Pierre Jean Brouillaud, qui a beaucoup roulé sa bosse et exercé plusieurs professions -dont celles de journaliste et de traducteur- a publié, en littérature générale, chez Calmann-Lévy, un roman (Les Aguets) et deux recueils de nouvelles d'inspiration fantastique (La Cadrature et L'Angle droit), avant de passer à la science-fiction. En 1975, il a fait paraître Tellur dans la collection "Ailleurs et Demain" (Robert Laffont).

En 1996, il a donné aux éditions La Geste un recueil intitulé L'Oeil de pierre (1).

Il a publié plus de 70 nouvelles dans de nombreuses revues françaises et étrangères. Ses novellas ont notamment paru dans Antarès et Miniature.

De 1987 à 1997, il a présidé INFINI, association des littératures de l'imaginaire d'expression française. Il s'est employé à développer les relations avec les littératures des autres pays d'Europe et a aussi publié, à ce titre, plusieurs traductions de l'italien, de l'espagnol et du portugais.

(1) Ce recueil contient : Le Secret d'Andérès, Dédale, Quand l'Heure viendra.  

 




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Les Soirées du Blue Buzzard - 3

Toby ou l'oreille fendue

   Qu’est devenu Toby ? fit Willy, le bibliothécaire. C’est ce que me demandent les habitués devant le gros matou noir qui dort près du chauffage, dans la salle de lecture.
   — En effet, confirma le docteur Snyder. Tout le monde se pose la question. Et qu’est-ce que tu leur réponds ?
    Toby ? Mais vous le voyez. C’est lui… Ils sourient d’un air entendu. Ah ! oui ! Je comprends. Vous lui avez donné le même nom. Touchant ! Moi, je n’insiste pas. Ce serait trop long à leur expliquer. Et ils ne comprendraient pas. Mais je pourrais leur dire : regardez bien : l’oreille fendue dans une bagarre, une moustache plus courte que l’autre. Ça ne trompe pas. Vous voyez bien que c’est Toby, le vrai, le seul, l’unique. Resterait à leur raconter comment et pourquoi il a changé de pelage.
    Au Blue Buzzard, on prend son temps, dit Harry, le Professeur. Tonio va nous servir une tournée. Willy, on t’écoute.
   C’est par toi que tout a commencé, Harry.
   Par moi ?
    Oui. Quand tu as parlé d’univers parallèles. Ce qui a été le déclic. J’avais déjà lu des trucs là-dessus, bien que je n’aie pas trouvé grand-chose dans notre bibliothèque municipale. Je me suis mis à rêver, à cogiter, à fantasmer. Ça devenait une idée fixe. Par exemple, admettons que l’on puisse passer d’un univers à l’autre. Va-t-on retrouver le même décor ? En quoi sera-t-il différent. Naïvement, j’imaginais, par exemple, qu’il se situerait pour nous comme inversé par un effet miroir, la gauche à droite et la droite à gauche. Et ainsi de suite. Ça devenait une obsession. Comment elle a tourné, je ne l’ai encore jamais raconté à personne. Mais si ça vous amuse…
   Vas-y ! fit le chœur des clients.
  Un beau matin, au réveil… Je dis bien : au réveil. Pas besoin de me pincer ; je suis parfaitement éveillé, conscient, lucide. Un beau matin donc, j’ai comme des troubles de vision. Un voile. Je cligne. Un œil, puis l’autre. Je me frotte les paupières. Le passage ! Oui ! Il s’annonce. À force d’y penser, de le chercher, de le vouloir, ou peut-être par le plus grand des hasards, je l’ai enclenché. Sur un simple fondu enchaîné, vous connaissez. Mais un fondu au blanc, un blanc lumineux, aveuglant presque. San Juan un, le nôtre s’est estompé, effacé.

   
San Juan bis apparaît encore floue, aux contours indistincts. Identifiable, pourtant. Le port, sa jetée et son phare, l’ancien bassin de radoub occupé par la drague et la ronde incessante des goélands. Je renifle l’odeur familière du goudron. L’image se précise. Hallucinant ! Je me trouve devant le panneau d’agglomération. Il comporte deux mots, tout au moins deux groupes de signes ressemblant à des lettres. SAN JUAN en langue locale sans doute. Des caractères comme ceux que vous pouvez voir sur des inscriptions très anciennes ou très exotiques et tout aussi indéchiffrables, énigmatiques, pour les profanes et même pour les bibliothécaires de mon espèce habitués à toutes sortes de grimoires.
    Essaie de te souvenir, de les visualiser, fit le docteur Snyder.
   Willy traça dans l’air des lignes brisées, hésitantes, un dessin assez informe.
   Hum ! grogna le docteur.
    La prochaine fois, prends ton appareil photo, lança une voix.
    Je débarque – façon de parler… J’arrive de notre monde en plein après-midi. Il fait une chaleur étouffante. Sur le quai qui ne semble peuplé que de goélands, je distingue bientôt deux personnages qui déambulent. Je ne les connais pas. Ce qui me plait, tout d’abord. San Juan bis n’est pas, comme on disait naguère, une copie carbone de notre ville bien aimée, puisqu’il y a ces inconnus. Je constate un décalage qui annonce toute une série. Ensuite, je suis quand même un peu déçu de découvrir qu’ils ne me prêtent aucune attention. Ce qui tend à infirmer mon impression première. Pour eux, je fait partie du décor. Puis je les observe. Je me dis que ça doit être des marins à voir leur démarche chaloupée, caractéristique. Gens de mer et de passage. Je ne peux donc en tirer aucune conclusion. Je m’approche. Ils ne semblent pas s’apercevoir de ma présence. Ils bavardent dans une langue qui m’est étrangère. Ce qui, en soi, n’a rien d’étonnant chez des marins. Ou bien parlent-ils la même langue que celle du panneau d’agglomération ? Je remonte vers le centre ville. Quelques habitants vaquent à leurs occupations. Ceux-ci, je les reconnais. Dan O’Connor, par exemple. Je les salue. Apparemment, ils ne m’ont pas remarqué ni entendu. Mon salut reste sans réponse. Par une sorte de crainte assez irréfléchie, je n’insiste pas. Alors je me mets à la recherche du Blue Buzzard bis. Je me dis : notre établissement favori, ce sera le test. Je tourne la rue. Pas d’enseigne qui grince au vent du large. Pas trace de Blue Buzzard. À sa place, un bâtiment de briques noirâtres d’où sortent par rafales des bribes de cantiques. J’entre. Daisy Mitchell est à l’harmonium. Je l’identifie par sa coiffure à bandeaux délicieusement rétro… J’ai l’impression qu’elle m’a repéré ; Je lui fais un signe amical. Pas de réaction. En échange, un petit vieux, inconnu, tout rabougri mais conscient de mon existence, me refile un livre de psaumes. Que puis-je en faire ? Je ne comprends pas un traître mot. Quand la ferveur de la congrégation atteint son paroxysme, je glisse le livre sous un banc et m’esquive. Je fais demi-tour et m’engage dans Anchor Lane, MA rue… Me voici devant chez moi… My God ! Ça devait arriver. Sous le porche, dans son rocking chair se balance mon double, celui que j’appellerai Willy deux, pour plus de commodité… Bon… Le double lève les yeux, m’identifie. Vous me direz : pas étonnant qu’il t’ait reconnu, lui. Il est ainsi le seul à réagir, avec le petit homme au livre de cantiques. On peut quand même se demander – pardonnez cette digression – s’il ne faut pas une sensibilité particulière pour détecter ces… phénomènes. Mais je ne voudrais pas donner l’impression que je m’adresse des compliments. Passons… Willy deux ne manifeste à me voir aucune surprise (à croire que ça lui est déjà arrivé), rien qu’un certain agacement lisible dans ses yeux. Je dis : dans ses yeux parce que, s’il a marmonné quelques mots, ceux-ci sont incompréhensibles. Marins ou pas, San Juan bis, vous l’avez saisi, ne parle pas notre langue. Là, en particulier, cesse le parallélisme. Ce qui ne simplifie pas les choses. À lui, du moins ma présence n’a pas échappé. Bien au contraire. Très vite, il quitte son fauteuil et se met à gesticuler. Cocasse, nous tentons de nous expliquer par signes. Quel effet ça produit de se trouver en face de son double ? On a beau s’y attendre, un effet bizarre, mais, bientôt, oui, c’est l’agacement qui l’emporte. Pourquoi ? Pas seulement parce que les deux interlocuteurs, faute de langage commun, ont du mal à se comprendre. Mais tout d’abord parce que, chez le « parallèle », le manque de surprise m’irrite. Serais-je un personnage si banal que mon apparition semble une évidence ? Et surtout parce que le double, cette image de soi, on ne l’aime pas. On se trouve mal foutu, trop long par ci, trop court par là, le nez de travers, les oreilles décollées. Mal fagoté, mal rasé, une sale gueule. On compare. On voudrait que l’image soit une mauvaise copie. Ce qui rassurerait. Mais non, il faut l’admettre, elle est fidèle. Celui-là, on ne l’aime pas, on n’est pas obligé de l’aimer. Et puis, disons-le, ce double, c’est la négation de notre personnalité, de notre individu, de notre identité. Chaque être humain se veut unique. C’est, croit-il, ce qui le distingue des autres animaux… L’agacement se change vite en hostilité verbale. Le ton monte. Le débit s’accélère. On en vient aux noms d’oiseau. En soi, ça ne tire pas à conséquence puisque les mots ne sont pas les mêmes, mais il y a le ton. Lui ne trompe pas. Manifestement, ma présence, mon existence même exaspère Willy deux. Et c’est réciproque. La tension croît. On frise le drame. Cet autre moi-même, je le supprimerais volontiers, comme il me gommerait volontiers, m’effacerait de son univers. Ah ! Je l’étrangle, si je peux. Je l’assomme, avec ce pot de bégonias. D’ailleurs, j’ai horreur des bégonias. Ça me rappelle de mauvais souvenirs. Chez moi, il n’y a que des géraniums. Bien que le pot soit le même… Qu’est-ce que je risque ? Aussitôt fait, je regagne mes pénates, mon univers, pas le seul donc, mais le vrai. Oui, mais comment ? Je ne sais pas encore où se trouve la sortie. Bien sûr, je pourrais tenter. Je serre les dents, je serre les poings. Moi, le rat de bibliothèque, l’homme tranquille, éprouver des envies de meurtre à coups de bégonias ! Vous voyez où vous mène le parallélisme. Rassurez-vous. Je n’oserai pas. Vous savez bien, un reste de respect pour l’espèce humaine, dans la mesure où ces êtres en font aussi partie, dans la mesure où ils ne sont pas simplement notre reflet. Toujours cette idée du miroir. J’ai lu des trucs de ce genre : comme tout marche par paires, si tu supprimes l’un, c’est-à-dire l’autre - enfin Willy deux - ne vas-tu pas, par le même coup – puisque tu ne peux pas exister seul - te supprimer toi-même ? Bien sûr, il doit penser la même chose, d’autant plus que lui n’en est apparemment pas à son premier double. D’ailleurs, c’est peut-être la répétition qui l’excède. Mais quand on y réfléchit… Supposons, disait Harry l’autre jour, que le nombre des univers parallèles, multipliés par une sorte de bourgeonnement, soit illimité. Effrayante perspective ! Votre moi reproductible comme de vulgaires caleçons. Une armée de Willy se répétant à l’infini… pareille à une armée de clones.
   Ne cédons pas au vertige, interrompit le docteur Snyder. Pour le moment, la paire nous suffit.
   Oui, pardon. Entendant mon double déblatérer, à travers ma colère je me pose quand même des questions. La langue qu’il parle me reste incompréhensible, mais les consonances ne me sont pas totalement étrangères. À croire qu’il parle… notre langue… à l’envers. Une fois encore, je cède sans doute à l’effet miroir. Les choses se révèlent plus compliquées, si j’ose dire… Les sons ou les lettres semblent se bousculer dans le désordre ou, plutôt selon un ordre différent de celui de nos langues usuelles. Je ne sais si vous me suivez…
    Oui, dit le Professeur. La permutation des lettres de l’alphabet. Un procédé connu, utilisé pour coder les messages.
   Pourquoi pas ? Il y a peut-être un code. Mais lequel ? En tout cas, j’ai de plus en plus l’impression que je parviendrai à rétablir le sens, à comprendre, avec le temps et la pratique… Je n’aurai ni l’un ni l’autre… Car l’affaire va se corser. Je suis connu pour être un célibataire endurci. Celui que j’ai jusqu’ici appelé Willy deux est marié. Et madame fait bientôt son apparition. Une belle rousse. Flamboyante. Surprise ! Elle ne s’en prend pas à l’intrus, mais à son époux. Lui reproche-elle de ne pas m’avoir ignoré ou bien au contraire – si je peux me bercer de cette illusion – de m’accueillir comme un chien dans un jeu de quilles ? En tout cas, elle semble lui adresser de violents reproches. Liou, un son qui revient toujours dans ses propos. Est-ce le véritable nom de mon « parallèle » ? Aujourd’hui encore, je me pose la question. Quand elle juge qu’on a assez aboyé, madame disparaît dans leur, dans « notre » logement. Quand elle refait surface, elle tient une bouteille courte, ventrue, et deux verres qu’elle a remplis d’un liquide à couleur de whisky. Elle m’en tend un et donne l’autre à Willy/Liou. Du whisky le breuvage en a vaguement le goût… On vide la bouteille. Le « parallèle » a du tout au tout changé de comportement. Il a compris – ou elle l’a persuadé - que l’antagonisme ne mène à rien. Moi aussi. On est tombés dans les bras l’un de l’autre et on pleure. Copains comme cochons. Tentative émouvante de fusion dans l’alcool… Tonio, les souvenirs, ça donne soif ! Merci de penser à moi… Finies les effusions, Willy/Liou et madame me font signe d’entrer. Je brûle de curiosité, mais, en même temps, j’éprouve une appréhension à l’idée qu’ils m’ont aussi volé mon cadre de vie. Leur maison semble, bien entendu, une copie de la mienne. Même entrée. Même salon. Ils m’invitent à m’asseoir. Dans mon fauteuil favori, faux Chippendale, qui doit être aussi le sien. Je détaille le mobilier, la décoration. Au mur les mêmes marines : voiliers dans la tempête, copies de toiles par Alastair Crook, un illustre inconnu. Il s’appelle ainsi, chez moi, du moins. Chez eux, je ne repère pas de signature. Mais je note les inévitables détails décalés, la couleur des coussins, par exemple. Chez eux, ce qui domine, c’est le bleu. Moi, je n’aime pas… On discute, si je puis dire. Avec un coup dans le nez , on arrive à coexister. Et même à s’entendre… Ils me gardent à dîner. Ma foi, je fais honneur à leur repas qui comporte quelques plats aussi indéterminés que savoureux. Du genre civet, en particulier. Chaleureusement je complimente la maîtresse de maison. Je crois qu’elle a compris, à en juger par son large sourire. J’ai même l’impression qu’elle me décoche un clin d’œil assez appuyé. La nuit venue, je fais mine de me retirer. Par politesse. Pour aller où ? Ils protestent et me conduisent dans leur chambre d’amis. Il faut ici que je donne quelques précisions. Ceux qui connaissent mon cottage savent qu’il comprend deux chambres, la mienne et la pièce que j’appelle la chambre d’amis. Liou et madame entendent, je suppose, me loger dans la pièce équivalente. Mais ils m’ont mené dans ma chambre. Toujours ce satané « décalage ». Me retrouver dans ma chambre, ça devrait me rassurer, m’apaiser. Mais, après toutes ces mésaventures, le sommeil me fuit. Vers minuit, la porte s’ouvre, grince. Alors je me souviens du clin d’œil. Dans l’entrebâillement se découpe madame en déshabillé. Un rayon de lune qui filtre entre les rideaux me permet de voir qu’elle porte un plateau et deux verres. Madame s’est glissée dans la chambre, a posé le plateau sur la table de nuit. Est-ce une manière, plutôt bizarre, de me signifier mon congé. Ce que, sans mauvais jeu de mot… anticipé, j’appellerais le « coup de l’étrier ». Madame dépouille lentement toute vêture. Au clair de lune. Et, sans plus de façons, elle se glisse dans mon lit. Puis-je m’en défendre sans risquer de l’offenser ou de passer à ses yeux pour un imbécile ? Flamboyante, c’est le terme qui convient... Et, croyez-moi, ça n’est pas un simple reflet, mais une réalité bien… en chair, au point que nous jouerons… un bis… Merci, Tonio…
   Willy avala une gorgée et reprit :
    Bon… L’affaire a été chaude. Madame a tout prévu. Nous trinquons. Deux fois. La seconde, en échangeant nos verres. Une boisson légèrement épicée. Sur quoi, elle s’esquive, au petit matin. Pour rejoindre en catimini le lit conjugal, je présume. Encore qu’on puisse se demander si l’époux n’est pas plus que consentant, complice. Elle a laissé la porte entrebâillée, sans doute pour éviter qu’elle ne grince, mais les verres sont restés sur la table de nuit. Oubli ? Inconséquence ? D’ailleurs, ladite porte grince. Elle s’ouvre. Et je vois apparaître… qui ? Toby, mon chat. Fidèle à son habitude, Toby saute sur le lit, se love à mes pieds. Mais, surprise (si ce genre de réaction a encore un sens), Toby a changé sa robe tigrée pour un pelage du plus beau noir… Deux ou trois ronrons. Rapidement il s’endort. Et, bientôt, émotion, ébats et alcool aidant, je fais de même… Pour me réveiller… Où ? Dans ma chambre, la vraie, dans mon lit. Chez moi. À San Juan un, allez-vous dire… Je ne sais pas ce que Liou ou madame ou les deux – oui, je pense qu’ils étaient complices. Je ne sais pas ce qu’ils m’ont administré – ces salopards ont l’habitude… Vous penserez donc qu’ils avaient trouvé le moyen de me renvoyer en douce dans mon univers. Dans le vôtre, messieurs… Avec à mes pieds un chat à la moustache trop courte d’un côté, à l’oreille fendue. Erreur ! Erreur ! Soit, ils m’avaient renvoyé à la case départ. Mais pas tout à fait. Je me retrouve devant chez moi, San Juan un, Anchor Lane. Tiens ! devant chez moi, il y a un attroupement. Je reconnais la plupart des visages. Je vais saluer, m’excuser et me frayer un passage quand un frémissement secoue l’assistance. Une soudaine bourrasque. Des cris jaillissent. Les gens commencent à déguerpir, fuient, s’éparpillent, y compris les deux types en noir qui se tenaient à l’entrée. L’un d’eux saute même par la fenêtre. Seul reste le prêtre. Vous savez que je suis de religion catholique. Le malheureux curé m’asperge d’eau bénite et il murmure, me semble-t-il, « Vade retro, Satanas ». Malgré ce pandémonium j’entre. Sur le lit gît mon cadavre. Dans mon costume vert bronze des dimanches. Seule a changé la couleur de la cravate. Celle du mort est bleue, ce qui jure affreusement. Comment peuvent-ils avoir si peu de goût dans cet univers-là ! Tout ça me donne un choc. Mais je me dis, et ça je m’en souviens aujourd’hui : dans ce monde, ils laissent les morts chez eux et ne connaissent sans doute pas les salons funéraires. C’est le chat qui me tire de ma réflexion en se frottant contre mes jambes. Je le prends dans mes bras et je ferme les yeux, pour avoir la sensation de me retrouver vraiment chez moi… Et, en effet, cette fois je m’y suis retrouvé. Avec Toby sur mes genoux. Un chat noir. Celui qui, à ses heures, se prélasse dans la salle de lecture. Faut-il en déduire que, chez les parallèles, le matou a hérité, en échange, d’une robe tigrée ? Quoi qu’il en soit, ce vieux matou un peu mité, je l’ai vu d’un autre œil, car je me suis demandé s’il ne jouait pas le rôle de passeur. Une légende veut que le chat ait sept vies. Les vit-il en autant d’univers ? Allais-je devoir faire le tour des sept en espérant qu’il n’y en ait pas davantage ? Je me suis souvenu d’un article que j’avais lu et qui m’avait laissé perplexe. Il y était question du chat de Schrödinger. Je vois que Harry hoche la tête. Il vous expliquera mieux que moi de quoi il retourne. Toujours est-il que, selon ce physicien et selon les lois de l’univers quantique si différent du nôtre, un chat peut être à la fois et dans certaines circonstances mort et vivant. En l’occurrence, c’est de moi qu’il s’agit. Je peux donc être mort dans un univers et vivant dans l’autre. Ce qui, après tout, paraît assez rassurant. De là à déduire que, si le nombre des univers est infini, je serai toujours vivant quelque part et que je suis donc immortel, il n’y a qu’un pas, bien qu’il soit difficile à franchir. Et je me suis dit rétrospectivement que j’aurais pu trucider impunément Liou, si j’en avais eu sérieusement envie, sans risquer, par le même coup, de disparaître une fois pour toutes… Le pire auquel je m’exposais sans doute c’était de m’interdire l’accès aux autres univers parallèles. Oh ! Je m’en serais consolé ! Car en somme qu’est-ce que je demande, moi ? Enrichir ma bibliothèque, fouiner au milieu de mes livres et, le soir, retrouver les amis dans la chaleur du Blue Buzzard que les autres univers n’ont pas la courtoisie de m’offrir… Chers amis, je vous ai donné la méthode. Allez voir si le cœur vous en dit. Mais ne comptez pas sur moi… Encore que… À y réfléchir, en revenant je provoquerais peut-être le déclic. Je trouverais le détail qui m’échappe et répondrais à la question qui continue à me tarabuster. Dans quel verre madame qui prévoyait l’échange a-t-elle versé la drogue qu’elle me destinait ? Sans doute celui où j’ai bu en premier. Comment m’est-il échu ? L’a-t-elle placé de telle sorte que je ne pouvais pas ne pas le prendre ? Est-ce moi qui l’ai choisi ? Mais au diable leur breuvage ! Et, croyez-moi, il vaut mieux ne pas en connaître la formule, si on veut éviter les complications… Tonio, c’est ma tournée !



FIN
 

© Pierre Jean Brouillaud. Reproduit avec l'aimable autorisation de l'auteur.

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