Laurentiu Turcu
( 1949 – 2002 )


Né en 1949, Laurentiu Turcu a fait des études d’architecture dans sa région d’origine, à Timisoara, puis de biochimie à l’Université libre de Bruxelles.
De 1990 à 1994, Laurentiu a vécu en Belgique.
Sous le nom de plume ValANTIm, il a collaboré à de nombreuses revues roumaines, belges, françaises et canadienne, dont XUENSE, PHENIX, LA REVUE DE L'IMAGINAIRE, MINIATURE, SF-SUD, MICRONOS.
Il a animé une agence littéraire.
En 1998 cet ami et défenseur de la littérature francophone de l’imaginaire lui a consacré une anthologie : ALMANAHUL ANTICIPATIA.
Laurentiu a mené un Important travail de traducteur.
L’écrivain roumain est décédé prématurément d’un cancer du poumon en 2OO2.

 

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    Le grand échalas qui s’était arrêté juste devant l’entrée de la clinique s’adossa au poteau métallique afin de rallumer le cigare éteint depuis bien longtemps entre ses doigts. Sa tenue et ses gestes attirèrent au premier coup d’œil mon attention, même si je n’avais pas l’habitude de détailler les passants qui restent bouche bée devant l’enseigne de notre société. Sa dénomination bien particulière pour un pays de langue esperanto vulgaris, les effets optiques en 3D qui transportaient le spectateur dans une autre réalité, puis le texte de la publicité sculpté en bas-relief, tout ce mélange bien étudié ne pouvait passer inaperçu :

Kokys & Bohogg Co
GREFFES D’AMES
Nouvelle âme
Nouveau caractère
Nouvel HOMME !

   L’homme que je venais de remarquer, grand, osseux, aux gestes maladroits, avait déjà reculé jusqu’au bord du trottoir, les yeux braqués sur notre slogan. Son expression d’abruti, inchangée durant tout le temps qu’il avait pris à épeler le texte de la publicité, montrait les rides profondes de sa peau ainsi que ses favoris abondants et crépus, à l’ancienne. Cependant, au moment où il en arriva au point d’exclamation, son visage se détendit et les yeux, cachés dans l’ombre laissée par les bords du chapeau, émirent une lueur clignotante particulière, tout à fait différente de la réflexion des lumières répandues rythmiquement par l’enseigne.
   Dès que je l’avais aperçu, j’étais sûr qu’il finirait par pénétrer dans la clinique. Après vingt ans de métier, on finit par lire dans le regard des clients, on les reconnaît d’un coup d’œil…
   Il s’avança, puis s’arrêta dans l’embrasure de la porte et s’adressa à moi :
   — Monsieur Kokys ?
   — Mais entrez, dis-je aimablement en lui désignant un coin de la salle. Allons ! Je suppose que nous allons avoir une discussion longue et délicate.
   — Eh oui !… délicate, répéta-t-il après moi, l’air absent.
   Le fauteuil réservé aux clients avait été placé de manière à ce qu’ils puissent suivre le déroulement holographique des personnages de la publicité. Ça leur détendait toujours les idées. La confiance à notre égard s’établissait d’elle-même, et ils en venaient à se confesser. Je veux dire que, d’habitude, c’est ainsi que les choses se passaient.
   — Qu’est-ce qu’ils foutent ici, ces mecs ? grogna l’échalas quand il vit les images.
   Sa violente réaction m’embarrassa.
   — Ça vous dérange ? ai-je demandé, d’une voix aimable et calme. De toute façon, ce ne sont que des projections, mais si vous aimez l’intimité classique, ce n’est pas plus compliqué que ça. Clic, et c’est fini !
   J’ai appuyé sur la touche arrêt de l’émission dirigée. Les images ont disparu, sans le moindre bruit, contrairement à ce que je venais de dire. La lumière du salon de réception retrouva son spectre habituel vert olive, clair-obscur, d’une intensité calculée pour assurer la plus agréable des ambiances.
   — D’après le tuyau qu’on m’a refilé, commença-t-il, vous trafiqueriez des âmes. Moi, pour ma part, je crois que ce ne sont que des bobards. Mais quand on en a assez de la sienne, de son âme, on ferait n’importe quoi pour s’en débarrasser ; même au risque de se foutre en l’air.
   — Monsieur…
   J’ai fait exprès une pause, assez longue, pour qu’il se rende compte de ce que j’attendais de lui.
   — Ah ! fit-il enfin. Jack…
   J’attendis en vain qu’il continue. Sa bouche se ferma lentement et ses paupières s’abaissèrent. Mon impression de départ se confirmait : j’aurais de gros problèmes avec mon nouveau client.
   — Voyons, monsieur Jack, je comprends très bien votre méfiance, étant donné que nous sommes la seule société de ce genre dans les deux mondes où nous cohabitons. Pourtant, si vous avez choisi de nous contacter, je suppose que ce n’est pas pour rien. Alors, votre problème, en quoi consiste-t-il ? Je vous écoute.
   — Laissez tomber ! Chaque chose en son temps. D’abord, je veux savoir ce que vous faites. Si j’ai dit tout à l’heure que vos pubs sont des… bobards, c’est un truc à moi pour cacher que je ne pige rien. Vous ne devez pas vous embêter pour ça, monsieur Kokys.
   — Pardon ! Je m’appelle Onoar Appollad et je descends de la lignée Bohogg. Douzième génération ! Ainsi, vous pouvez mieux saisir l’importance de la tradition dans notre société… Sa dénomination englobe les noms de ses deux fondateurs, Kokys et Bohogg. Vous y voyez plus clair maintenant, n’est-ce pas ?
   — Au contraire, puisque je ne sais toujours pas ce que vous mijotez ! Comment ça se fait que vous vendez des âmes, c’est à dire des trucs, pas des vraies choses véritables qu’on peut fabriquer en usine ou cueillir comme les fruits des arbres ou comme les anémones des jardins marins ?
   — À première vue, ce que vous dites semble parfaitement logique, mais en réalité les choses ne se passent pas de cette manière. C’est la nature humaine même qui fabrique les âmes, et nous ne faisons que… les cueillir, selon vos termes. Autrement dit, à partir de l’information génétique des sujets « donneurs », on les extrait pour les implanter chez les clients. Une greffe, en effet…
   — Donneurs, ça veut dire quoi ?
   — Des gens, bien sûr, même s’ils sont quelque peu différents. Pour l’instant, notre société travaille uniquement sur l’esprit humain, mais nous avons déjà entrepris des recherches afin d’élargir cette activité au monde des calmars. Mon assistante est allée au centre scientifique calmarien, sur le littoral atlante, en particulier pour une réunion à ce sujet.
   Depuis que j’avais débranché l’émission holographique, j’avais pris soin d’activer l’analyseur de bioplasma et la sonde PSI’sQ afin d’obtenir toutes les informations concernant les capacités intellectuelles de mon client. En dépit des apparences, le Q.I. de l’escogriffe nommé Jack était bien supérieur à la moyenne des clients habituels, et son bioplasma était proportionnel à ses grandes oreilles décollées.
   — Vous avez certainement entendu parler de ce qu’on appelle les personnalités multiples
   — Les saloperies qui te changent l’esprit d’un coup, qui te rendent enragé et t’en font voir de toutes les couleurs ? interrompit-il. C’est justement de ce truc que je veux me débarrasser…
   “Pauvre Jack”, ai-je pensé alors. Sa souffrance montait du tréfonds de son cœur, la souffrance de l’ignorant qui cherche de l’aide partout et à n’importe quel prix parce qu’il n’y arrive pas tout seul.
   — J’ai l’impression qu’on ne parle pas de la même chose, ai-je dit.
   — Mais je ne suis pas tout le temps comme ça, même si les journalistes me prennent pour un… psycho… pâte. Les crétins ! Ils écrivent n’importe quoi pourvu que ça leur amène des lecteurs ! Pour qu’ils achètent leur merde !
   J’avais déjà été étonné d’entendre le verbe “enrager” dans ce contexte, mais l’histoire des journaux m’a donné le coup de grâce. Pourtant, je me souvenais d’en avoir vu quelques exemplaires, quand j’étais tout petit, au Musée de l’Histoire d’Eurométropolis.
   — Vous venez de loin, je suppose, monsieur Jack. Je ne savais pas qu’il existait encore sur Terre des endroits où la Banque des Données Quotidiennes n’était pas implantée.
   L’échalas remua dans son fauteuil, voulut dire quelque chose, puis renonça, comme s’il en avait assez :
   — Laissons tomber ! Je ne sais plus ce que je dis. Mais on parlait d’autre chose, n’est-ce pas ?
   Il esquivait, évidemment, mais mon expérience m’avait prouvé au fil du temps que tous les clients, même les plus timides, finissent par ouvrir leur cœur.
   — Donc, ai-je repris, les personnalités multiples sont, en effet, le fruit d’une erreur dans le programme conçu par la nature pour stabiliser l’information génétique dominante. En général, à partir de l’infinité de caractères, âmes ou esprits – c’est à vous de choisir le terme – qui peuvent résulter de l’héritage génétique, par des combinaisons de chromosomes, il n’y en a qu’un seul, codifié dans le programme auquel je viens de me référer, qui fonctionnera de manière à donner une personnalité distincte et stable chez les gens que nous-mêmes, et la nature, considérons comme normaux... Vous me suivez ?

   — Non ! grogna-t-il, plus fort que le première fois, tout en indiquant de l’index la porte du cabinet de consultation. Pas avant que vous m’ayez donné une explication sur la chose que je vois là !
   Au milieu de la baie vitrée, la double porte du cabinet de mon associé étant ouverte, brillaient des dizaines de taches argentées et deux yeux bleus aussi grands que des pièces de cinq nébuls.
   — Eh bien, Koksour. Quelle surprise ! m’exclamai-je.
   — Sinox ! fit-il, accompagnant son salut d’un sourire familier pour moi mais tout à fait surprenant pour mon client. Quand on en a jamais vu, ça doit être difficile d’accepter d’emblée l’image d’un castor bipède ayant la taille d’un homme normal mais la tête hypertrophiée par rapport au corps.
   Il se présenta :
   — Ambiguz Koksour. Je suppose que ce monsieur est ton nouveau client.
   — Oui, monsieur Jack, ai-je précisé.
   — Bordel ! laissa éclater l’échalas, qui – il me l’a avoué plus tard – n’avait jamais été aussi étonné de sa vie.
   Imperturbable, mon associé commença à faire le point :
   — Je viens d’en terminer avec la greffe sur Katrel, le garçon qui habite la rue Quatorze. Les salles d’opération sont libres, le générateur du spectrolab est en train de se recharger… Donc, dans moins d’une demi-heure, tout sera prêt et tu pourras commencer ton travail.
   Il avait débité ses explications à une vitesse telle que moi-même j’avais peine à suivre le flux continu de ses paroles. En même temps, je retrouvai le sens de l’humour que m’avait fait perdre la dernière intervention de mon client.
   — Nous n’en sommes qu’aux « préliminaires », insinuai-je. Jack est méfiant par nature et j’essaie de lui faire comprendre la procédure.
   — Mais c’est ce qu’il y a de plus simple, dit Ambiguz, d’un ton jubilatoire. J’ai entendu votre conversation. Si ça t’arrange, je peux continuer à ta place, mais… il faut d’abord que je te parle en tête-à-tête… Question professionnelle, a-t-il ajouté gentiment à l’adresse de Jack.
   Une fois arrivé dans la salle de transfert, il se dirigea vers le spectrolab et raconta en marchant :
   — Aujourd’hui, il m’a mis plusieurs fois dans l’embarras, sinon je serais dans ma piscine depuis bien longtemps… Je n’ai pas trouvé la raison de son dysfonctionnement, mais…
   — Mais c’est le dernier modèle ! me suis-je exclamé.
   — Je ne parle pas de ça, oublie ta fierté. J’ai vérifié, et la machine fonctionne selon les paramètres standard. Il vaut mieux que tu me laisses raconter les ennuis que j’ai eus et que tu essaies de comprendre ce qui, pour moi, reste un mystère. Écoute ! Tout a commencé alors que j’allais achever l’inhibition complète et commencer à transférer la personnalité secondaire du donneur. Eh bien, au moment où j’activai le processus de stabilisation, la personnalité dominante du gosse se désinhibait partiellement. Et ce n’est pas tout, fais bien attention : le bioplasma ne reprenait plus sa forme habituelle, il se polarisait ! Chaque fois dans la même direction, en sens contraire au sujet, comme s’il avait été attiré par une autre force située quelque part à l’extérieur. J’ai tout de suite vérifié l’isolation anti-ondulatoire des murs et j’ai constaté qu’elle était intacte. J’ai donc commencé le transfert, et je te jure, j’ai dû reprendre six fois la séparation des gènes pour aboutir !
   — Dis-moi, l’intensité de la polarisation restait-elle constante à chaque nouvel essai ?
   Si j’ai posé cette question, c’est parce que je suspectais une éventuelle aversion chronique localisée au niveau du subconscient (ce que j’appelais « le filtre informationnel ») de Katrel.
   — Non, elle diminuait à chaque réinhibition.
   — Perte d’intensité, autrement dit. Bizarre… Il faut à tout prix revoir les tests préliminaires du garçon. Quant au spectrolab, je vais le vérifier moi-même sur Jack… Très bien.
   — C’est toi qui affirmais que vous en étiez aux “préliminaires”, n’est-ce pas ?
   Malin, ce castor d’Ambiguz !



© Laurentiu Turcu. Reproduit avec l'aimable autorisation de ses ayant droits.

Les Marchands d'âmes, écrit directement en français, a été publié dans le numéro 17 (nouvelle série) de MINIATURE en janvier 2001.

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26/01/06