La nouvelle


Les Soirées du Blue Buzzard - 6


   Oscar, le patron du drugstore, désigna l'angle gauche du saloon.
   — Les plus anciens d'entre vous se souviendront de celui qui avait coutume de s'asseoir ici. Mon oncle, Patrick O'Hara, ce géant à la tignasse rousse d'authentique Irlandais. C'est ce mois-ci le vingt-cinq ème anniversaire de sa mort.
   — Oui, dit le docteur Snyder. Il tenait la boutique d'armurerie dans Fishers Row.
   — Un homme tranquille qui n'aurait pas fait de mal à une mouche. Il avait sa place attitrée près du Nickel Odeon, cette relique dont Tonio n'a jamais voulu se défaire. À l'époque de Pat, la vieille boîte à musique des années 1950 grésillait encore.
   Le docteur Snyder sourit :
   — Son répertoire comprenait The Rose of Tralee et The Mountains of Mourne. Les airs nostalgiques de la verte Erin que Patrick écoutait religieusement. Et nous finissions toujours par entonner Sweet Molly Malone.
In Dublin's fair city
Where the girls are so pretty…

   — Oui, dit Harry. Pat annonçait périodiquement son intention d'aller un jour en pèlerinage dans cette île que ses ancêtres avaient quittée, chassés par la maladie de la pomme de terre et la famine qui s'ensuivit… Il n'a jamais revu la verte Erin. Pas si verte que cela, d'ailleurs, car sa famille était originaire des îles d'Aran, table de pierre aride battue par l'océan. Vous vous souvenez aussi qu'à l'époque sa disparition a beaucoup fait jaser.
   — L'enquête n'a-t-elle pas conclu à une mort naturelle ?
   — Cela n'a pas mis un terme aux ragots.
   — Quand on abordait le sujet avec notre shérif, ai-je rappelé, on n'était guère plus avancé. Et, à son air mi-figue mi-raisin, on pouvait, au choix, déduire qu'il savait tout ou ne savait rien.
   Oscar reprit :
   — Maintenant, rappelez-vous l'histoire du type dans le train…
   — On la connaît ! On la connaît ! scanda, impatient, le chœur du Blue Buzzard.
   — Raconte-la quand même, Oscar, dit Harry, le professeur. Il reste peut-être quelqu'un qui ne la connaît pas.
   — Voilà, fait Oscar, un monsieur voyage seul dans un compartiment. À la gare suivante monte un second monsieur qui salue très poliment d'un coup de chapeau. Au bout d'un long silence, le second monsieur lève à nouveau son chapeau et demande :
   « Excusez-moi. Est-ce que vous croyez aux fantômes ? »
   Le premier monsieur lève les yeux de son journal, sourit :
   — Moi ? Non !
   — Eh bien moi, j'y crois, fait le second monsieur, et il disparaît.
   Quelques rires brefs, de politesse, s'entendent au fond de la salle, bientôt couverts par des «Hou ! Hou !» Oscar hésite, puis reprend :
   — Figurez-vous que Kate, la femme de Patrick, y croyait, elle, aux fantômes. Et ça devait mal finir.
   — Puisqu'on ne peut pas y couper, soupira Freddy, on t'écoute.
   — Dans un moment de jeunesse et d'aberration Pat avait épousé Kate, la rousse (ils avaient cela en commun) à la chevelure de feu. Et pas seulement la chevelure. C'est vrai qu'elle avait du chien, Kate. Un sacré tempérament et un fichu caractère. La vraie fille de sa mère qui avait usé trois maris, dont un vieux loup de mer. Et, devant elle, sans doute Pat, malgré sa carrure, ne faisait-il pas le poids. Toujours est-il que le malheureux devait regretter son choix tous les jours de sa triste existence. Cette femme acariâtre lui rendait la vie impossible. On ne parlait pas encore de harcèlement, mais c'est bien de cela qu'il s'agissait. Alors, un beau matin, Pat prit son courage à deux mains et, en se rasant, décida devant sa glace que ça suffisait. Il allait - vous remarquez bien - donner une leçon à cette mégère. Comment ? En lui infligeant une frousse dont elle se souviendrait jusqu'à la fin de ses jours. Oui, jusqu'à la fin de ses jours… Pat fit donc savoir qu'il allait entreprendre un long voyage d'affaires et serait absent plusieurs semaines. Il demanda à Ron, un ami d'enfance qui habitait à la campagne de bien vouloir l'héberger et le mit naturellement dans le secret. Ron trouva l'idée des plus drôles. C'est d'ailleurs Ron qui m'a expliqué ce qui s'est réellement passé, un soir qu'il était soûl comme un matelot en bordée. Ron buvait beaucoup depuis quelque temps. Ce soir-là, il ne cessait de répéter : « Tu comprends, tu comprends. » Il me tapotait la main. « Oscar, mon petit Oscar… » Je me disais : il a perdu le fil de son histoire. Naïf, j'en accusais l'alcool.
   — Abrège ! gueula Freddy qui s'agitait sur sa banquette.
   — C'est bien ce que j'aurais souhaité, Freddy. Mais ça ne venait pas. Enfin, Ron me regarda : « Tu te souviens de Kate ? ». « Pas très bien, lui ai-je répondu, Je revois comme un incendie dans le soleil couchant. » Ron hocha la tête : « Tu comprends, Oscar, l'idée, c'était seulement de lui donner une leçon... »
   Oscar s'éclaircit la voix :
   — Jusqu'ici vous me suivez ?
   — Oui ! Oui ! cria le chœur, agacé.
   — Une fois décidé, l'oncle Pat se procura l'équipement nécessaire : une paire de draps qu'il enduisit d'un produit qui leur donnait une phosphorescence verdâtre du plus bel effet. Au cœur de la nuit, il prit sa voiture, rejoignit la périphérie de la ville où, après s'être muni de son matériel rangé dans une sacoche, il laissa le véhicule. Puis il regagna le domicile conjugal, une vieille maison de faux style colonial, en fit le tour pour s'assurer que tout était éteint et que personne ne s'attardait dans les rues d'alentour.
   Tout à coup, un chien se mit à hurler. Bizarre. C'était Nero, le corniaud des Mac Donald, qui d'ordinaire ne disait rien au passage de Pat car il le connaissait très bien. Pat se demanda un instant si la réaction de Nero ajoutait à la mise en scène ou si elle en compromettait la réussite. Bon. Il n'allait pas renoncer à cause d'un corniaud. Il sortit les clés des verrous, ouvrit la porte du sous-sol et s'introduisit chez lui.
   Pour éviter tout bruit prématuré, il prenait grand soin de braquer devant lui le faisceau de sa lampe qu'il canalisait de l'autre main. Soudain, le chat qui passait la nuit à ce niveau quitta d'un bond le fauteuil où il était censé dormir et se frotta contre les jambes de Pat, puis se mit à tourner, tourner autour de lui. Pat ne put l'empêcher de pousser quelques miaulements. Il craignait que l'animal ne le suive dans les escaliers, mais le chat retourna sur son fauteuil. Et Pat, après s'être artistement enveloppé de ses draps luminescents et avoir rangé la sacoche dans un coin, procéda à une ultime répétition. Grâce au halo que créait son déguisement, il n'avait plus besoin de la torche qu'il glissa dans sa poche. Ainsi équipé, il monta jusqu'à l'étage en prenant bien soin de faire craquer l'escalier, puis grincer la porte de la chambre. Il savait que Kate était cardiaque. Sardonique, l'oncle Pat prenait ses risques.
   Old bitch ! À chaque marche il changeait de qualificatif. Sans doute, tout à sa vengeance, a-t-il passé là un des rares moments jouissifs de son existence. Il déboucha dans la chambre. Malgré les grincements des escaliers, Kate dormait encore. « Hou ! Hou ! » fit-il alors d'une voix d'outre-tombe. Il s'amusait tellement qu'il avait du mal à parler. Réveillée en sursaut, Kate poussa un effroyable hurlement, avant d'enfouir sa tête sous les couvertures. Ce qui permit au " fantôme " de s'esquiver après avoir fait trois fois le tour de la chambre en battant des bras sous l'étoffe et exécuté toutes les figures imposées dans ce genre d'exercice. « Hou ! Hou ! » Il renouvela la séance selon une périodicité irrégulière et bien étudiée. Le scénario se répéta sans anicroche. Il craignait de trouver désormais Kate éveillée par l'appréhension, mais, à chaque fois, il la surprenait. À moins que… Non. Il savait bien qu'elle dormait toujours du sommeil des justes ou de ceux qui se prennent pour tels. Ça dura jusqu'à la septième nuit. Cette fois-là, il constata, à l'entrée, que le chat insistait, tournait, tournait autour de ses jambes. Il ne pouvait l'empêcher de miauler. Ce sacré animal allait-il gâcher l'affaire ? Le matou finit enfin par se calmer, mais ses yeux phosphorescents suivirent Ben tout le temps qu'il monta le premier escalier.
   Pat ouvrait la porte de la chambre, qui ne manquait pas de grincer, quand la lampe de chevet s'alluma. Dans le lit, à côté de Kate qui restait couchée, la tête sous la couverture, se dressait UN HOMME ! Cet homme portait un pyjama à fleurs que Pat connaissait d'autant mieux que c'était le sien. Et dans l'homme il reconnut son ami Ron. Kate sortit des draps sa tête ébouriffée. La femme et son amant éclatèrent d'un rire diabolique… Le reste, tout le reste, je crois que le mari aurait pu l'accepter. Mais pas le coup du pyjama ! Et l'oncle Pat, foudroyé par une crise cardiaque, s'effondra sous son linceul phosphorescent…. Bien entendu, j'ai changé l'un des prénoms.
   — Time's up, gentlemen ! fit Tonio en arrimant son bonnet.

FIN


© Pierre Jean Brouillaud. Reproduit avec l'aimable autorisation de l'auteur.
 
 

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26/10/09