Essentiellement nouvelliste, Claude Bolduc erre dans les brumes du fantastique et le froid de l’épouvante depuis presque vingt ans. Sa production de quelque quatre-vingt-cinq textes est saupoudrée dans des fanzines, des magazines, des revues, des collectifs et des anthologies, au Québec, en France et en Belgique. Bien que peu porté sur la forme longue, il a publié en 2005 un court roman fantastique, Entre les bras des amants réunis, dans L’année de la science-fiction et du fantastique québécois (Alire). Les yeux troubles et autres contes de la lune noire, Éditions Vents d’Ouest (Gatineau), est une sélection de ses meilleures histoires de peur parues entre 1993 et 1998. Son nouveau recueil, Histoire d’un soir et autres épouvantes, en fait autant pour la période 1999-2005.
Publications récentes :

– Histoire d’un soir et autres épouvantes, Gatineau, Vents d’Ouest, octobre 2006.
– «Spécial Claude Bolduc», trois nouvelles dans Solaris n°158, 2006.

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Les Copains

Claude Bolduc



   
C'est au moment où le cafard m'a devancé sur la tranche de pain que je me suis tout à coup senti misérable, comme si tous les petits coups durs encaissés au fil du temps s'étaient assemblés en une gigantesque massue pour m'abattre d'un coup fulgurant. Mon estomac a poussé un long hurlement.
   J'ai encore regardé la sale mais triomphante bestiole, avant de m'apitoyer un bon coup sur mon sort. Maudite coquerelle qui court plus vite que moi ! Bien sûr, que j'aurais pu l'écraser et me sauver avec la tranche de pain, mais à quoi bon, puisque la vie est un éternel recommencement ? En quoi un tel simulacre de victoire aurait-il changé quelque chose aux faits, à la réalité – du moins à la mienne ?
   Il me fallait néanmoins l'écrabouiller. C'était une question de darwinisme, une chose qu'on retrouve profondément ancrée en soi et chez tout être vivant. Qui sait si demain je n'allais pas vouloir de la tranche de pain ? Un cafard comme celui-là était tout à fait capable de venir m'arracher la dernière miette au coin des lèvres.
   Mes crises morbides, comme le reste hélas ! n'ont jamais la force de se rendre jusqu'au bout, aussi ai-je décidé de ne pas écraser ladite coquerelle. J'ai poussé un long soupir, conscient que ma volonté venait de déraper comme si elle s'était risquée sur la couche de gras du comptoir.
   Darwin, toutefois, est revenu en force, et j'ai levé mon poing bien haut tout en me penchant au-dessus du comptoir. Le cafard, aussitôt, a dressé ses antennes et s'est tourné vers moi. Pendant une interminable seconde, nous nous sommes jaugés du regard, un affrontement sans doute bref mais terriblement intense, comme dans les westerns de Sergio Leone.
   Et c'est là que c'est arrivé. Mon poing, tout doucement, est revenu à sa place, sur le bord du comptoir, sans un tremblement. Une grande paix venait de descendre sur moi, pendant que le cafard reprenait sa route en trottinant.
   Depuis ce temps, ça va beaucoup mieux. Nous nous entendons à merveille. Vous savez quoi ? Il a des copains. Des tas de copains.



FIN
 

© Claude Bolduc. Reproduit avec l'aimable autorisation de l'auteur.  

Les Copains a été publié une première fois dans le n°37 de Traversées (Belgique), en 2003.

Nouvelles

22/03/06 actualisé 28/08/06