La nouvelle


    La petite se précipita à la fenêtre sale. Elle était trop jeune encore, elle le savait, pour être Fée du Soldat. Déjà sa grande sœur l'écartait d'un geste nerveux pour fouiller du regard la ruelle puante où s'avançait la procession semestrielle de la Ligue de Soutien Guerrière. Mais du vingt-troisième étage, elle ne distinguait rien, tant le brouillard matinal des usines alimentaires était épais.
   — Je descends ! Toi, tu te remets à ton métier à tisser ! Tu as déjà pris trop de retard !
   — Je veux venir aussi !
   — Non ! Tu es trop petite ! Remets-toi au travail ! Le collecteur vient demain, et tu n'as pas terminé ton quota de tissu de combat ! Tu veux avoir une assiette vide ?
   — C'est pas juste ! Moi aussi je veux devenir une Fée du Soldat !
   Sa grande sœur la gifla, l'empoigna et l'installa de force devant son métier à tisser adapté à sa taille d'enfant. Telle une araignée géante, la machine était tapie dans un recoin sombre de l'unique pièce, à côté du matelas de la petite. Les canettes noires montées sur les bras articulés s'agitant en une danse démente, le sifflement obsédant du moteur d'assistance manuelle, la rendaient vivante. Et cent autres métiers à tisser faisaient jour et nuit vibrer l'immeuble de mauvais béton.
   — C'est à moi de devenir Fée, petite égoïste ! Nous devons tous faire quelque chose pour notre Nation ! Nous sommes en guerre, tête de linotte ! Tu n'avais pas remarqué ? Travaille !
   Elle se dénuda, et enfila son unique robe. Sa mère voulait sa revanche. Ecartée dans sa jeunesse par la Ligue de Soutien Guerrière, elle n'avait pu devenir Fée du Soldat, et avait dû se contenter d'aller en usine. Mais sa grande fille, exceptionnellement belle, dissimulant à merveille le manque de nourriture chronique, deviendrait une Fée. Elle en était certaine, dans son amour de mère. Qui pouvait se permettre d'être inutile dans l'affreuse et longue guerre engagée ? Dérobant avec mille précautions du précieux tissu, cousant sur son temps de sommeil lorsqu'elle avait pu trouver du fil, arrangeant un modèle d'après une page déchirée d'un catalogue d'avant le début du conflit, la mère avait confectionné pour sa fille la plus belle robe qu'elle avait pu. Et cette robe, elle la portait, divinement. Un bleu insolite dominait, avec un froufrou de blanc teinté de jaune sur la gorge. Les manches bouffantes cachaient un peu de sa maigreur. Elle se coiffa de la main du mieux qu'elle put et retint ses larmes. Que sa mère aurait été heureuse de la voir ainsi, prête à participer à la guerre, offrant ce qu'elle avait de meilleur. Mais sa mère ne rentrerait à pied de l'usine alimentaire que tard dans la nuit. Alors, la procession de la Ligue serait passée, émergeant dans un autre quartier. Son tour serait passé. Et rien ne disait que le semestre prochain elle serait prise. C'était aujourd'hui ou jamais.
   Elle claqua la porte et descendit les escaliers. D'autres jeunes filles nubiles sortaient des autres pièces, tout aussi maladroitement fagotées, toutes excitées à la perspective de quitter l'immeuble de leur naissance pour entrer dans la guerre aux côtés des Soldats. Dans leur frénésie, elles faillirent renverser une porteuse d'eau. La vieille, les épaules surchargées de cinq bidons pleins grimpait marche après marche, le souffle rare et la tête tremblante, et voilà que ces jeunes sottes la bousculaient. Elle se plaqua contre la rambarde, protégeant son précieux fardeau en le déposant à ses pieds. Si l'eau se renversait, elle devrait redescendre tous les étages, monter sur son vélo rafistolé et rejoindre la mare à la lisière de l'usine alimentaire. Là, elle remplirait ses cinq bidons d'eau mousseuse et repartirait vers l'immeuble, regrimperait les escaliers et échangerait chaque bidon contre un bol alimentaire et un fruit synthétique. De quoi manger pour trois jours, là-haut sur la terrasse où d'autres vieilles comme elle avaient aménagé un abris de tôle et de plastique. Enchevêtrées entre les cheminées évacuant les vapeurs des moteurs alimentant les centaines d'ateliers de l'immeuble, ces semblants de cabanes leur permettaient de survivre en attendant la fin de leur existence.
   — Foutez-moi le camp ! Vous verrez quand vous aurez mon âge ! Encore une ! Eh, dites donc, ça suffit ce raffut ! Laissez-moi passer, je travaille, moi ! Vous crèveriez toutes sans mon eau.
   La jeune fille à la robe bleue atteignait les premiers étages, mais sous les yeux de la vieille porteuse d'eau, une gamine à peine formée avait crocheté une concurrente attardée qui s'était affalée contre le mur de la cage d'escalier. Saisissant sa tête, elle lui laboura de toutes ses forces les joues, le front, les yeux contre le crépi délabré, la mettant en sang, déchirant son chapeau ridicule.
   — Salope ! C'est pas toi qui sera Fée ! T'es qu'une raclure ! Ta mère, on devrait la faire mourir tellement qu'elle critique la guerre !
   Et elle lui refila quelques coups de pieds dans le ventre avant de dégringoler les escaliers.

*

   Le son emphatique des trompettes de la Ligue de Soutien Guerrière envahissait la ruelle. Les hallebardières, montées sur de larges bœufs, précédaient le long chariot presque aussi large que la ruelle. Dans un dernier envol lyrique, la procession s'arrêta au pied de l'immeuble. Un rideau épais se souleva et apparut devant la centaine de jeunes filles médusées par l'événement une immense femme altière dans une robe rouge sang, couleur de l'autorité en toutes choses. Elle ne paraissait ni jeune ni vieille, elle venait d'ailleurs, d'au-delà la première muraille. L'attroupement obéit sagement à l'ordre de se mettre en rang en silence lancé par la voix forte d'une hallebardière. Soudainement prise d'angoisse vertigineuse mêlée de joie frénétique à la perspective de devenir Fée, chacune voulait ardemment être choisie, elle, et pas une autre.
   — Jeunes filles, je me présente pour toutes celles qui ne m'auraient jamais vue enfant. Je suis Dame Recruteuse, venue chercher parmi vous celles qui auront l'honneur de devenir Fée du Soldat. Car le soldat valeureux a besoin d'une tendre compagne qui l'accueille à la caserne. Tout comme l'officier, lui, attend lorsqu'il rentre chez lui soutient et réconfort. Mais pour cela, vous devez posséder au fond de votre cœur le sens du sacrifice et du devoir, l'amour de la Nation tout entière. Votre planète si peu développée ne peut offrir technologies et connaissances utiles. Mais de fiers soldats et de dévouées épouses, oui ! Nous sommes la tête, vous êtes les bras, telle est la devise de la Nation, votre Nation, face à l'ennemi hideux. Devenir Fée du Soldat, c'est ne plus jamais revoir votre immeuble, c'est partir loin, quitter votre planète pour rejoindre la Nation combattante. Mais je vous sais vaillantes. À présent, vous allez, une par une, entrer par cette rampe lorsqu'on vous appellera. Celles qui seront choisies par mes soins resteront dans le chariot et repartiront avec moi.
   Dame Recruteuse referma le rideau. Et le défilé commença.

   Bien vite, atrocement déçues, les larmes aux yeux, les jeunes filles qui avaient échoué pour de bien mystérieuses raisons, descendaient le petit escalier en bois à l'arrière du chariot, et remontaient lamentablement l'escalier de l'immeuble. Les plus âgées avaient des envies de se jeter du toit. Mais le devoir l'emportait sur tout. Dame Recruteuse savait réconforter.
   Le peu de femmes qui passaient dans la ruelle longeaient le chariot, sans se soucier des jeunes filles qui patientaient, pieds nus dans la rigole d'eau noirâtre. Tout ceci ne les concernait plus. Elles avaient échoué, et l'aigreur l'emportait.
   Le tour de la jeune fille à la robe bleue vint. Assise sur un tabouret, elle répondit aux rapides questions de Dame Recruteuse sur sa mère, sa petite sœur, son enfance, son travail de brodeuse de galons à domicile.
   — Bien. Tu m'as l'air d'une jeune fille éveillée. C'est bien rare de nos jours… Déshabille-toi à présent.
   — Me déshabiller ?
   — Je dois veiller à m'assurer que tu es en bonne santé, voyons ! Tourne-toi, respire bien fort. Laisse-moi t'examiner… Voilà, tout va bien. Tu n'as aucune malformation. Mets-toi debout, je vais te peser.
   — Je vais devenir Fée ?
   Dame Recruteuse resta un instant silencieuse, immobile.
   — Tu le veux vraiment ? Réfléchis bien. Il n'y a nul privilège à devenir Fée. Tu ne vivras pas dans un grand château. La vie de Fée est dure, crois-moi.
   — Je veux devenir fée du Soldat ! Je veux qu'on gagne la guerre !
   — C'est bien, jeune fille… Te voilà Fée.
   La jeune fille à la robe bleue resta muette. Ses yeux s'agrandirent.
   — Eh bien, tu n'es pas contente ?
   — Si, si ! Mais je n'arrive pas à y croire ! Je dois le dire à ma petite sœur ! À ma mère !
   — Il n'en est pas question ! Tu dois rester dans le chariot jusqu'à notre départ. Elles l'apprendront de manière officielle, ne t'inquiète pas. Remets ta robe.
   Dame Recruteuse sortit de sa généreuse poitrine une clé grise, reliée à une chaîne brillante. Se penchant sur la paroi qui donnait sur l'arrière du chariot, elle ouvrit une petite porte discrète.
   — Rejoins les autres, jeune fille.
   Et au passage, elle caressa sa chevelure pour la rassurer. La porte se referma sur la jeune fille, courbée en deux pour rentrer dans le réduit obscur. Elle marcha sur des bras, des jambes qui protestèrent. Un opaque vitrage laissait passer un peu de lumière, révélant une dizaine de futures Fées. Elle se fit une petite place sur l'un des deux bancs. La haine, la jalousie avaient disparu. Elles n'étaient plus entre concurrentes. Elles avaient toutes réussi et se réchauffaient mutuellement. Le chariot ne semblait pas posséder de chauffage, et la matinée était fraîche.

   La matinée s'était avancée. Il ne resta bientôt plus que deux, trois candidates désespérées. Le rideau s'agita. Dame recruteuse surgit alors et annonça que c'était fini pour le semestre. L'immeuble avait offert assez de Fées du Soldat.
   — Rentrez chez vous, jeunes filles ! Soyez utiles et travaillez chaque jour à la victoire finale ! Aidez vos mères, élevez vos jeunes sœurs, offrez votre joie de vivre à votre immeuble. Bientôt vous irez travailler à l'usine alimentaire, contribuant ainsi à l'effort de guerre. Et n'oubliez pas, vous pourrez retenter votre chance lors de notre prochain passage parmi vous. Cochère, en avant !

   Une voix lui parvint ; une voix forte, une voix qu'elle apprendrait appartenir à un homme. Qui lui parlait de réconfort, de vaisseau. De servir la Nation, d'honneur, de dévouement. Pourquoi ne pouvait-elle pas bouger ? Couchée, les jambes écartées. Ses pensées lui échappaient, ou plutôt lui parvenaient si lentement qu'elle les oubliait. Vaisseau, vous êtes Fée dans un vaisseau de combat ! Combat ? Oui, c'est la guerre, elle est là pour la guerre. Une Fée du Soldat doit être là où est le soldat. Sa bouche. Elle ne pouvait pas parler. Pourquoi ne pouvait-elle plus parler ? Sa bouche encombrée. Pourquoi ne pouvait-elle plus voir ? Seules les voix lui parvenaient. Mais ses yeux ne voyaient rien. Détendez-vous ; votre service commence demain, Fée du Soldat. Vous n'avez pas froid ? Des milliers, des dizaines de milliers de soldats. Dans un vaisseau, un grand vaisseau. Demain. Gagner la guerre. Vous êtes en chambre de réconfort. Elle s'endormit, vaincue par les drogues qui lui entraient par le dos, le bassin, les bras, la bouche.
   Le lendemain, une voix atroce la réveilla. Sa propre voix. Une voix étrangère. Délirante, exaltée ; des cris, des gémissements, des mots inconnus qu'elle n'avait jamais prononcés. Ne vous inquiétez pas, Fée du Soldat, nous vérifions le haut-parleur installé dans votre gorge. Elle sentit dans son étourdissement permanent la main de l'homme se poser sur son sein nu. Calmez-vous. Je suis médecin. Ne vous inquiétez pas. Tout va bien se passer. Sinon, je serais contraint de vous injecter un calmant pour votre cœur. Elle ne comprit pas le mot injecter. Pourquoi avait-elle les jambes écartées ? Pourquoi ne pouvait-elle pas se lever, et aller s'occuper des soldats ?
   Très lentement, une sensation apparaissait, obsédante. Quelque chose oppressait son visage. Dans un effort de volonté qui lui prit de longues minutes, elle leva l'un de ses bras restés libres. Elle ne sut pas si c'était la main gauche ou la droite qui parvint jusqu'à son visage, mais ce dernier était devenu plat. Il semblait lisse comme une assiette. Elle essaya de pleurer sans y parvenir. Sa main redescendit, épuisée, sur sa poitrine, contre son ventre. Puis elle glissa sur son sexe ouvert. L'homme repositionna son bras dans la forme évidée prévue à cet effet. Il ne faut pas bouger ! Vous devez être prête pour votre premier soldat d'ici une heure. Faut pas me causer de soucis ! Elle sombra dans l'inconscience. Quel soldat ?

*

   Les mouvements violents qui agitaient son corps et la douleur atténuée par les calmants, la réveillèrent en ce premier jour comme Fée du soldat. Pantalon jeté sur la chaise à côté, mais maillot couvert de sueur sur un torse surdéveloppé, le soldat la pénétrait vigoureusement, ne tardant pas à éjaculer. C'était son intérêt d'ailleurs, son temps de visite mensuel en chambre de réconfort étant limité à dix minutes. Dans la lumière tamisée, il haletait sous l'effort. L'immense chronomètre fiché dans la paroi derrière la Fée du soldat indiquait trois minutes. Il cessa de perdre son temps à caresser la poitrine à peine opulente, de pétrir désespérément les flancs maigres de la jeune fille. S'arc-boutant, il poussa, poussa, tandis qu'elle l'encourageait, l'appelait mon chéri, mon amour, et geignait, hurlait des mots orduriers, prouvait sa satisfaction sexuelle par de grands cris. Même si son visage de porcelaine blanche, peint de deux yeux bleus, d'un nez fin, d'une bouche parfaite appelant aux baisers impossibles, demeurait impassible. Quarante secondes au chronomètre. Il éjacula, enfin. Elle s'évanouit.

*

   Vous comprenez, le vaisseau est immense, mais tout l'espace disponible doit être dévolu aux soldats et à leurs équipements, ainsi qu'aux systèmes de défense. Elle ne comprenait pas, voulant hurler sa peur, sa honte. Mais nulle parole n'était disponible. Les Fées de Soldats sont indispensables à l'équilibre psychologique du soldat, de l'officier même… Mais la place est si rare… Le médecin discourait tout en injectant sa nourriture liquide par intraveineuse. Chacun de ses mots mettait des heures, des jours à lui parvenir. Chaque Fée doit offrir tout son amour. Il contrôlait son taux de globules rouges, effectuait un rapide examen vaginal de routine. À raison de dix minutes par soldat, plus deux minutes d'intermède, sachant que la journée à bord des vaisseaux de la Nation est de trente sept heures, que chacune d'entre vous a besoin d'au moins cinq heures de repos complet, une Fée peut donc satisfaire cent soixante soldats par jour. Á l'aide d'un coton imbibé de désinfectant, il nettoya ses cuisses, les abords du lit incliné. Comme le mois sur le vaisseau compte vingt-sept jours de votre pauvre planète natale, quatre mille trois cent vingt soldats peuvent obtenir un peu de réconfort, par votre seule présence. Une vingtaine de Fées suffisent alors pour tout le voyage. Le médecin rangea son matériel dans le placard discret de la chambre de réconfort. Vous avez déjà tenu un mois et demi. Qui sait si vous ne tiendrez pas toute la campagne ?
   Quand il ouvrit la porte, quatre, cinq soldats attendaient sur une banquette, les mains ballantes.

*

   Une simple phrase.
   Plus personne ne venait la visiter depuis une éternité. Aucun soldat, aucun personnel, aucun médecin. Malgré les drogues, malgré son âme qui se perdait, qui comprenait, qui ne voulait plus comprendre, elle sentit que quelque chose arrivait. Quelque chose arrivait. Elle se sentit partir à toute vitesse sur le côté, à l'envers, vibrer en tout sens. Avec une violence accrue. Des sons lui parvenaient, assourdissants. Personne ne venait plus la nourrir, lui renouveler ses drogues. Elle revenait à elle, et ne voulait pas revenir à elle.
   Je veux mourir. Oui, c'est bien cela que je veux. Mourir. La simple phrase était : je veux mourir. J'ai mal. Partout. J'ai mal. Je veux mourir. Je veux parler. Je ne peux pas. Pourquoi je ne peux pas parler ? J'ai mal…
   Cette fois-ci le choc fut atroce. Tout bougea en un instant autour d'elle. Puis ce fut le silence total. Pas pour longtemps ; de brefs mais répétitifs bruits venaient s'enfoncer dans sa pauvre tête.
   J'ai mal… Je veux mourir… Faites-moi mourir, je vous en prie.
   Elle tenta de bouger ses jambes sans succès. Seuls ses bras remuait convulsivement. Son corps ne faisait que réagir au manque de drogues. Et le visage revint, ce visage oublié. Les déflagrations avaient cessé depuis un moment.
   Petite sœur. Ma petite sœur. Ne viens pas me rejoindre. J'ai trop mal… Ne descends pas. Ne vas pas voir le chariot. Reste avec maman. Maman… Je veux mourir… Faites-moi mourir, par pitié ! par pitié !
   La porte de la chambre de réconfort fondit à vue d'œil. Puis le vague morceau de métal restant fut arraché et propulsé dans la coursive du vaisseau. Un ennemi en scaphandre de combat examina l'intérieur avec précaution. Satisfait, il pénétra dans la chambre, enleva son casque mais conserva son masque respiratoire, et vint renifler le corps étendu dans un drôle de siège, plus horizontal que vertical.
   Il poussa un beuglement de contentement lorsqu'il reconnut l'odeur de femelle qui envahissait, infecte, la chambre. Il posa son arme contre une paroi, et entreprit de grimper sur la jeune femme, menaçant de faire s'écrouler le lit métallique qui la contenait.
   Une odeur. Il y a une odeur. C'est horrible cette odeur. Petite sœur, il ne faut pas descendre. Descendre voir la Recruteuse. Ne descends pas…
   L'ennemi finit de se débarrasser de son scaphandre de combat encombré de poches à grenades, de réserves de munitions, et sortit un sexe cornu qui s'agitait sous le désir, comme animé d'une vie propre. Ses multiples griffes s'enfoncèrent dans la chair flétrie des bras, des flancs, des jambes écartées, déchirant les muscles, rayant jusqu'à l'os, faisant gicler le sang.
   J'ai mal ! J'ai mal ! Faites-moi mourir, par pitié !
   Hurlant sa haine de l'ennemi d'en face, insultant sa progéniture sur trois mille générations, il s'enfonça et s'enfonça encore, toujours plus loin, déchiquetant et broyant les organes, brisant le bassin, démembrant une jambe. Des gouttes de sueur acide tombaient sur la peau nue de la femelle, sur son masque de porcelaine, attaquant le vernis et les couleurs.
   Petite sœur, je meurs… Rien de meilleur… Ne peut m'arriver… La guerre, il faut la gagner…
   Les râles prolongés de l'ennemi, d'une sonorité inconnue, rejoignaient d'autres râles, envahissaient les coursives, les travées, les hangars du vaisseau vaincu. Enfin, un cri de satisfaction paracheva sa victoire sur l'ennemi et accompagna l'éjaculation de son liquide de vie dans ce corps maudit, cette femelle abjecte appartenant aux monstres qui bombardaient sans répit leur monde magnifique. En se retirant de la jeune femme à la robe bleue, il expulsa des bribes d'intestins, d'utérus, de foie, de cœur en bouillie. Il ne pensa pas un instant au risque d'attraper une vilaine maladie.
   Arrachant de son lit de Fée du Soldat le corps sanguinolent, l'ennemi le trimballa un moment avec lui dans les couloirs du vaisseau fracassé, le refila à un autre qui s'en amusa un moment avant de se faire engueuler par un supérieur qui lui ordonna de s'en débarrasser. La priorité étant de démanteler le vaisseau ennemi et d'y récupérer tout ce qui était utilisable. Les amusements viendraient plus tard. Dépité, l'ennemi abandonna le corps dans la luxueuse chambre d'officier où il l'avait traîné en chantant une chanson paillarde de sa planète natale. Tout le décor le dégoûtait, respirait la barbarie à pleins naseaux. Rien ne lui plaisait, qu'il aurait pu ramener en souvenir. Invendable de toute manière, car qui s'intéresserait à ces horribles objets ?
   Pourtant, il retourna sur ses pas. Il voulait vérifier quelque chose. Faisant craquer son scaphandre longiligne, il se pencha vers la tête du corps. C'était bien cela. Il y avait deux visages. De ses trois griffes, délicatement, il cisailla les liens et souleva le premier visage fait d'un matériau blanc renvoyant la lumière. Dessous, un visage ressemblant à ceux de certains ennemis mâles, mais totalement pétri de douleur, les yeux aveugles, la bouche envahie de multiples bouts de tuyaux, la peau morte. Les cheveux blonds lui restèrent dans les griffes.
   D'un geste rapide, l'ennemi enfourna dans sa poche ventrale le masque de porcelaine blanche aux traits parfaits, aux lèvres rouges dessinant un sourire éternel. Puis il quitta la chambre. Le devoir l'appelait.


FIN




© Gulzar Joby. Reproduit avec l'aimable autorisation de l'auteur.

 
 

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26/08/08