Pierre Jean Brouillaud, qui a beaucoup roulé sa bosse et exercé plusieurs professions -dont celles de journaliste et de traducteur- a publié, en littérature générale, chez Calmann-Lévy, un roman (Les Aguets) et deux recueils de nouvelles d'inspiration fantastique (La Cadrature et L'Angle droit), avant de passer à la science-fiction. En 1975, il a fait paraître Tellur dans la collection "Ailleurs et Demain" (Robert Laffont).

En 1996, il a donné aux éditions La Geste un recueil intitulé L'Oeil de pierre (1).

Il a publié plus de 70 nouvelles dans de nombreuses revues françaises et étrangères. Ses novellas ont notamment paru dans Antarès et Miniature.

De 1987 à 1997, il a présidé INFINI, association des littératures de l'imaginaire d'expression française. Il s'est employé à développer les relations avec les littératures des autres pays d'Europe et a aussi publié, à ce titre, plusieurs traductions de l'italien, de l'espagnol et du portugais.

(1) Ce recueil contient : Le Secret d'Andérès, Dédale, Quand l'Heure viendra.  

 




Photos et bio/biblios Par titre Par auteur Par thème
Les Soirées du Blue Buzzard - 4

Le Doute et la preuve



    — Vous l’avez vu ? lança le docteur Snyder à la cantonade.
   — Quoi ? demanda distraitement Harry, le professeur.
   — Tout San Juan ne parle plus que de ça, soulignai-je.
   Aussitôt l’ambiance monta de plusieurs crans dans le saloon du Blue Buzzard.
   — Oui, Steve, fit Johnny, j’ai lu l’entrefilet dans ton canard.
   — Tu l’as remarqué. Au San Juan Chronicle on y est allé mollo. Avec les précautions d’usage.
   Johnny insista :
   — Il y a bien une photo, mais on n’y distingue pas grand-chose. Rien qu’une traînée lumineuse…
   — Pendant ce temps, les langues se délient, dit le docteur. On aurait vu comme des feux derrière la pinède.
   — D’autres prétendent qu’il se serait posé, ajouta Johnny.
   — À la suite d’une rumeur persistante, ai-je rappelé, notre fringant shérif a mené son enquête.
   — Tant que vous y êtes, coupa une voix, vous auriez pu parler de Joselito. Voilà un truc qui fait vendre de la copie.
   — Joselito..., dit Harry, songeur. Qui s’en souvient encore ? Ça remonte à…
   — Trente ans, coupa Jeff Bartholomew, le pharmacien retiré des affaires.
   Snyder hocha la tête :
   — Ah ! C’est vrai, Jeff, dans le temps tu collectionnais ce genre d’histoires. Mais tu nous as toujours dit… Je cite, de mémoire : « Les Extraterrestres n’existent pas. Dans l’état actuel de nos connaissances, c’est la conclusion vers laquelle je tends. Il nous reste à étudier le phénomène sous l’angle de la psychologie collective. Comment d’innombrables êtres humains peuvent-ils, de plus ou moins bonne foi, croire à l’existence des E.T. ? » Et tu concluais : « Nous assistons à la naissance d’un mythe. » Exact ?
   — Oui, c’est bien la thèse que j’ai défendue avec passion dans ma jeunesse. Il y a de cela… quelque trente, voire quarante ans.
   — Alors, cher ufologue, reprit Snyder après une gorgée de Guinness, qu’est-ce que tu penses de ce nouvel incident ?
   Bartolomeo sembla rougir. Il hésita, but une gorgée d’ale et reprit :
   — Hier soir, je suis sorti me promener sur les hauteurs qui dominent la ville. C’était une belle nuit d’été. J’admirais le ciel de velours noir. Le manteau d’étoiles dont parle le poète… Mais pas un signal autre que le clignotement de ces mondes pour longtemps, et peut-être à jamais, inaccessibles. Seul message sonore, le chant des grillons. Dans ce coin, il en reste encore. Un paysage que nous connaissons bien. À droite, l’inflexion des collines. Devant nous, le port, la mer piquée de constellations qui dansent avec la houle. Tout à droite, la découpe noire de la pinède… La pleine lune…
   — Bon, ça on connaît, on y est allé, rappela le professeur. Mais où sont les E.T. ? C’est vrai que la Lune ne constitue qu’une banlieue…
   Snyder se racla la gorge :
   — Alors, Jeff, ces fameux OVNI ? …Un mythe né des peurs de la guerre froide, d’après toi Depuis ces années-là, on n’en parle plus guère, sauf parmi quelques hurluberlus qui échangent leurs blogs et parmi les adeptes des sectes. Mais pardon, nous t’avons interrompu…
   — Je rêvassais… Soudain, un nuage passa sur la Lune… Puis, de derrière les troncs, jaillirent deux lumières. Des phares. Voilà, me dis-je. Il n’en fallait souvent pas plus. Une lueur dans la nuit et, tout de suite, ils voyaient des OVNI… Bon, les phares d’une voiture. Tout bêtement… Ils s’éteignent. L’ombre complice. Des amoureux dans le soir d’été… Quand une autre lumière vive m’a fait lever les yeux. Des feux brillaient dans le ciel. Disposés en courbe, ils laissaient deviner sous un éclairage diffus… un sphéroïde. Matière lisse, métallisée, de teinte rose. Au centre, transparent, on distinguait des hublots qui projetaient des lueurs multicolores.
   Bruits divers dans la salle.
   Snyder claqua des mains et cria :
   — Please !
   — Chers amis, vous ne me croirez pas, comme je n’en croyais pas mes yeux… Une soucoupe !!!
   Mouvements divers.
   — L’engin se déplaçait sans émettre le moindre bruit, et ce silence le rendait encore plus impressionnant. ... Il grossissait. Il occupait tout un pan du ciel. Il glissait sur la cime des pins qui se découpaient ainsi à contre-lumière et prenaient des teintes irréelles. Tout le ciel était rose électrique, avec des giclées d’orangé, de bleu, des irisations. J’écarquillais les yeux. Je rêve debout. Non ! Je suis fatigué… Il a suffi que j’y pense tout à l’heure... Les vieilles rengaines qui reviennent, avec l’âge. Les OVNI n’existent pas. La conclusion à laquelle je suis parvenu après vingt ans de travaux, d’enquêtes, d’interviews. Entre le doute et la preuve.
   Maintenant le silence régnait au Blue Buzzard, dans une salle attentive. Tonio, le patron, s’était assis derrière le comptoir.
   — Aussitôt, je me remémore : demain j’aurai soixante-dix ans. Une blague que me font les amis et ex-collègues pour cet anniversaire que j’aurais préféré oublier. Ou bien un coup monté par mes anciens adversaires, par le dénommé Baltasar, qui ne recule devant rien… J’ai fermé les yeux. Je les ai rouverts. L’engin était toujours là. Pire ! Il prenait un virage à 45 degrés, fonçait droit sur moi. J’ai failli, m’écarter, m’enfuir, lâchement. Il y aurait une poursuite, comme dans les rêves, comme au cinéma. Mais j’ai tenu bon. Les E.T. n’existent pas…
   Bartholomew leva ses mains ouvertes et les laissa lentement retomber :
   — L’engin se pose dans une aveuglante lumière blanche. Il devait avoir 15 mètres de diamètre. Aussitôt à terre, il éteint ses phares. La structure pâlit. Diaphane, transparente, elle laisse voir derrière elle le décor de la pinède. L’engin s’éteint presque, une seconde, comme pour mieux me convaincre que je suis victime d’une vision, d’une illusion d’optique. Il se rallume ; s’éteint, pour mieux entretenir le doute sur sa réalité. Il se rallume, se précise. Il a retrouvé consistance et relief. Dans la coque, une porte s’ouvre en iris. À la sortie du sas apparaissent deux petits hommes verts, hauts d’environ 90cm, macrocéphales, chauves, affublés d’antennes et vêtus de combinaisons phosphorescentes. Décidément, il ne manque rien à ces Martiens de carnaval. Le plus trapu des macrocéphales me salue, levant son énorme main, écartant ses longs doigts ridés comme ceux des singes. Des doigts difformes, en caoutchouc. Son nez, en forme de courte trompe, se dresse, phallus au milieu de la figure. Sous le bourrelet qui remplace les cils luisent des yeux verts et veloutés, presque tendres. Bas les masques ! ai-je crié. C’est très drôle, mais la plaisanterie a assez duré. Les yeux accommodent, expriment. Quoi ? L’indulgence ? La pitié ? Pourquoi pas ? Ils me prennent pour un vieil imbécile. Une voix sort de cet amas difforme.
   Mais une sirène hurla du côté du port, obligeant Jeff à interrompre son récit.
   — Une voix, reprit-il, une voix qui semble mal assurée, qui cherche à se placer. Un cran trop haut, pour le moment. Une voix qui, good gracious ! ne m’est pas inconnue, car elle rappelle curieusement celle de Baltasar… C’est trop fort ! J’essaie de me calmer… Jeff Bartholomew ? dit-elle. Alors se noue un invraisemblable dialogue. Je réplique : Vous connaissez mon nom ! C’est la preuve. La preuve d’un coup monté. Comment des E.T. me connaîtraient-ils ? Sur l’énorme tête s’esquisse ce que je n’ose appeler un sourire ; la voix réplique : Depuis si longtemps tu nous poursuis de ton doute. Tu nous as traqués à travers la mythologie, chez les Papous, les Précolombiens, les Africains, sur les Andes et dans le Tell, dans le Tassili, dans la Bible. Enoch et le char de feu. Moïse et le Sinaï. Autant d’épisodes qui témoignent, selon toi, de la permanence du mythe et de notre irréalité. De notre côté, nous avons tout répertorié : nos machines ont lu, classé, synthétisé tout ce que vous avez publié sur les extraterrestres. Mais nous n’apparaissons qu’à ceux qui croient en nous. Je ricane : Alors vous vous trompez d’adresse. Je ne crois pas en vous. Nouveau « sourire » : Tu nous vois. Je crie : Illusion d’optique. Vous n’existez pas. La voix s’adoucit. Elle n’a plus les intonations du maudit Baltasar : Au fond de toi-même, tout au fond, tu crois en nous, malgré les dénégations de ton esprit critique. Depuis quarante ans, tu n’attendais, tu n’espérais que cette rencontre. Ta raison renâcle, mais ton cœur bondit de joie. Tu es bien notre homme… C’est notre apparence qui te choque ? Qu’à cela ne tienne. - Avouez-le, dis-je, vous avez fait exprès de vous déguiser en Martiens. Les antennes gigotent : Pour t’éprouver, oui. Mais nous ne pouvons paraître que sous une forme adaptée à notre interlocuteur. J’objecte : Il y en avait d’autres. - Beaucoup d’autres, Jeff Bartholomew. Alors pourquoi pas celle-ci ? Nous pensions te faire plaisir en te rappelant ta jeunesse.
   Le narrateur secoua la tête, s’humecta le gosier.    De son ton le plus docte, le docteur Snyder prit un instant le relais :
   — C’est l’image convenue. Avec le développement cérébral qu’exigent les progrès de la connaissance et ceux de la technologie. Pour nous, grosse tête est synonyme d’intelligence, petite tête vaut cervelle d’oiseau. Encore que… Mais poursuis !
   — Quant aux antennes, me dit le macrocéphale - et il les caresse et, à la façon des escargots, fait monter ses yeux à l’extrémité des cornes - comment nous en passer si nous devons fouiller le cosmos et recevoir nos instructions ? Je lui réponds qu’il aurait pu m’épargner ce cliché. Il insiste : Admets un instant, pour la démonstration, que je me présente en Terrien, de race blanche, bien sûr. Comment te prouver que je suis un E.T. ? Par un tour de parapsychologie ? De lévitation, par exemple ? C’est pour le coup que tu crierais à la mystification. Nous pourrions, tiens, pourquoi pas ? Stupéfait, je me trouve alors devant mes propres doubles. Tes clones, raille le visiteur, ainsi, nous pouvons obtenir une armée de Bartholomew qui peupleront le cosmos. Un peu monotone, non ? Puis, par un effet de fondu enchaîné, deux silhouettes ont remplacé mes doubles. Deux clones ventripotents, humains, trop humains, décatis, avec leurs cheveux longs et rares – encore plus rares cette fois. Baltasar, l’ennemi ! En deux exemplaires ! Deux sourires sarcastiques. Deux voix trop aiguës, éraillées par l’âge, deux fois celle de Baltasar. Elles piaulent en duo : Alors, Jeff Bartholomew, si nous parlions mythe ? Tu disais, t’en souviens-tu ? Je hurle : Faites-moi grâce de cet imbécile ! Je préfère les Martiens. On aurait juré qu’un sourire imperceptible flottait dans l’obscurité. Sur l’écran de la nuit ont surgi des anatomies animales : tête de lion, corps de chèvre, queue de… dragon. Les trois éléments tournent, cherchent à s’associer, s’échangent et ils finissent par s’accoupler pour former ce que l’on appelait jadis une chimère. Et la chimère crache des flammes. Oui, ai-je grogné, on peut de même intervertir : tête de bique, ventre de dragon, queue de lion. C’est en quoi consiste l’originalité de la plupart des auteurs et artistes. Mon interlocuteur ébauche une horrible grimace : Tu n’es pas bon public. Je riposte : Le cosmos n’est pas le carnaval. Le macrocéphale a le bon goût d’approuver : Exact. Et les chimères sont aujourd’hui le produit du génie génétique. Exaspéré je lâche : Avez-vous un vrai visage ? Redressement des antennes : Bonne question. Si nous l’affichions, tu ne le verrais pas. Et pour nous le dilemme est le suivant : ou bien nous apparaissons tels que les naïfs nous voient, et tu ne nous crois pas parce que tu sais que nous ne pouvons pas être construits selon vos lois. Ou bien nous apparaissons tels que tu nous imagines, mais tu ne peux imaginer ce qui, dans ton monde, n’existe pas et n’a jamais existé. C’est la loi énoncée par l’un de vos auteurs
   — Edgar Poe, précisa le professeur.
   — Nous ne pouvons donc, à tes yeux, comme à ceux de tous les hommes, être composés d’éléments qui n’existent ni dans votre nature ni dans vos créations antérieures. Vous pouvez à la rigueur admettre le principe des formes d’organisation du vivant différentes des vôtres, mais vous ne pouvez pas vous les représenter. Et si votre intelligence n’était pas assez grande pour contenir votre réalité ? Tu te souviens de l’ange qui voulait vider la mer avec une petite cuiller, ou quelque chose d’approchant. On peut retrouver la référence en moins de temps qu’il n’en faut à vos ordinateurs. Il s’agissait, si mes souvenirs sont exacts, d’illustrer votre mystère de la Trinité. Parabole du mystère. Mystère de la parabole. Une des rares fois où votre superbe intelligence a reconnu ses limites. J’ai cru le moment venu de lui tendre un piège : Vous prendriez-vous pour Dieu ? - Non, répondit-il, mais c’est ainsi que nous voient certains d’entre vous. À dire vrai, nous possédons au moins un de ses attributs, l’inconcevabilité, si le mot lui-même existe. Alors comment savoir si nous existons vraiment ? Il faudrait en appeler à la concordance des témoignages. Mais tu es seul. Pour tout témoin, tu n’as qu’un voisin qui se tait et se cache. Ce qui semblerait indiquer qu’il nous voit. Mais il reste la possibilité d’une hallucination collective. Hein, Jeff Bartholomew, c’est bien l’une de tes hypothèses. Et il a cru bon d’expliquer : Sais-tu qu’il n’est pas si facile de prendre corps à votre façon. Il nous faut opérer une réduction à l’humain. Dans votre peau, ce sac où s’enveloppent vos organes, nous ne sommes pas à l’aise. C’est alors qu’intervint le second visiteur qui jusque-là n’avait rien dit et dont je me demandais s’il maîtrisait notre langage
   Jeff s’appuya contre le dossier de la banquette, reprit son souffle et croisa les bras :
   — Songe, fit-il, songe, Bartholomew, peut-être n’avons-nous pas de vrais visages. Ne sommes-nous que des esprits, des forces mentales ? Ce qui n’est encore qu’une image. J’objecte : Vous parlez. - Bartholomew, la parole est un son,. Tu le sais, le son est une vibration de l’air. Il nous suffit donc de faire vibrer cet élément d’une certaine manière pour reproduire votre parole. C’est pour nous l’enfance de la technique. Nous produisons le son, l’image et la matière par la force de notre esprit. - Peuh ! ai-je craché, un exercice d’illusionniste ! Le premier énergumène reprit la parole : Nous créons réellement la matière, avec son poids, sa densité, son grain. Tu peux toucher. Donne-moi ta main. J’ai un mouvement de recul. Tu ne risques rien. Nous sommes décontaminés. - C’est vous qui risquez la mort, si vous êtes de vrais E.T. Il émit un raclement qui pouvait passer pour une forme de rire : Nous sommes immunisés contre toutes les souches terrestres. Je me force à tendre la main. Puisqu’ils n’existent pas ! Surmontant mon dégoût, j’ai touché les longs doigts ridés, mous, tièdes. D’une tiédeur j’allais dire bêtement : extraterrestre. D’une tiédeur irréelle. Ce qui ne veut rien dire. Si, pourtant. Je n’avais jamais remarqué qu’il pouvait y avoir des nuances dans la tiédeur – pas de degré mais de nature. Ça tient beaucoup au contact de la matière. Un grain, un épiderme différent. Le degré aussi. La tiédeur varie. La créature doit moduler. Elle expérimente, cherche le contact. Pour m’influencer. Faire passer en moi un courant, un flux. Me soumettre à son pouvoir. Faire de moi un instrument. Je ne pourrai plus retirer ma main… Mais je la retire sans difficulté. À peine un picotement. Je m’obstine : C’est de l’hypnose, vous me suggestionnez. - Nous le pourrions, mais profiter de notre supériorité psychique serait indigne de nous. Nous pourrions alors t’imposer de monter à bord, comme, à les en croire, ont fait certains d’entre vous. J’éructe : À bord d’un engin qui n’existe pas ! Les antennes frémissent : Il existerait. Tu y trouverais tout ce que tu attends : des matériaux inconnus, plus résistants que vos meilleurs alliages ou synthétiques, des énergies aussi nouvelles que fantastiques, indéfiniment renouvelables. Rien de ce que vous avez conçu, imaginé : l’antigravitationnel, l’ionique, le photonique, etc. Un mode de propulsion auquel vous ne pouvez songer, car il sort de votre cadre mental et vous n’avez pas de mot pour l’exprimer. Tu y trouverais tout ce qui est nécessaire à un homme : une cellule où se glisser. Nous jouerions les équipages. Nous te ferions visiter l’engin. Par la supériorité de notre technique nous t’éblouirions. Puis nous te relâcherions pour te permettre de témoigner et de convaincre, avant de nous échapper dans une énième dimension. Pour tes semblables, tes amis, nous laisserions des traces visibles dans le paysage. Nous avons des boosters qui font cela très bien. Je saisis l’occasion : Joselito, ça ne vous dit rien. Un silence. Pourquoi ? - Il ferait partie de ceux que vous ou vos semblables auraient kidnappés. - Tu permets ? Ils se regardent ou font semblant, paraissent se concentrer, solliciter leur mémoire. Je précise : un petit brun, maigrichon, avec un œil qui dit zut à l’autre. – Pardon ? Enfin, je marquais un point. J’avais touché leurs limites. L’expression, trop familière, leur échappait. Par politesse, j’ai rectifié le tir : strabisme divergent. Ça, ils connaissaient. Mais, par ailleurs : Joselito, non, ça ne nous dit rien.
   La salle a frémi.
   — Le gaillard était couvert de dettes, lança Johnny, et sa femme le trompait depuis dix ans avec un cul-de-jatte. Il en a profité pour se tirer sans laisser d’adresse. Et on a fait un rapprochement qui ne repose sur rien.
   Brouhaha.
   — Please ! fit à nouveau le docteur Snyder, laissez Jeff poursuivre.
   — J’ai enfin posé la question qui me turlupinait : Pourquoi vous manifestez-vous ce soir ? Pourquoi seriez-vous revenus au bout de 30 ou 40 ans, près d’un demi-siècle ? Réponse : Nous n’avons jamais quitté les pages des livres, les écrans, l’Internet ni les rites des sectes pour lesquelles nous sommes l’alpha et l’oméga, l’origine et l’avenir de votre espèce, les sauveurs d’une humanité incapable de se sauver elle-même. Foutaises, diras-tu. Mais si ça leur plaît… Pourquoi chercherions-nous à les en dissuader ? - Alors pourquoi vous présenter à moi qui n’ai rien à voir avec ces « foutaises » ? - Bartholomew, à croire que, plongé dans tes chères études ou perdu dans tes souvenirs, tu ne suis pas l’actualité. Sur votre boule terraquée, ça recommence à sentir le roussi. À nouveau, de sanglants conflits vous déchirent à l’échelle du globe. Votre incorrigible espèce pille, saccage, salope, empoisonne son habitat alors que, tu le sais bien, je l’ai lu maintes fois dans ta pensée, elle n’a que le rêve, mais pas l’assurance d’en trouver un autre. Donc, on est revenu voir. Au train où vont les choses, on ne s’ennuiera pas… Si nous sommes pareils à un dieu, c’est à celui qui suit vos palinodies en se curant les ongles. Une fois de plus, je cite un de vos auteurs, un certain James Joyce, À cette différence près qu’au lieu de rester sur ce qui nous tiendrait lieu de nuage, nous descendons voir… Ces salopards ne manquent pas de culot, ai-je pensé. C’est donc pour ça qu’ils sont revenus…
   Jeff secoua la tête et poursuivit :
   — Un instant de ténèbres précéda la levée d’un éclairage a giorno qui baignait la clairière et toute la pinède. Invisible, un des visiteurs reprit : Tu peux tenir notre rencontre secrète afin de ne pas te déjuger. Personne ne nous a vus.Oh ! c’est ce que vous dites. Et cette silhouette qui s’est glissée dans le buisson ? ai-je rappelé. Que crains-tu ? C’est le sourd-muet. Allons ! Tu te demandes si tu ne nous as pas inventés un soir de pleine lune. Un soir où tu te laissais aller, malgré tes dénégations. La vérité, c’est que nous t’avons inventé en tant qu’ufologue… Sans nous tu n’aurais même pas vécu dans le doute, mais dans l’inconscience, prisonnier de soucis dérisoires – comment dites-vous ? au ras des pâquerettes. Nous avons suscité l’intérêt que tu nous portes, nous l’avons nourri de nos apparitions, celles-là mêmes que tu contestes. Le cosmos n’est pas le carnaval. Mais il n’exclut pas sa part de mystification. Après t’avoir séduit, nous t’avons amené à douter de nous. Nous avons fait en sorte que les preuves, lors de tes enquêtes, prêtaient toujours à controverse. Nous avons aussi cela de commun avec les dieux : nous exigeons un acte de foi. De quel prix serait cette foi si notre réalité ne faisait aucun doute ? - Mais enfin, ai-je crié, excédé, d’où venez-vous ? - C’est la seule question à laquelle nous ne répondrons pas, car elle est superflue. Tu connais la réponse. Sinon, sa recherche occupera utilement le reste de tes jours. À la prochaine, Jeff Bartholomew. La lumière se contracte autour de deux corps transparents, corps célestes qui s’effacent, passent dans un monde à autres dimensions. Dans le ciel, une lueur en forme de toupie. Le sphéroïde prend son virage à angle droit. Disparu, il a franchi la barrière photonique ? Ou quoi ? Sphéroïde. Pour la galerie. Quelle galerie ? Tommy, le sourd-muet, sort du buisson, mime la rencontre et la silhouette de l’engin… La preuve ! Trouver la preuve ! Très agité, Tommy me montre un cercle d’herbe brûlée. Et ça sent le roussi. J’hésite. Je balance entre le réflexe professionnel du chimiste : cueillir des brins d’herbe en vue d’analyser les gaz de combustion ou les substances en cause, et la crainte de toucher aux preuves, car le phénomène appelait une enquête. Le doute, toujours le doute… Je n’ai rien fait, sinon raconter ma mésaventure au shérif. Je présume que Bob s’est rendu sur les lieux, qu’il a vu la preuve, qu’il a pris des photos… Mais je dois dire que moi-même, je suis revenu sur les lieux ce matin. L’herbe était écrasée, mais ne portait plus trace de brûlures. Peut-être avions-nous mal vu dans la nuit qui retombait après les flots de lumière.
   — Le doute, ironisa Johnny.
   — Et notre sourd-muet ? demanda Snyder. Bob l’aura-t-il…
   — Entendu ? coupa l’insolent Johnny.
   — Fait venir, corrigea Snyder, agacé.
   Bartholomew haussa les épaules :
   — Qui sait ce qu’il a pu en tirer ?
   J’ai confirmé :
   — Bob a déjà envoyé son rapport.
   — Hum ! fit Harry, on peut craindre qu’il soit classé sans suite.
   Après un silence général, Snyder s’adressa de nouveau à l’assistance.
   — Je vous conseillerais bien de tenir vos langues, mais vous ne les tiendrez pas.
   — Never mind, interjeta Harry, on pensera qu’ils fabulent…
   — Et notre journaliste, gloussa Johnny. Qu’est-ce qu’il en dit ?
   — Encore une histoire qu’on ne peut pas diffuser de crainte d’affoler la population, répondis-je. Mais qu’importe ! Un scoop comme celui-ci, un vieux pisseur de copie n’y renonce pas. Je le passerai… Je le passerai, avec les précautions d’usage, dans le supplément du week-end.
   — Sous quelle rubrique ? demanda le docteur Snyder.
   — Fiction.


FIN


© Pierre Jean Brouillaud. Reproduit avec l'aimable autorisation de l'auteur.

Nouvelles

Le Baril

Le Bain de Onze heures

La Fourchette
Toby...

Le Robonostic

Retour à Las Arenas

Le Monstre...

Grand Hôtel

14/09/07