visiter mon frère Hoàng Trung Quách, Unité... Boîte postale... » Les lettres étaient bien tracées, sans artifices, simples et ondoyantes, et pleines de sentiments de gratitude et d'attachement. Même sur le dos de certaines enveloppes, on lisait des vers, comme ceux-ci :
   Des jours, j'ai suivi le mouvement au front,
   Aujourd'hui, profitant d'un jour de repos, je t'écris
   Cette lettre pleine de souvenirs
   Le facteur est prié de la déposer dans tes mains.

   Au dessous : « Merci bien », que c'est gentil. Quand on aime, on est toujours sympathique ; quand on n'aime plus, on n'est plus sympathique.

   Le bac, où est-il à cette heure ? L'homme regardait le long de la digue. Si je suis longtemps le cours du fleuve, j'atteindrai la mer. Et si je tombe dans la mer, qu'adviendra-t-il ? Qui me sauvera ? Le problème le plus écœurant, c'est que personne ne saura qu'il y a une lettre dans ma sacoche pour l'envoyer à sa destinataire. Mais enfin, sois prudent. L'homme se leva, mi hésitant mi résolu. Il releva le vélo, mit les mains sur le guidon ; il s'assit sur la selle et pédala. La digue était boueuse et toute pâteuse. Le vélo roula très lentement. Il était déjà tard. Jadis, il avait porté la jeune fille, un jour de pluie comme aujourd'hui, mais sur une autre partie du fleuve.
   Je ne saurai jamais ce qu'on a écrit dans cette lettre. Mais l'amour, partout et toujours, n'est que souvenirs et regrets obsédants, et souffrances. Oh, fleuve, est-ce que tu pleures quelques fois ? Ou bien tes eaux sont-elles même des larmes ? N'est-ce pas que la jeune fille a passé le fleuve ? « Je te reconduis sans passer le fleuve. » Et toi, as-tu as pleuré quand tu t'es marié ? « Que de larmes a versées la jeune mariée, le jour du mariage », pourquoi cela ? La propriétaire de cette lettre est-elle encore une jeune fille, ou elle est-elle déjà mariée ? Se défaire d'un serment n'est point facile, c'est plutôt un malheur, pas vrai, ma chérie ? Tu m'as attendu longtemps ; tes larmes ont séché, tu as été contrainte de toutes parts. Heureusement, lui, il était laborieux et d'un bon caractère. Cette année, la tonnelle de chez toi porte de nombreuses courges ; les fleurs blanches du pamplemoussier parfument le sentier. Le jour où je suis venu chez toi, pour te remettre la lettre, je me sentais embarrassé comme si j'avais commis une faute ; je pris précipitamment avec lui un bol de thé frais, puis je m'enfuis. Ce jour-là, c'est bien loin, quelques dizaines d'années ont passé. J'ai vu bien des contrées, mais je trouve toujours très beau notre village natal. Ces temps-là, tu avais l'habitude de te laver la tête avec de l'eau parfumée de fleurs de pamplemoussier...

   Les eaux du fleuve clapotent toujours des deux rives. Où va donc le fleuve ? Y avait-il parmi les passagers du bac quelqu'une qui portait ce nom ? Bien sûr que tu le sais, puisque tu t'enfuis comme ça. Les jacinthes d'eau sont entrainées par le courant. Mais doucement, ô fleuve, que tu m'attendes. Si je tombais ici, tout serait gâté. Que d'affaire dans la vie, et que d'affaire pour l'homme. Regarde cet homme qui pédale, tout son corps travaille, les yeux, le nez, les bras et les jambes, et le cerveau. Tout, tout besogne assidûment et combine harmonieusement les opérations. Tiens, les yeux : ils travaillent jusqu'à ce qu'ils soient fermés pour toujours. Est-on triste à l'approche de la mort ? Y aura-t-il quelqu'un qui me pleurera sincèrement ? De toute façon, chacun doit, un certain jour, dire adieu à ce monde. Pourquoi avoir peur. Les jambes, elles aussi, doivent travailler toute la vie. Elles sont allées partout. Elles ont vu des faits extraordinaires. L'adultère par exemple. Même dans le rêve, si elles s'agitent convulsivement, c'est par l'habitude. Quand elles s'agitent pour la dernière fois, et deviennent toutes raides, c'est fini, plus de tourments. Mais ne laisse pas l'affaire inachevée, ne la gâte pas. C'est comme ça, la vie. Achève ta carrière solitaire et pleine de malheurs. Mais toi, fleuve, tu n'es point triste. Cette jeune fille, tu me diras un jour qui elle est. Mais ce serait inutile de te le demander ; toi, tu es aussi un grand amoureux, tu es le complice du silence. Où est-elle donc ? Il semble que la propriétaire de cette lettre recula, recule toujours devant moi.
   Cette lettre est pleine d'attachements et d'amour
   Cette lettre, la tombe de mon cœur...
   Le temps fragile, fragile
   Un léger souffle du soir dissipe tout rêve.


   L'homme chantonnait ainsi tout en pédalant – une chanson mélancolique. Sans doute il souffrait intimement. Il avait dû subir des douleurs cuisantes pour pouvoir avoir cette apparence et pour chanter une chanson aussi triste :
   Tant d'années ont passé...
   La vie ou le rêve
   Tant d'années ont vu le fleuve rouler ses ondes
   L'amour ou le songe.


   Aie du courage, me dis-je. Si la jeune fille ne s'est pas mariée, quel bonheur pour le garçon , et si elle s'est mariée, ça ira quand même. L'on se souvient du temps passé, ce qui était fait, était fait. "L'amour ou le songe". Non, elle n'a pas passé le fleuve. « Holà, bac... holà ». Le fleuve roulait interminablement ses ondes. Vais-je traverser le fleuve, ou vais-je suivre la berge ? Depuis quelque temps, j'ai des problèmes cardiaques ; une douleur lancinante à la poitrine, à gauche ; et des vertiges. Enfin, repose-toi un petit moment. À cette heure, elle doit être très triste. La pergola était éblouissante des fleurs jaunes des courges devant la maison. La fumée du bol de thé bouillant estompait ma vue. Mon cœur battant fort, la vue devenait trouble. Le soleil vacillait sur la cour. « Signez ici, par ici, monsieur. C'est ça. Merci. » Et je me hâtais de sortir. « Au revoir, monsieur », voilà ce qu'il me dit. Il était d'un caractère doux et franc. Elle, elle était couchée sous une moustiquaire. Malade. Mon amie, je t'aime toujours. Ne t'afflige pas trop. Jadis tes joues étaient roses, tes lèvres écarlates. Pendant tant d'années, je ne t'ai pas vue, et pourtant, il me semblait que tu étais toujours présente à mes côtés. Je t'aime encore, tout comme au printemps des fêtes populaires du "QUAN HO" de cette année-là. Tu es toujours charmante comme tu l'étais. Reprends ta force, ne sois pas trop affligée, ne sois plus malade. Je suis en train de t'écrire une dernière lettre, mais je ne te l'enverrai jamais. Je l'écris dans ma tête. Voilà qu'il fait nuit. Toi, ne pense à rien, n'aie pas de soucis pour moi. Je suis toujours en forme, parce que je t'aime. Si tu veux, je vais te sourire. Voilà que je souris. Mais il fait si noir, cette nuit, tu ne vois rien. J'espère que tu vivras dans le bonheur, j'ai peur que tu ne souffres. Tes cheveux, tu les laisses tombants comme autrefois ; ou bien tu les enrouleras comme tu voudras. Que tu portes une veste raccommodée ou un corsage rouge et un chapeau plat à mentonnière de soie, tu es toujours toi-même. Jadis, des fois, quand je pensais à toi, je ne pouvais retrouver les traits de ton visage. Attristé contre moi-même, je me giflai dans un coin de la baraque, je me cognai la tête contre le mur. Des amis, me croyant fou, me retirèrent du coin et me donnèrent un tranquillisant. Quand, dans le rêve, je te vis, j'éclatai de rire. Des amis qui jouaient aux cartes, rirent plus fort que moi. Confus, je sortis, je pris un bain à l'eau fraiche du puits. Maintenant la pluie tombe et l'eau est fraiche aussi. En bas, c'est le fleuve. Il roule éternellement ses flots. Il mêle ses eaux à celles de la mer, comme l'homme se mêlerait à la terre, à la mort. Je te vois dans ma pensée. Te voilà qui chante, mais je n'entends aucun son. Tu es assise sur le flanc du bac ; le fleuve coule précipitamment. Mon amie, ma chérie…

   Le lendemain matin, des cultivateurs trouvèrent l'homme étendu sur le bord de la digue, le teint très pâle. Il était mort dans la nuit.

FIN


© Dao Duy Hiep. Reproduit avec l'aimable autorisation de l'auteur. Nouvelle tirée du recueil " Pays de Paradis ", Ed. Phu Nu, 1996, traduite par Do Duc Hieu et revue par JPP.
 
 

Nouvelles



12/12/12