La nouvelle


Les Soirées du Blue Buzzard - 5


   — On ne dira jamais assez la malice et la duplicité des miroirs, fit Harry, qui, tout pensif, regardait sa chope à demi vide.
   Parmi les clients du Blue Buzzard, le brouhaha des conversations baissa d'un cran.
   Le professeur s'éclaircit la voix :
   — Prenez le cas de mon arrière-cousine Dorothy. Albert, son mari, qu'elle appelait Bertie, - vous comprendrez plus tard pourquoi - avait fait fortune dans l'industrie des conserves. Pour leurs noces d'argent, il lui offrit ce dont elle rêvait depuis toujours : un voyage en Europe. Après Londres, ils gagnèrent Paris pour les visites obligées dans les boutiques de luxe. Ensuite, ils se rendirent en Allemagne, en pèlerinage sur les traces des frères Grimm qui sont à l'origine, entre autres, de l'histoire de Blanche Neige. Depuis le film de Walt Disney qu'elle avait vu et revu maintes fois, Dorothy vouait un véritable culte à ce personnage, à ses nains et à son prince charmant. Puis les époux revinrent à Londres où, chez un antiquaire de Saint-James, Bertie acheta un phonographe à pavillon. Il offrit aussi à son épouse une psyché. Quelqu'un sait-il ce que c'est ?
   À en juger par la confusion qui régnait dans la salle, non, personne ne le savait. Moi pas plus que les autres. Sauf, peut-être le docteur Snyder qui avait émis un grognement. Et Harry expliqua :
   — C'est un grand miroir pivotant, à la mode au XIX°siècle, qui plaisait beaucoup à Dorothy, peut-être parce que sa taille permettait à ma cousine de s'y voir de la tête aux pieds. Le terme que l'antiquaire appliquait à cette curiosité l'avait intriguée. Le mot évoquait ces sciences un peu mystérieuses et inquiétantes qui prétendaient expliquer le fonctionnement de notre cerveau... Et, haussant les sourcils, le marchand avait ajouté avec cet air un peu condescendant qui agaçait Albert : « Vous connaissez l'histoire de ce personnage mythologique. » « Bien sûr, avait répondu Dorothy, mais c'est si loin. Rafraîchissez-nous la mémoire. » Dans un sourire légèrement ironique, l'Anglais précisa : « Psyché, amante d'Eros, personnifie l'âme et son immortalité. » Puis l'Anglais avait donné, pour le meuble en question, d'autres termes qui avaient amusé les deux époux, en particulier celui de cheval glass.
   » Dorothy voyait aussitôt surgir des nobles silhouettes de chevaliers et de princes (charmants, cela va sans dire). En outre, une psyché est un vrai meuble qui en impose, et Dorothy tenait à matérialiser la réussite sociale de son couple. L'antiquaire vainquit les dernières réticences de la cliente en certifiant que le meuble avait appartenu à l'impératrice Eugénie, émigrée en Angleterre après la chute de ce que les Français appellent le Second Empire. Elle s'attacha tellement à cet objet installé à la place d'honneur dans sa chambre qu'en se regardant durant sa toilette, elle lui parlait, comme on se parle à soi-même ou comme on parle à un animal familier dont on sait bien qu'il ne répondra pas autrement que par une affectueuse expression dans les yeux. Et elle lui disait : Psyché, comme si c'était un prénom. Elle ne lui demandait pas, comme la méchante reine du conte : « Dis-moi, miroir, suis-je la plus belle ? » Tous les matins, dès son lever, elle pratiquait devant Psyché l'art difficile de la révérence appris dans les cours de maintien auprès de Vladimir Alexandrovitch, émigré russe descendant d'une illustre famille tatare. Puis elle remontait le ressort du gramophone qui, bientôt, moulinait la Valse triste.
   » Dorothy tournoyait devant son miroir. Elle avait pris Psyché pour confidente, sollicitait son avis : « Dis-moi, Psyché, l'ai-je bien réussie ? Je fais des progrès, Vladimir me l'a confirmé. Bien sûr, il ne va pas me dire le contraire. » Elle l'interrogeait sur ses toilettes, lui racontait les menus détails de sa vie sociale et quotidienne, ses difficultés avec le personnel. « Tu sais, Psyché, c'est tellement difficile de se faire servir. » Il faut dire que, toujours en souvenir de Blanche Neige, elle employait sept domestiques, comme elle gardait sept chiens dont chacun tenait son nom d'un des nains. Elle en vint même à rechercher l'avis de son miroir sur les mentions qu'elle portait dans le journal intime qu'elle tenait depuis sa puberté. Un journal dont elle ne donnait communication à personne d'autre, pas même à son Albert de mari.
   » Elle prétendait, avec un sourire ambigu, que Psyché faisait connaître son avis par une nuance d'éclairage, un clignotement, le passage d'une ombre, signes qu'elle se complaisait à interpréter. Dorothy avait désormais trois amours dans sa vie : son mari, Blanche Neige et le miroir. Je ne suis pas sûr de respecter l'ordre de préférence. Elle aimait Psyché à tel point que son animal préféré, son chien de manchon, était devenu jaloux du meuble contre lequel il se plantait et aboyait furieusement dès que sa maîtresse adressait la parole à la glace. Il arrivait aussi à Grincheux (le nom de l'un des nains du film, vous l'avez remarqué) de déposer au pied du meuble une preuve liquide ou odorante de sa détestation. Grincheux compensait par des accès de boulimie. Dorothy estimait d'ailleurs qu'entre l'animal et Psyché l'aversion était réciproque et que le miroir tendait à se voiler, puis cessait de refléter à mesure que s'approchait Grincheux.
   » Elle morigénait ce dernier, le sermonnait, lui disait : « Regarde dans la glace, my little treasure ! Tu vois bien que Psyché n'est pas méchante. » J'ignore si le chien comprenait que Psyché refusait de le montrer en train d'écumer et de grincer des dents. Mais le seul moyen de le calmer était de le prendre dans les bras, de le caresser, de le bécoter avant de le mettre à la porte. C'est d'ailleurs au pied de Psyché qu'un matin Grincheux finit, ventre gonflé, pattes raides, théoriquement victime d'une indigestion.
   — Et Albert ? interrompit Johnny. Etait-il jaloux, lui aussi ?
   — De son côté, Bertie s'agaçait un peu de l'attitude de son épouse. Aimant les mauvais jeux de mots, il avait coutume de dire : « ce miroir a un drôle de look. » Il décida d'en parler à Charlie José Lopez, un de ses amis médecins, du genre docteur tant mieux, qui lui dit : « Ne t'inquiète pas. Dorothy traverse une période un peu difficile. La femme a souvent des problèmes à la ménopause. Ça ira mieux dans quelque temps. »
   » Quelques années après, Albert décéda, victime de la typhoïde. Dans son chagrin, Dorothy ne manqua pas de faire observer qu'il avait succombé au même mal que le mari de la reine Victoria, lequel s'appelait aussi Albert, Bertie pour les intimes (vous avez noté). Dorothy était sensible aux signes du destin. Cette mort créait un lien supplémentaire entre Dorothy et Eugénie. Toutes deux faisaient désormais partie de la communauté des veuves. Si elle n'attendait plus le prince charmant, Dorothy avait les moyens de s'offrir un gigolo. La fidélité à la mémoire de Bertie et un reste d'éducation puritaine le lui interdisaient. Oh !… Vladimir Alexandrovitch, arrivé très jeune aux Etats-Unis, avait beaucoup de charme. Ce charme slave qu'il entretenait en roulant les " r " à la rrrusse. Mais Vladimir n'était pas disponible pour toutes sortes de raisons. Alors Dorothy prit de plus en plus l'habitude de se confier à sa psyché. Si bien qu'elle ne fut pas tellement surprise le jour où le miroir lui rendit la politesse.
   » Psyché lui parlait à son tour. Tout au moins elle répondait à ses questions. Psyché avait une voix douce, un peu acidulée qui se situait quelque part entre la soprano et le contre-ténor (Dorothy aimait l'opéra) et qui se caractérisait par des effets d'écho, ce qui n'avait rien de surprenant venant d'un miroir… Quand Dorothy s'exerçait à pratiquer la révérence, elle ne manquait jamais de consulter Psyché : « Toi qui sais, dis-moi, l'ai-je bien réussie ? Tu comprends, à mon âge, on n'a plus la même souplesse... C'est parfait ? Merci, Psyché, tu es un amour. » Souvent, elle lui disait : « Parle-moi d'Eugénie. » Qu'attendait-elle ? Des révélations croustillantes sur la vie sexuelle de l'impératrice ? Avait-elle bien compris qu'Eugénie n'était ni Marilyn Monroe ni Madonna ? Peut-être tout simplement l'impératrice n'avait-elle acquis le miroir qu'une fois en Angleterre et après le décès de son auguste époux. Quoi qu'il en soit, dans son journal, Dorothy s'étonne du peu d'écho que recevait sa demande. J'en ai déduit, écrit-elle, qu'Eugénie ne parlait pas à Psyché. Sans doute estimait-elle que c'était au-dessous de sa dignité impériale...
   Harry s'humecta les lèvres.
   — Ou tout simplement qu'elle n'avait pas à partager ses secrets, suggéra le docteur Snyder.
   — Dorothy a tout de même laissé dans son journal quelques indications sur les confidences du miroir qui se plaignait, entre autres, de l'ingratitude des hommes (et des femmes, en particulier). Après des années de bons et loyaux services, de fidélité à leur image, vous n'êtes plus à leurs yeux et à tous leurs sens qu'un meuble parmi tant d'autres. C'est à peine s'ils vous jettent un regard, le temps de rectifier un détail de leur tenue. Et vous n'avez plus guère de rapports qu'avec la femme de chambre qui vous reproche de lui renvoyer une mauvaise image ou qui vous donne un coup de torchon en pensant à ses amours. Parmi tous ceux que j'ai servis, vous êtes la seule qui m'ait considérée comme autre chose qu'un élément du décor ou une commodité, disait en substance Psyché et, apparemment, elle avait beaucoup changé de main depuis sa création que Dorothy faisait remonter à la fin des années 1860 - sur quelles bases, je n'ai jamais eu le moyen de le savoir.
   » Psyché avait-elle ce qu'il est convenu d'appeler une mémoire sélective, exerçait-elle plus ou moins sciemment un choix entre ses souvenirs ? C'est le genre de question que Dorothy ne manquait pas de se poser. Elle se demandait également si le bois n'était pas meilleur conducteur que le verre, pour l'image comme pour le son. Et prenait à témoin l'exceptionnelle qualité des Stradivarius. Un jour, hélas, Psyché cessa de parler et resta rebelle à toutes les sollicitations. Avait-elle, par quelque accident, perdu son exceptionnelle mémoire ? Etait-elle victime de quelque insecte qui, en la forant, avait détruit l'équivalent de ses cordes vocales ? Déçue, vexée par quelque maladresse de Dorothy, avait-elle décidé de bouder, voire de se taire à jamais ? Ce que sa maîtresse refusait de croire.
   » Le lendemain, un court-circuit provoqua un incendie qui dévasta la villa, malgré la rapide intervention des pompiers. Au milieu des décombres à la fois inondés et fumants se dressait insolemment la psyché intacte. Le verre était seulement recouvert en partie d'une couche de cendres. Mais on y distinguait parfaitement une inscription tracée au rouge à lèvres. Les parents, les amis et les serviteurs de Dorothy confirmèrent sans un instant d'hésitation qu'elle était de sa main.
   Harry s'interrompit, attendant, sollicitant LA question. Le docteur Snyder, toujours très obligeant, la posa donc :
   — Et que disait l'inscription ?
   — Psyché, prends-moi !...
   Harry finit sa chope avant de conclure :
   — De Dorothy elle-même, on ne retrouva rien. Rien d'autre que son bonnet de nuit…

FIN


© Pierre Jean Brouillaud. Reproduit avec l'aimable autorisation de l'auteur.
 
 

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20/04/09