Francis Schall
était très surpris que je me souvienne de son conte (est-ce un conte ?) Les Chaises du Luxembourg presque 30 ans après l'avoir lu dans un minuscule fanzine lyonnais. La poésie de ce texte m'avait charmé, le titre m'avait plu, et j'étais incapable de pousser plus loin l'analyse... Certaines circontances peu plaisantes de ma vie (doux euphémisme) remirent au goût du jour ces Chaises du Luxembourg (les vraies) et je ne pouvais manquer, de retour en Guadeloupe, de retourner tous mes cartons jusqu'à retrouver le texte de Francis. Je viens donc de le relire, de le taper, et je n'en sais pas plus... Mais il me séduit toujours. D'abord, j'aime ces phrases courtes, ces lents mouvements de caméra (Francis est un grand cinéphile), ce personnage qui regarde... Et ce rêve qui devient prodige, cette manière élégante de dire que l'Amour, comme l'enfant, rend tout possible.

JPP

 

Photos et bio/biblios Par titre Par auteur Par thème

Les Chaises du Luxembourg

Francis Schall


  Elle a des cheveux cendre, et des rêves bafoués en bandoulière. Elle décline, hargneuse et perdue le verbe « se séparer ». Solitaire, malade de l’être, elle décortique tremblante le mot divorce… sa mère.
  Lui ce morceau d’humain de trois pieds à peine, emmitouflant ses quatre jeunes années dans un large anorak bleu, son écharpe en laine canari tricotée par grand-maman le protégeant du monde, lui, très sérieusement, réfléchit.
  À une centaine de mètres derrière eux, affalé sur un des bancs froids du Jardin du Luxembourg, je les regarde agiter le fond de leur pensées si différentes.
  Neuf heures et quelques, ce matin glacé de Janvier. Les allées désertes. N’y rôdent que les courants d’air mordants de l’hiver. Et la mère et l’enfant. Et moi. Seul aussi. Affamé. Fou. Blasé par un ballet intérieur d’absences et de riens.
  Pour cette femme et son fils, je ne signifie pas grand chose. Ne signifierai jamais rien. Et puis d’abord, ils ne m’ont même pas vu. Accaparés par d’autres affaires de vies…
  Mais sous les arbres qui m’affublent de sombre, je reste. Tendu vers eux. Ma misère m’octroie le droit d’assister à la leur. Non point pour en jouir, puis me rassurer en m’affirmant complaisamment que je ne suis l’unique membre démultiplié de la cohorte des paumés. Non !.. simplement en spectateur qui, faute de pouvoir avancer, s’observe dans les méandres tristes de ceux qui passent à sa portée.
  Son visage, à elle, est crispé. Par la peur du lendemain. Par le vide qui envahit sa tête et son corps. Par les larmes difficilement refoulées. Elle ne sait sûrement plus vers quel endroit, vers quel ami hypothétique, se diriger. L’an nouveau qu’elle entrevoit, elle se complait à le grimer de couleurs sinistres. Souvent devant l’abîme la personne égarée choisit de s’y enfoncer. Avec l’espoir suicidaire qu’au fond du trou elle trouvera un abri protecteur.
  À moins…
  À moins qu’après une heure ou deux elle se lève et parte avec son gosse vers un somptueux appartement du XVIe arrondissement. Que de là alors, elle entame un chemin de secours. De carrefour d’existence. Avec un autre homme. Nouveau mari… et peut-être aussi nouveaux enfants. « Un petit frère… une petite sœur… », « les comptes des derniers mois sont… », « si ma belle-famille pouvait… », « Et ma situation… ». « Cette place excellente… ». « Pourquoi pas… ».
  Oui, pourquoi pas ?…
  Elle sourit soudain.
  À quelles pensées ?
  Au groupe piaillard des moineaux frileux qui à côté d’elle se chamaillent pour quelques miettes ?
  Près des parterres que le gel a maltraités, le môme sursaute.

  … Le môme a trouvé. Enfin. Grâce à ses yeux pétillants de vert et d’or. On ne peut pas leur résister bien longtemps. Ni leur refuser quoi que ce soit. Les chaises très vite l’ont compris. Pendant qu’il tournait entre elles. Elles adorent ces regards. En raffolent. Elles comprennent le petit. Le comprennent parfaitement. N’ont-elles pas vu tant de réalités quotidiennes depuis leurs naissances ? Des fesses du monde, de toutes les parties du monde elles ont appris nombre de vérités. Bellissimes ou sinistres. L’important n’est pas. L’important est qu’elles sachent, les chaises. Chaises verdâtres aux armatures de métal creux. Aux planchettes écaillées, usées par mille et mille repos étrangers.
  La mère a le dos tourné sur ses problèmes. Elles vont en profiter pour agir. Pour aider l’enfant. La décision est prise. Bonne, et bien prise.
  Dès lors leurs dossiers s’étendent. Ou s’élèvent. Se tordent à droite. Se tordent à gauche. S’écartent. Leurs pieds rapidement, et avec élégance, se courbent, s’entrecroisent, se lacent, s’étirent.
  L’enfant bat des mains. Sans bruit. Son épais foulard a glissé et son rire silencieux s’épanouit sur sa frimousse fraîche. Immédiatement il a saisi l’idée géniale des chaises. Qu’elles se mettent à bouger, à se déformer de telles façons, n’est pas étrange. Ni incroyable. Ne leur parlait-il pas à l’instant encore de ses désirs secrets ? Alors ?…
  Et puis un enfant, n’est-ce pas, tant que les règles des adultes ne l’ont pas abîmé, un enfant est toujours une parcelle d’un incompréhensible paradis égaré.
  Ses petites mains dans ses moufles chaudes s’agitent. Se posent par ci. Agrippent par là. Ce siège à forme écrasée, il le tire jusqu’à l’extrémité d’une ligne que lui seul imagine. Cet autre déguisé en toit, il le soulève doucement — les chaises sont des plumes aussi, ne l’aviez-vous jamais remarqué ? — et le dépose contre le premier. Il virevolte. Court. S’arrête. Traîne dans ce coin telle chaise arrondie. Déplace celle-là, car il ne faut pas faire de fautes.
  Les moineaux ont voleté jusqu’à lui. Rigolards, ils le regardent s’affairer en plaisantant entre eux.
  Le môme jubile. Il est très, très heureux. Mais il le sera plus encore dans un moment, quand…
  Voilà. Un dernier effort léger... Il a fini : elles sont prêtes. Il les observe ainsi bien rangées. Et tout à coup un doute l’assaille. Il a un peu peur qu’elles… s’éparpillent, s’ébrouent, que ce morceau de son petit cœur posé là s’efface. Mais non ! ce n’est pas possible. Alors, rassuré, il rit. Il rit franchement. Très haut. Il rit et appelle :
  « Mam ! Mam ! Regarde ! C’est pour toi. »
  La mère se retourne. Ne voit pas véritablement de suite le merveilleux. S’apprête à sermonner. Et se fige... stupéfaite.
  Cette parcelle du temps, elle ne l’oubliera jamais. Qu’a-t-elle ressenti ?… Je devine un peu. A-t-elle bien compris ?… Qui sait ?
  Le bonhomme en herbe, les bras fièrement croisés sur sa petite poitrine, content de lui, tout tout content sourit à sa mère.
  Elle, abasourdie, fixe les chaises. Les chaises qui ne sont plus vraiment des chaises. Les chaises qui se sont transformées en de grandes lettres d’alphabet. Elles parlent. Le gosse les a fait parler. Elles disent…
  « MAMAN JE T’AIME BEAUCOUP. »

  Ils sont partis. Elle a pris son fils dans ses bras. Elle pleurait. Il pleurait aussi. De bonheur. Ensemble…


© Francis Schall. Reproduit avec l'aimable autorisation de l'auteur.

Première publication : AMERIANE n°04 – Septembre-Octobre 197(?) –

nouvelles

Compétence 

Mémoire de sable


03/06/06