La nouvelle


Les Soirées du Blue Buzzard - 7


   — Vos histoires me rappellent l'affaire Peggy Buchanan, lança le docteur Snyder au milieu du brouhaha.
   J'ai tapé sur la table :
   — Please, be quiet ! Écoutez le docteur !
   — Peggy était une amie de ma grand-mère, car les deux femmes avaient fréquenté la même école. À la veille de la Seconde Guerre Mondiale, Peggy Buchanan disparut dans des circonstances qui n'ont jamais été vraiment élucidées. Son mari, Douglas Buchanan, travaillait dans l'import-export. À ce titre, il s'était établi à New York où, bien entendu, Peggy l'avait suivi.
   Snyder me jeta un regard en coin avant de reprendre la parole :
   — Tout a commencé – comme vous dites, vous autres journalistes – le jour où Douglas se rendit dans le loft de la Cent treizième rue où un fakir vivait au milieu d'un incroyable bric-à-brac indo-américain digne d'une salle des ventes ou de la tanière d'un brocanteur, le tout dans les odeurs d'encens et de curry. C'est là que Douglas avait rendez-vous avec Rabatralaparamandra.
   — Pardon ? fit Jeremy, réveillé en sursaut par son propre ronflement.
   — Nous l'appellerons Rabatra for short, concéda le docteur Snyder qui enchaîna :
   — Douglas Buchanan trouva le fakir couché sur sa planche à clous, son cobra favori pendu autour du cou. Comme vous le savez , les artistes sérieux doivent pratiquer au moins une heure par jour… Rabatra gonfla ses poumons, tendit sa musculature athlétique, la détendit et, d'un mouvement aussi ample que lent, quitta sa couche. Était-ce une illusion d'optique ? Un instant, Douglas avait eu l'impression que, sur la planche, les pointes bleu acier se redressaient. Le serpent leva la tête, siffla, projeta sa langue bifide en direction du nouveau venu. « Ne craignez rien, sahib », dit Rabatra, les mains jointes devant sa poitrine aux tons de cuir fauve. « Naja vient de déjeuner. » Et il ajouta cette précision : « Naja, c'est la dernière réincarnation de mon grand-père qui aimait trop les femmes… » Une flammèche s'alluma dans ses yeux de braise tandis que Rabata ajoutait : « C'est à lui que je dois une partie de mes pouvoirs exceptionnels, comme celui d'hypnotiser toute une salle ou de pénétrer les secrets des esprits les plus rebelles. »
   » Dans son commerce, Douglas avait parfois affaire à des négociants ou des intermédiaires venus de Calcutta. Il lui sembla reconnaître chez le fakir un accent indien qui limait les aspérités de la langue anglaise… Douglas hocha la tête, se gratta la gorge : « Je viens sur la recommandation de mon ami Vicente, directeur de l'Eldorado, le théâtre où vous vous produisez avec le succès que l'on sait. » Un léger signe de tête semblait indiquer que Rabatra avait apprécié le compliment. « Ce qui motive ma visite, poursuivit Douglas, c'est le désir d'être agréable à Peggy, mon épouse. Peggy est l'une de vos plus ferventes admiratrices. Elle ne manque aucun de vos spectacles. » Rabatra souleva ses lourdes paupières sous lesquelles la flammèche s'était éteinte, inspira, expira. « Vous m'en voyez flatté, fit-il, d'un ton qui laissait percer une certaine méfiance. Et puis-je, sahib, vous demander quelle est, parmi toutes mes performances, celle qui retient le plus l'attention de votre honorable épouse ? » « Oh ! dit Douglas dans un sourire un peu contraint, l'étonnant numéro où vous escamotez – pardon – où vous faites disparaître non seulement toute une portée de lapins, un couple de pigeons, mais également le chapeau et enfin vous-même. C'est du grand art. Je peux bien vous le dire : Peggy est tellement impressionnée qu'elle n'ose pas vous soumettre sa demande. » Ah ! Ah ! semblait se dire Rabatra, nous allons voir où il veut en venir. Après avoir ménagé un silence, Douglas reprit : « Mais ce qui la ravirait, ce serait d'être associée, un jour, d'une manière ou d'une autre, à l'une de vos expériences… » Donald crut voir que Rabatra clignait de l'œil gauche. Un moucheron ? Peu probable. Un fakir ne ferme pas l'œil pour un moucheron. Il risquerait de le tuer, et…
   — Passons ! Passons ! grogna Freddy, toujours aussi impatient.
   — Le fakir se défit de son serpent comme d'un foulard et l'accrocha à un porte manteau où l'animal se lova aussitôt. Puis Rabatra enfila un peignoir en cachemire passablement élimé. Ensuite, il invita son visiteur à s'asseoir et lui offrit une tasse de Darjeeling. Il exhuma un press book qu'il feuilleta, s'arrêtant devant une photo où on le voyait en tenue de travail et en compagnie du vice-roi des Indes.
   Au fond de la salle, quelqu'un émit un sifflement d'admiration.
   — Toujours est-il que les deux hommes se comprirent à demi-mot… Peggy se montra particulièrement douée. Et, quelques semaines plus tard, après un entraînement intensif, elle fit sur la scène de l'Eldorado ses débuts comme partenaire… et complice du célèbre illusionniste. C'est ainsi qu'un soir, après s'être fait disparaître lui-même, Rabatra escamota sa partenaire…
   — Et alors ? grinça Freddy.
   Snyder s'amusa du suspense, but une gorgée de Guinness avant de poursuivre :
   — On retrouve Peggy Buchanan et le fakir Rabatra, son amant, à Frisco, où ils se sont engagés dans un cirque qui partait en tournée. Le couple présentait le célèbre numéro de la femme coupée en deux. Le succès était au rendez-vous. Mais, vous savez ce qu'il en est. Dans ce monde, rien ne dure. En cette fin des années 1930, l'Histoire commençait à s'accélérer. Bientôt, le public ne se contenta plus de ce jeu d'éclipse où l'on voit aller et venir la partenaire. Mais impatient autant que blasé, il réclamait des émotions plus fortes. Rabatra dut corser son numéro. La boîte s'ornait d'une représentation de la chasse au tigre dans un paysage naïf et très coloré où l'herbe était aussi tranchante que les dents du fauve. Lorsqu'il rabattait le couvercle rouge au liseré noir, enfonçait dans les flancs quatre sabres dont la pointe apparaissait à l'autre bout, touillait, fouillait, le vieux routier du spectacle percevait l'attente du public, sa gourmandise, le frisson du plaisir que provoquait chez lui l'anticipation de l'horreur. Pour corser encore, le perfectionniste s'organisa de telle manière que les sabres ressortaient de la boîte dégoulinant d'hémoglobine. Puis il sonorisa, ajoutant des cris de femme qui se situaient quelque part entre la douleur et l'orgasme. Il atteignait le sommet de son art. Le public jouissait. Puis Peggy, baptisée pour l'occasion Parvati, du nom d'une déesse, sortait tel un ressort de la boîte, faisait étinceler ses faux bijoux sous les feux de la piste, tortillait son derrière piqué de plumes d'autruche... Éprouvant, à cet heureux dénouement, une chute de tension presque aussi agréable que l'attente, l'assistance éclatait en applaudissements… Jusqu'au jour où Rabatra, pour de bon, découpa sa complice. Avait-il péché par excès de réalisme ou de perfectionnisme ? Pour autant que l'on sache, l'enquête conclut à l'erreur et à la faute professionnelle. La défense fit valoir les risques inhérents au métier et souligna lourdement que la partenaire ne pouvait ignorer ceux qu'elle encourait en se prêtant à des exercices aussi périlleux. Un des points débattus avait été celui de savoir si elle avait de plein gré accepté ces risques ou si elle y avait été contrainte par l'ascendant d'un artiste doté de pouvoirs parapsychologiques. Un point qui ne fut pas tranché. Par ailleurs, personne n'a vraiment compris pourquoi, dans cette affaire, Douglas Buchanan s'était porté partie civile. Dans le genre « je n'ai pas voulu ça ! », cherchait-il à dégager sa responsabilité après la mort de Peggy ? Il est vrai que le divorce n'avait pas été prononcé. Mais il apparut que, dans son rôle d'intermédiaire (d'entremetteur, allait jusqu'à dire la partie adverse) il avait été pour le moins consentant, voire complice. Il fut débouté. Le fakir, lui, s'en tira à bon compte : trois mois de prison avec sursis. Heureusement pour lui, son casier judiciaire n'avait pas suivi. Négligence ou coup monté ? Rabatra avait des relations dans beaucoup de milieux. La justice californienne ne savait pas que notre homme était recherché par les polices de plusieurs États de l'Union, du Mexique, du Guatemala ainsi que par celle de Sa Majesté, car il avait aussi opéré en Inde. Elle ignorait donc ses antécédents de dealer et de proxénète… Et ensuite ? Sitôt libre, Rabatra se convertit en auguste. Il remplaça son bronzage artificiel par de la poudre de riz, s'affubla d'une perruque de filasse (ce qui l'arrangeait en un sens, car il perdait ses cheveux) et d'un pantalon à carreaux trop grand pour lui, tenu par d'énormes bretelles phosphorescentes. Son plus grand succès de comique fut le rôle du mari persécuté par sa virago de femme. Le rire remplaçait le frisson, ce qu'il regrettait un peu. « L'art est le reflet de la vie », disait le faux fakir en collant son faux nez rouge. Quand ses dossiers finirent par le rattraper, John Oscar Butcher, alias JOB, alias Rabatralaparamandra, avait disparu. Le commandant d'un vieux rafiot, un natif de notre bonne ville de San Juan, du nom de Carlos Alfonso Benvista – si mes souvenirs sont exacts – prétendit l'avoir entrevu sous les traits d'un croupier qui officiait dans un tripot de Macao. Faites vos jeux, messieurs, faites vos jeux. Mais, dans cette affaire, on ne peut être sûr de rien.
   — Et Douglas Buchanan ? demanda Freddy.
   — Déçu, mais définitivement débarrassé d'une épouse encombrante, le veuf épousa sa secrétaire qui avait été sa maîtresse, et on peut présumer qu'il vécut sans histoire le reste de ses jours.

FIN


© Pierre Jean Brouillaud. Reproduit avec l'aimable autorisation de l'auteur.

 
 

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14/05/10