Un(e) auteur(e), des nouvelles...





  Gilles Massardier
est né le 13 avril 1959. Il est marié et père de trois enfants.
D'abord ébéniste, Gilles a suivi une formation de bûcheron, un métier très pénible qu'il n'a jamais exercé... À partir de 1984, il est éducateur, puis éducateur spécialisé.
Aujourd'hui, avec sa femme, il est en pleine création d'un lieu de vie pour accueillir des enfants à la maison. Ils en ont déjà trois en plus des leurs, et trois autres doivent arriver d'ici septembre...!
Gilles a toujours aimé écrire, mais ses écrit sont restés confidentiels. C'est pendant sa formation d'éducteur qu'il a écrit sa première nouvelle (Ping-pong) pour un atelier d'écriture.
Gilles nous dit :
« Je n'ai encore rien publié. Mon plus gros travail écrit fut mon mémoire d'éducateur : Relation d'aide et psychopathie un impossible travail, ou les Chevaliers de Thanatos, Rendez-vous à la porte de corne. »
 
Publication récente :
Éboueur ! (Géante Rouge n°6, mars 07)

 



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Les yeux pour pleurer

Gilles Massardier



  « J
e ne sais pas si je vous ai déjà parlé de mon ami Pedro ? Non, vraiment jamais ? C'est curieux. Pourtant j'aurais cru. Offrez-moi un nouveau verre. J'en aurai besoin, va ! »
  L'homme se gratte le front. Regarde autour de lui comme pour s'assurer que personne ne va s'en prendre à lui. Il tourne son verre dans sa main sale, avale une longue rasade et me regarde à nouveau.
  La première fois que je l'ai rencontré, il avait tout juste 25 ans et vivait à Rio. À l'époque, je ne buvais pas, j'étais un chirurgien réputé. Les gens les plus illustres m'appelaient de loin pour s'offrir mes services. En 2003, j'avais inventé un procédé de greffe qui renvoyait toutes les autres techniques au rang de trépanation préhistorique... »
 Depuis un moment déjà, j'ai du mal à détacher mes yeux du tic qui fait tressaillir le bord de sa lèvre. D'un revers de manche, il tente d'essuyer le filet de salive qui s'est mis à couler.
  Vous comprenez la situation ? Les organes à greffer se sont fait rares. Et moi j'implantais des cliniques dans le monde entier. Au fait, je vous ai déjà parlé de Pedro ?
  Le ton de sa voix s'est fait implorant. Il me regarde droit dans les yeux pour la première fois. Je me sens obligé de répondre :
  Il me semble que oui, je comprends. Comme cela s'est déjà pratiqué avant, ceux qui ont besoin de fric vendent leur corps en pièces détachées... Belle aubaine pour faire vivre une famille. Et pour ce qui est de Pedro, vous aviez commencé à m'en parler il y a un instant. 
  Le toubib s'est mis à tripoter un grand sac posé sur ses genoux. Son tic semble s'amplifier chaque fois qu'il y touche.
  Il reprend la parole d'une voix sourde :
  Certains voulaient gagner plus d'argent que d'autres et ils étaient prêts à tout vendre. Connaissez-vous le principe de ma greffe ? »
  Vaguement...
  Pour être réellement efficace, ma greffe doit être prélevée sur un corps vivant. Il me fallut donc trouver un moyen pour maintenir en vie les donneurs... Pour ce qui était des membres, une bonne prothèse faisait l'affaire, mais pour le reste, c'était plus délicat... Alors j'ai inventé les boîtes de survie. Mais ça, vous connaissez ! »
  Ses yeux roulent. J'ai l'impression qu'il va s'évanouir, mais il se ressaisit, avale une nouvelle gorgée d'alcool.
  Vous savez, Pedro était devenu un ami. Il avait commencé par vendre ses membres. Il n'avait pas de famille à faire vivre. Lui, ce qui l'intéressait, c'était la fête ! Comme moi d'ailleurs... Il s'est vendu chaque fois qu'il avait besoin d'argent, par morceau. Et nous allions dans les plus grands palaces, toujours entourés d'une cour d'admirateurs. Curieusement, plus Pedro était mutilé et plus il semblait plaire aux femmes. Quant à l'argent, il faut croire que plus on en a et plus il en faut. Moi je faisais des placements (pas toujours très heureux), lui jouait beaucoup et gagnait beaucoup. Face à lui, les joueurs de poker étaient bluffés. Sans doute son apparence qui les troublait. »
  Je me sens nerveux, de plus en plus mal à l'aise. Ses mains n'arrêtent pas de triturer le sac sur ses genoux. Il me fixe de nouveau et reprend son récit :
  Notre amitié était quelque peu malsaine : moi le chirurgien, et lui le donneur. Il a tout donné, jusqu'au jour où je me suis mis à tenir les cartes pour lui. Ce fut le début de la fin. Vous comprenez, pour faire tenir une prothèse il faut un support, mais chez Pedro, il n'y avait plus grand chose à part la tête. Il s'est mis à perdre aux cartes, beaucoup, beaucoup d'argent. À ma grande honte, je l'ai poussé à continuer. C'est à cette époque qu'une loi a interdit les greffes vivantes. Ma fortune, comme la sienne, a fondu. J'ai pu pratiquer une dernière intervention grâce à Pedro, mais c'était la fin. Vous savez, les dettes, le fisc, la drogue et l'alcool, la chute. En dehors de notre amitié avec Pedro qui dure encore, tout s'est écroulé...
  Je me sens vraiment très mal à l'aise. Il se rencogne dans son siège un long moment. Finit son verre. Il me regarde avec un air mi-terrifié, mi-moqueur.
  Vous êtes sûr que je ne vous ai jamais présenté Pedro ? 
  Je hoche négativement la tête.
  Un instant, alors...
  Il ouvre son sac.
  Avec d'infinies précautions, il sort un objet que j'identifie sans trop de peine : un aide de survie dernier modèle qu'il dépose sur la table. C'est une boite de 20 cm sur 20 cm dont je n'aperçois que le dos. Il la tourne lentement vers moi, me fixe de nouveau et fait les présentations, malgré mon regard horrifié :
  Voici mon ami Pedro. Vous savez, nous avons tout perdu. Et si moi je bois, pour lui c'est bien pire... Il n'a plus que ses yeux pour pleurer ! »



© Gilles Massardier. Reproduit avec l'aimable autorisation de l'auteur.

Nouvelles

02/09/2001 & 10/03/07