JP4.jpg

Jean-Pierre Planque
La nouvelle
Les enfants du Claudio a été publiée une première fois sous le titre Les Voix de la terre( Au nord de Nulle part -anthologie de Dominique Warfa, Groupe PHI éditeur- Belgique, septembre 1992). Elle a été rééditée en 1995 dans La Voix Domitienne (n° 23, printemps).



Photos et bio/biblios Par titre Par auteur Par thème





 

Les enfants du Claudio

Jean-Pierre Planque


  Il ne viendrait à personne l’idée de contester le fait que certains objets puissent exercer sur les êtres un pouvoir à la limite du rationnel. C’est la pipe de Grand-père, la bague de Tante Agathe, ou bien encore ces choses neuves ou anciennes qui nous fascinent irrésistiblement et dont nous ne parvenons à nous débarrasser qu’au prix d’un long labeur… C’est ainsi que certaines peuplades évoquent le mana, pouvoir magique qu’elles utilisent parfois à des fins peu louables ; ou que, plus près de nous, des laboratoires tout à fait officiels étudient sérieusement les effets de ce que l’on nomme les ondes de forme.
  Mon travail de chroniqueur dans un journal consacré aux faits étranges m’a souvent mis en face d’énigmes ou de légendes déconcertantes. Et si j’évoque le pouvoir des objets, c’est pour amener l’histoire que me conta une amie antiquaire il y a de cela quelques années. En furetant dans sa boutique, j’avais trouvé de bien curieuses poteries qui n’avaient pas le moindre style. Leur obscur créateur avait tenu à les orner de figures archaïques qu’il avait peintes on ne peut plus sommairement. Je m’étais étonné à voix haute : « Où as-tu pêché ça ? »
  Marie s’était approchée, très maîtresse de maison dans sa caverne d’Ali Baba.
  « Ça ? Méfie-toi, mon ami, avait-elle remarqué sur un ton pince-sans-rire, il plane sur ces objets une histoire assez glauque… »
  La journée finissant, nous n’avions plus à craindre la venue de touristes en mal de souvenirs. En bonne conteuse qui sait ménager ses effets, Marie avait tenu à m’offrir le thé. Nous nous étions installés dans un coin de la boutique, avions disposé tasses et théière, pot à lait et petits gâteaux secs sur une table basse. « J’ai hâte de savoir » avais-je tout de même cru bon d’insister avant de m’abandonner avec délice au creux d’un fauteuil orné d’oiseaux des îles.

  « C’est une étrange histoire, commença Marie en soufflant sur son thé. Tu sais que j’ai racheté la boutique en 76. Bon, à l’époque, ça tombait en ruine. Yann et moi, on a tout retapé. Je te passe les détails. La région commençait à bouger ; pas mal d’Allemands et de Hollandais s’installaient dans les parages. Bref, pour les objets d’art et pour l’artisanat, il y avait un « créneau à prendre », comme on disait alors…
  Dans le stock de l’ancienne boutique, j’avais récupéré des vieux trucs, des pots, des vases, des assiettes ébréchées et des statues en terre, quelques objets en cuir. Tu comprends, j’avais envie de faire autre chose que ce qu’on pouvait trouver à Paris. Le magasin devait avoir de la classe sans tomber dans le standard pour touristes. J’ai donc arrangé un coin, disons… « produits locaux », pour garder le contact avec la population et les artisans du cru. Et puis, on arrivait, il fallait s’intégrer sans bousculer les traditions…
  Un jour, un vieux est entré ici, la mine revêche, et s’est tout droit dirigé vers le coin en question. Je l’ai vu ramasser un pot qu’il a longtemps trituré entre ses gros doigts avant de le reposer avec une délicatesse qui m’a beaucoup surprise. Quand il est repassé devant moi, ses yeux bruns se sont plantés dans les miens. Un regard inoubliable !

  « Alors comme ça, vous vendez les enfants du Claudio ? » m’a-t-il dit.
  Ces mots étaient lourds de sous-entendus. Pour moi, tu t’en doutes, ça ne voulait rien dire… Sans attendre ma réaction, il a filé vers la porte, et adieu ! Disparu dans la ruelle ! Complètement médusée, j’ai mis un temps fou avant de réaliser qu’il n’était plus là. »
  Du fond de mon fauteuil, j’écoutais mon amie avec la plus studieuse des attentions. Je n’avais pas encore touché la tasse qu’elle avait posée devant moi. D’ailleurs, c’était sans importance. Je ne bois que du café.
  « Qui était ce Claudio ? » demandai-je.
  — Là, tu vas un peu vite. Attends la suite… J’imagine que la nouvelle a rapidement fait le tour du village. Dans les jours qui ont suivi, d’autres personnes se sont pointées ici pour vérifier. Toujours mine de rien, et sans jamais m’adresser la parole. Bonjour l’ambiance ! Tout le monde savait, mais personne ne parlait … »
  Marie m’avait alors confié que les langues s’étaient lentement déliées et qu’elle avait réussi à reconstituer une partie de l’histoire. D’abord, autour des créations du Claudio circulait une légende. Ses poteries et statuettes avaient la réputation d’être entourées d’une aura bénéfique. Ces choses-là exaspéraient Marie ; elle avait voulu en avoir le cœur net, et puis l’idée lui était venue d’aller voir l’instituteur.
  « Un homme très bien, insista-t-elle. La cinquantaine, érudit, intelligent, et pas du tout sauvage ! Il m’a rapidement brossé un historique du village, dit quelques mots des coutumes locales tout en me faisant visiter son école. Enfin, bon, il n’avait jamais vu le fameux Claudio, mais ses parents lui en avaient beaucoup parlé. Il m’a d’abord conté l’histoire, disons, événementielle.
  À l’origine, Claudio, qu’on disait venu d’Italie, était berger. Il avait eu trois fils avec la Violette, une fille du village, et ses trois fils avaient grandi. Rien de bien surprenant jusque-là ! Au début du siècle, quand on a ouvert la mine de bauxite là haut dans la montagne – qui est une colline, mais tout le monde dit « la montagne » -, le brave Claudio a vu d’un mauvais œil ses trois gaillards partir pour y travailler. Les années ont passé. La mine tournait à plein rendement, le village prospérait et Claudio fêtait de temps à autre la joie de retrouver ses fils. Puis il y eut l’accident… »
  On peut imaginer Marie se servant une nouvelle tasse de thé. Sa lenteur est calculée. Elle jette vers moi un œil plein d’innocence, puis, rassurée par l’indulgence de mon sourire, poursuit, non sans délectation :
  « 7 décembre 1908. Une galerie s’effondre dans la mine. Une douzaine d’ouvriers, dont le plus jeune n’a pas vingt ans, disparaît sous des tonnes de terre et de rochers ! On décide alors de fermer les puits qui, soit dit en passant, commençaient à donner des signes d’épuisement. C’est à partir de là que la légende prend le relais. On dit que Claudio devenu fou est parti dans la mine à la recherche de ses fils. Si tu montes là-haut, tu verras, c’est lugubre. Personne n’ose s’y aventurer. L’endroit serait maudit, hanté, habité par les forces ténébreuses. Brrr… La légende dit aussi qu’en creusant dans le flanc de la colline, Claudio a découvert un gisement d’argile d’une qualité exceptionnelle et qu’il fabrique, dans cet argile, de véritables objets d’art pour reposer ses mains. Les quelques objets qui encombraient l’ancienne boutique et que j’avais récupérés, ce que les vieux avaient baptisé « les enfants du Claudio », étaient en quelque sorte les survivants de cet Age d’Or. L’instituteur me jura que son père avait vu l’âne du Claudio.
  Le vaillant animal descendait régulièrement par le chemin de l’ancienne mine jusqu’aux ruelles du village et son pas mesuré le menait droit à la Place du Marché. Il s’arrêtait là, lourde tête dodelinant et sabot frappant en mesure le pavé… Quelques courageux s’approchaient alors avec précaution, le libéraient de son fardeau. On vidait à la hâte les sacs de leur contenu, poteries, assiettes, statues, pour les remplacer par diverses victuailles : pains, fruits, jambons et fromages, parfois même quelques bouteilles de vin…
  Et l’âne ne tardait pas à reprendre le chemin de la mine.
  La
« livraison » se faisait toujours à la tombée de la nuit et ce troc si peu commun dura une bonne dizaine d’années. Une sorte de rituel s’était peu à peu instauré ; on dirait aujourd’hui un consensus, une banalisation, une manière de se mettre en paix avec sa conscience. Le Claudio qui, dans un premier temps, s’était en quelque sorte chargé de la révolte collective contre la fatalité, traitait désormais avec les forces de la mine et offrait à la communauté meurtrie les résultats de son combat sous-terrain. On lui donnait en retour de quoi survivre et l’on rétablissait ainsi un ordre, une justice.
  À l’époque, il n’était pas encore question de pouvoir dans ces objets. On les trouvait simplement bien faits, plaisants à la vue, agréablement colorés ; et certains villageois n’hésitaient pas à les employer pour décorer leur salon, leur chambre, ou bien encore à les utiliser de façon tout à fait ordinaire. Mais le plus gros de l’art du Claudio s’entassait pêle-mêle dans caves et greniers…
  Un jour, enfin, le 7 décembre 1921 – anniversaire de l’accident - se produisit un événement tout à fait inattendu…
  La nuit tombe lentement et l’on entend le pas de l’animal sur le pavé. Trois ou quatre villageois équipés de torches entourent rapidement l’âne pendant que d’autres se mettent en quête de nourriture pour le Claudio. Alors qu’on s’apprête à vider les cabas, un homme pousse un cri et s’enfuit en courant comme s’il avait le diable aux trousses ! Bousculades dans le groupe. L’âne fait un écart et répand sur le sol le contenu d’un sac. C’est la panique ! Car cette fois, les sacs sont emplis jusqu’à la gueule de restes humains. Enfin, disons d’ossements, de crânes en assez piteux état. Le tout agrémenté de lambeaux de vêtements et de charpie maculée de boue.
  Le lendemain, la macabre livraison fut exposée sur une bâche devant la mairie et les familles d’identifier, à partir de certains objets (bagues, montres, papiers…), les victimes de la mine. Tu imagines ? Treize ans plus tard… Pas question d’aller s’aventurer là-haut ! Le temps passe et l’âne du Claudio ne reparaît pas. Plus de rituel nocturne. L’affaire semble oubliée. Il n’en est rien : la légende survit en coulisse, se nourrit de fantasmagories, s’enfle d’amères prémonitions. Vers 1950, notre instituteur qui est alors tout jeune –22/23 ans- entend parmi ses élèves l’écho de conversations qu’ils ont surprises entre parents et grands-parents.

  On voue aux objets, pardon, aux enfants du Claudio, puisque c’est ainsi qu’on les nomme désormais, un véritable culte. Ils permettent à ceux qui les détiennent d’entrer en contact avec l’esprit des disparus. On parle même d’apparitions, de guérisons miraculeuses, de bonnes fortunes obtenues par le truchement de ces « enfants ». C’est à qui veut les toucher, les palper ou les avoir chez soi. On s’envie, on se jalouse, on vide caves et greniers dans l’espoir insensé… Mais il en reste peu. Le village s’est dépeuplé dans l’après-guerre, beaucoup ont migré vers la ville. On a cassé, jeté, laissé périr. Seuls quelques vieux, fidèles ou élus, ont gardé l’héritage de la mine. On dit qu’ils se réunissent régulièrement chez la Violette, compagne du Claudio que beaucoup croyaient morte et qui survit chichement dans une cabane de berger naufragée au bord de la garrigue…
  Voilà,
conclut Marie, je crois que tu as là de quoi écrire un bon papier pour ton journal ! »
  À ma plus grande honte, j’avoue n’avoir jamais poussé jusqu’à la mine. Parfois, quand je regarde le vase posé sur mon bureau, il m’arrive de penser à la Violette. Si elle existe encore et qu’elle lit cet article, qu’elle se rassure, je ne donnerai à personne le nom de son village.
 

FIN


© Jean-Pierre Planque

Nouvelles

Biographie

L'Archipel

Dernier clochard

24/11/04