La nouvelle




   Sur le perron du château de Lor, deux têtes gigantesques s'affrontent : l'une est masculine, l'autre féminine. Elles affleurent, monumentales, enfoncées jusqu'au cou dans le gris terrain marécageux. Elles ne sont ni de bronze, ni de marbre, ni de tout autre matériau : ce sont simplement des têtes d'êtres humains surdimensionnés, que quelqu'un a posées – ou, plutôt, plantées, comme des arbres ombreux – de chaque côté du portail.
   Elles se font face sans parler, ouvrant, en alternance, leur bouche démesurée, de laquelle surgit – au son vibrant des clairons et des tambours – une escouade de militaires en haut uniforme et armés de fusils.
   Quand la tête féminine ouvre grand la bouche laissant en jaillir le petit groupe de soldats, la masculine ouvre la sienne pour le recevoir, comme dans la fraîcheur d'un porche. Immédiatement, après un rapide demi-tour, l'escouade retraverse l'espace qui la sépare de la bouche féminine, et ainsi de suite.
   La chose se répète sans interruption jusqu'au moment où quelqu'un s'approche du perron du château de Lor.
   Alors l'escouade fait une halte.
   — À gauche, gauche ! crie le soldat qui se trouve devant les autres.
   Et tout le monde de se tourner à l'unisson, les armes pointées contre l'intrus.
   — Mot de passe ! crie encore le même soldat.
   Un instant d'hésitation, ensuite la réponse :
   — Descart !
   — Oh, monsieur le marquis ! s'exclame le soldat. Je vous avais bien reconnu, mais les ordres sont les ordres…
   — Je comprends, je comprends ! approuve le marquis. Vous avez bien fait !
   — Passez, je vous en prie, monsieur. Votre belle épouse vous attend. Elle n'arrête pas de pleurer en votre absence. Elle vous aime. Elle ne peut rester un seul instant loin de vous.
   Le marquis dépasse l'escouade, glisse sa clé dans la serrure du portail et la tourne trois fois à droite. Il entre et referme l'immense porte derrière lui. Ensuite, il monte l'escalier en courant, alors que lui parviennent, de plus en plus proches, les plaintes de la… prisonnière.
   Parvenu sur le palier, il ouvre grand la porte d'un puissant coup de pied.
   Une jeune femme est assise par terre, enchaînée à une paroi. Elle est sale, malodorante, échevelée… Mais belle. Très belle. Même superbe.
   — Délivrez-moi, je vous en prie, implore-t-elle, apercevant son geôlier. Par pitié ! Je vous en conjure !
   — Pas question, ma chère, répond, inflexible, le marquis. Et, d'ailleurs, où iriez-vous, de grâce ? L'escouade de garde devant l'entrée ne laisse personne entrer ni sortir du château sans le mot de passe.
   — Alors, dites-moi ce mot, je vous en supplie !
   — Voulez-vous le connaître ?
   — Oui, oui, oui, oui, répond la prisonnière entre deux hoquets.
   Le marquis réfléchit un instant, grattant sa tempe grisonnante d'un geste distrait.
   — Aujourd'hui, je me sens en veine de générosité, s'exclame-t-il. Je vous le donnerai, mais juste une seule fois. Donc, écoutez-moi bien… Liehermastoickentaveyakethal… Attention, ne l'oubliez surtout pas ! Voilà, je vous délivre de vos chaînes.
   — Et la clé, la clé pour ouvrir la porte d'entrée ? Vous ne me la donnez pas ?
   — Certainement. Mais il faut que vous me disiez le mot de passe pour celle-là aussi.
   — À savoir… tout de suite ?
   — Immédiatement.
   — Alors, voyons. Si mes souvenirs sont bons… Lieho… Lestronam… Laiher… Hermostor… » La prisonnière mord nerveusement sa lèvre inférieure , hoche la tête à plusieurs reprises. Réessaie : « Lihener… Luhovar… Stoinachel… Chentavel… Ah, laissons tomber ! » abdique-t-elle, avec un geste dépité.
   — Renoncez-vous ?
   — Aujourd'hui, je n'ai plus envie de sortir. Demain, peut-être…
   — Comme vous voulez. J'attendrai. Prenez-moi au mot…
   — Mot-clé ?
   — Bien sûr ! Et vous me donnerez le vôtre.
   — Mon mot-clé ?
   — Votre mot-clé, évidemment.


FIN


© Paolo Secondini. Reproduit avec l'aimable autorisation de l'auteur. Traduit de l'italien par Serena Gentilhomme.

 
 

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07/04/14