La nouvelle



   Je me réveille, la tête vide. Un instant, je n'ai conscience que d'exister et suis envahi par une bizarre sensation de calme et de satiété.
   Peu à peu reviennent les souvenirs, déchirants. J'essaie de mettre de l'ordre dans le chaos qu'ils déclenchent. L'accident du vaisseau, le désert et la soif, la torture du sable et de la faim, la recherche d'un refuge, la solitude. Je réussis à me mettre sur pied, tandis qu'autour de moi le monde prend forme : coupole translucide et ciel rougeâtre, panneaux sensoriels de l'IA, exubérance végétale du jardin hydroponique. Je comprends : je suis parvenu dans l'un des refuges, mais je ne me rappelle pas comment. Sans doute aurais-je bu et mangé jusqu'à me gaver, poussé au désespoir par les jours de privation, mais je ne m'en souviens pas davantage. De toute façon, rien de tout ça n'a d'importance. Je sais que l'IA du refuge prendra soin de moi.
   Soudain, le son aigu et intermittent de l'alarme de proximité a fini de me réveiller. Quand je parviens à l'entrée du refuge, l'intrus a réussi à entrer. Je suis soulagé de constater que c'est un des membres de l'expédition. Il enlève le casque de sa tenue pressurisée, et je vois qu'il s'agit du soldat Sanchez. Il est manifestement épuisé, mais il me reconnaît et se met au garde-à-vous devant son supérieur. Je lui ordonne de me dire où en est la mission. Il a du mal à se tenir debout, mais c'est un professionnel, il doit faire son devoir. Les fruits du jardin hydroponique seront sa récompense, mais pour ça, il faudra attendre.
   Apparemment, dit Sanchez, les communications se sont interrompues au moment de l'accident qui a détruit l'engin à son entrée en orbite. Sa capsule d'évacuation est descendue sans problème, mais presque aussitôt tous les systèmes étaient morts. La seule fonction intelligente qui marchait encore dans son équipement a été l'indication du chemin à suivre pour gagner le refuge le plus proche.
   Comme dans mon cas, me suis-je dit.
   Je lui donne l'ordre de me suivre. L'IA du refuge nous permettra de retrouver les autres survivants. Arrivé devant les panneaux sensoriels, j'entre mes codes d'accès. Le silence de l'IA me déconcerte. Je vérifie les codes et constate qu'ils coïncident avec ceux qu'ont installés les robots constructeurs il y a quelques décennies. Les IA étaient programmées de façon à attendre notre arrivée, mais celle de notre refuge ne réagit pas à mes instructions.
   La frustration est telle que je ne me contrôle plus. Je frappe rageusement le panneau sensoriel. C'est inattendu : le contact avec le panneau produit en moi un bouleversement total : euphorie et angoisse mélangées, comme je ne l'aurais jamais imaginé. Une vague de douleur indescriptible parcourt mon corps. J'ai l'impression d'être déchiré en mille morceaux. Mais la souffrance est si forte qu'elle se change en plaisir, et tout ce que je veux, c'est me fondre avec eux, devenir l'un d'eux.
   Malgré tout, je ne sais comment, je réussis à me ressaisir. Tout ça ne devrait pas se produire, me dis-je. Un supérieur ne doit pas perdre la face devant ses subordonnés. C'est peut-être pour ça que Sanchez a pris ses distances, lentement d'abord, puis a couru se cacher dans la végétation du jardin. Mais non, sa réaction est exagérée, n'est-ce pas ? Depuis que ma main a touché le panneau, le monde autour de moi ne cesse de changer. Les couleurs du refuge me semblent différentes. Bientôt, le changement s'accentue, et les perspectives se multiplient. De l'endroit où je me trouve, je peux voir Sanchez qui se planque et qui tremble. Je perçois ses larmes amères et jusqu'à l'odeur acide de l'urine qui s'égoutte de sa tenue. La perspective change encore. Et je n'ai plus qu'à me laisser porter par le besoin de me déplacer vers le haut, les deux tagmes1 qui composent mon corps frôlant la coupole jusqu'au moment où je me trouve placé au-dessus de Sanchez. Je projette mon céphalothorax dans sa direction. J'enveloppe Sanchez dans ma toile, et le venin de mes chélicères2 congèle son cri par une action que je ne comprends pas très bien. Les caractéristiques humaines perdent leur signification pour moi.
   Tout ce qui me motive, c'est de consommer ses organes internes que mes enzymes ont commencé à dissoudre.
   Au bout de quelques heures, je dépose la peau desséchée de Sanchez dans un secteur éloigné du jardin hydroponique. Je ne me souviens pas de m'être déjà alimenté, mais je ne suis pas surpris de trouver d'autres peaux déposées à cet endroit. Aussitôt, je perçois une vibration connue. C'est l'appel de l'IA qui me récompense par des susurrements agréables. Je m'en approche, et le plaisir s'intensifie au point de devenir hypnotique, soporifique…
   Je me réveille, la tête vide. Un instant, je n'ai conscience que d'exister et suis envahi par une bizarre sensation de calme et de satiété.


FIN


1 - Le corps des arthropodes comprend un tagme avant et un tagme arrière.
2 - Griffe avec laquelle les araignées mordent leur proie.



© Claudio Biondino. Reproduit avec l'aimable autorisation de l'auteur. Titre original : Los Refugios. Traduit de l'espagnol (Argentine) par Pierre Jean Brouillaud. Paru dans le numéro 246 (Ficción Breve -71) de la revue en ligne Axxón (septembre 2013).

 
 

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09/03/14