La nouvelle



   J'ai palpé la paroi. J'ai senti une texture huileuse, dense et j'ai retiré la main. C'est inutile, me suis-je dit, jamais je n'y arriverai par mes propres moyens. Hésitant, j'ai fait quelques mètres ; j'ai glissé, contourné, me suis cogné contre quelque chose de solide, peut-être un lampadaire, et je me suis dégueulassé dans une mare. Non sans mal, je me suis relevé.
   — Taxi !
   Il y a eu une minute de silence menaçant, une minute à odeur de glycérine et à consistance de marmelade.
   — Taxi, oui, monsieur ! Où voulez-vous aller ?
   Je me suis approché du chauffeur dont j'essayais de voir le visage. Du son de sa voix j'ai déduit que ça devait être un adolescent. Ça ne va pas, ai-je pensé. Ce type ne doit pas connaître le chemin. Mais il portait l'uniforme du Syndicat – orange, la seule couleur qui ressortait à travers le smog. Encore que, loin de me tranquilliser, ce détail ait aggravé la confusion.
   — Il y a combien de temps que vous êtes chauffeur de taxi ?
   — Qu'est-ce que ça peut vous faire ! s'est-il exclamé, sur un ton de mauvaise humeur. Dites-moi où on va, un point c'est tout !
   Je lui ai donné l'adresse de chez moi. J'ai dû me mordre la langue pour ne pas l'interroger sur son travail. Les chauffeurs n'aiment pas parler de leur condition, et tout le ressentiment accumulé pendant des siècles de marginalité fait surface à la première occasion.
   Je me suis accroché à la ceinture de ce petit merdeux, de cet aveugle fils de pute et me suis laissé conduire.

   Il se dépouilla de ses vêtements sales et les posa sur une chaise. Une fois de plus, le rationnement de l'électricité vous donnait encore plus l'impression de vivre dans le goudron. Il étreignit la femme sans mot dire, et il lui sembla étreindre un mannequin enduit de miel. Il ne put réfréner une pensée pessimiste. On vivait en un temps de blessures invisibles, de coups inavoués. Maintenant, tout était secret, sauf l'odeur. Elle sentait la tripaille de poulet ; lui sentait la tripaille de baleine ; beaucoup plus encombrante que celle de poulet. Ils mangèrent sans parler. Agar-agar sans mélange, fromage au cyanure, pain de bouchon moulu à trente pour cent. Ensuite, ils prirent un thé digestif. Un thé à l'origan.
   À huit heures précises souffla un simoun de butane.
   — Comme il est ponctuel ! dit-il, soudain de bonne humeur. Pour moi, les météorologues étudient la sorcellerie. Comme les temps changent ! Avant, ils n'en réussissaient pas une…
   — Glop ! fit-elle. Elle s'étouffait.
   — Zut ! Les masques.

   À neuf heures, ils purent enfin retirer leurs masques. Ils essayèrent de s'embrasser et ne réussirent qu'à s'entrechoquer dans l'obscurité. Chaque phrase était l'imitation contaminée de mots d'amour oubliés. Ils se dirent bien des douceurs, sans croire à aucune d'elles. Tandis qu'il parvenait à la pénétrer, après plusieurs échecs, il pensait à autre chose. Il aurait aimé boire du vin de mistel à la terrasse d'un café, au bord de la mer, avec le vent soufflant sur sa poitrine nue et une barbe de six ou sept jours.

   L'affiche sur le mur disait :
   LES TOXICOMANES ONT ÉTÉ DÉCLARÉS ENNEMIS DE L'HUMANITÉ
   Collaborez. Dénoncez-les. Ils prétendent conquérir la planète.
   Ils recherchent l'extinction de l'humanité pour prendre sa place.
   Comment les reconnaître ?
   a) Ils n'utilisent ni masque ni filtre ;
   b) Ils peuvent respirer le dioxyde de carbone, le cyanogène, le butane et l'acétone ;
   c) Ils peuvent manger le tragacantha, le propylène, le piroxilène, le podzosol et le lanthane.
   d) Ils portent l'insigne de la secte cousu sur la poitrine : une fumée verte sortant d'une cheminée rouge flanquée de poissons morts sur fond noir,
   e) Ils vont toujours par groupes de trois symbolisant la Sainte Trinité : contamination de l'eau, empoisonnement de l'air, stérilisation de la Terre.
   La complicité avec les toxicos est punie d'ingestion obligatoire d'eau du robinet.
   Collaborez. Dénoncez-les.
   LUTTEZ POUR PRÉSERVER L'ESPÈCE HUMAINE
   L'ESPÈCE HUMAINE EST LA MEILLEURE ESPÈCE

   À dix heures, la lumière revint. Bien qu'il n'y eût qu'une lampe de faible puissance, ils purent se voir. Les corps nus et pâles contrastaient avec les fleurs du papier peint.
   — Oh, mon Dieu ! s'écria la femme. Je ne le connais pas. Qui êtes-vous ? Avec qui est-ce que j'ai fait l'amour ?
   Mortell sursauta. Les paroles de la femme réveillèrent en lui une idée cynique. Comment peut-on appeler amour cette cochonnerie ? Il gardait des souvenirs, des trésors, la mémoire de l'amour, mais ça ne ressemblait pas à ce qu'ils venaient de faire.
   De toute façon, la lumière était de nouveau coupée. Mortell supposa que la femme avait l'intention de se rhabiller, comme s'il avait pu voir dans l'obscurité.
   — Qu'est-ce que je vais dire à mon mari ?
   La question semblait idiote. Et elle serait restée indéfiniment suspendue dans l'air épais de la chambre si Mortell n'avait pas eu pitié de la femme :
   — Vous ne lui direz rien. C'est un peu près impossible qu'il puisse revenir. Il lui est arrivé probablement la même chose qu'à moi. Un taxi qui ne connaît pas la ville l'emmènera ici ou là, chez moi ou ailleurs. Il couchera avec ma femme. La pauvre se mettra à crier quand elle s'en apercevra et il se peut qu'il l'assassine dans l'obscurité, par inadvertance, et même qu'il l'étripe. Il y a longtemps que je ne me préoccupe plus de ce genre de choses.
   — Il est très jaloux, dit la femme. Il ne me pardonnera pas, jamais.
   — Madame, madame, fit Mortell, agacé. Il ne reviendra pas.
   — Je suis une honnête femme !
   — Je le sais. J'ai mis de la strychnine dans le thé.
   La voix de Mortell semblait fatiguée, épuisée.
   — Qu'est-ce que vous dites ?
   — J'ai mis de la strychnine, du poison. Dans quelques minutes, nous allons mourir.
   — Je ne le crois pas.
   La femme était terrorisée à l'idée qu'elle allait mourir enlacée à un inconnu et que son mari allait la retrouver avec un étranger quand il rentrerait à la maison.
   — Le poison est rapide. J'aurais employé du curare, mais je n'en ai pas pu m'en procurer. Dans un instant tout sera fini pour nous.
   Ils se turent et restèrent un moment sans bouger.
   — Vous sentez un malaise ? dit Mortell.
   — Non.
   — Attendons encore un peu.
   Mortell était déconcerté, et la femme commençait à en avoir assez. Il tenta de faire le blanc dans sa tête, mais c'était un blanc jaunasse, une couleur entre celle de la bile et celle du ciel. Il essaya de lutter contre cette sensation.
   — Comment vous appelez-vous ? demanda-t-il.
   — Hortense. Et vous ?
   — Mortell.
   — Mortell comment ?
   — Mortell tout court.
   Il ne se hasarda pas à avouer un prénom comme Narcisse. De toute manière, il était sûr que la femme mentait. Elle s'appelait sans doute Vanessa, Solange ou un autre de ces prénoms à la mode quelque trois décennies plus tôt. Mais, en définitive, cela n'avait aucune importance.
   — Et ?
   La femme avait perdu patience, elle ne paraissait pas disposée à attendre la mort une seconde de plus.
   — Ça ne marche pas, dit Mortell. Notre organisme se transforme sans arrêt. Maintenant, il apprend à assimiler la strychnine, et qui sait combien de poisons restent inoffensifs. Mourir est très difficile. Rester en vie aussi. J'ai l'impression d'être un feu de croisement à l'orange qui m'empêche de continuer aussi bien que de stationner. Vous avez connu les feux de croisement ?
   — Non.
   — C'était un mécanisme d'horlogerie qui régulait la circulation des autos.
   — Les autos… Les autos. Quel âge avez-vous ? Vous devez être très vieux. Vous parlez comme les ultras. Vous n'êtes pas un extrémiste, hein ?
   Hortense avait peur. Elle serait sortie en courant, mais, dehors, le danger était pire.
   — Peut-être ai-je été extrémiste à un moment ou un autre. Aujourd'hui, à quoi ça sert d'être extrémiste ou autre chose ? Peut-être qu'il y a des gens qui ont moins de vingt ans ? La seule espèce fertile qui habite la planète, c'est celle des toxicos. Les hommes croient savoir et ne savent rien. Il y a longtemps que nous avons cessé d'apprendre.
   Il s'aperçut qu'il parlait trop vite, qu'il était trop excité. Il ferma la bouche.
   — Ça n'était pas si moche, après tout, dit Hortense. Vous êtes sûr que mon mari ne reviendra pas ?
   Mortell fit oui de la tête, deux fois. Elle ne le remarqua pas.
   — J'ai des espérances, dit la femme.
   — Lesquelles ? fit Mortell. Je m'en vais, ajouta-t-il. Je ne peux pas rester si loin de chez moi.
   — Ne partez pas ! Mon mari est sorti chercher de la dynamite pour tout faire sauter.
   — Pas possible ! Vous croyez que nous allons avoir cette chance-là ? Après ce qui s'est produit avec la strychnine…
   — Si la dynamite n'explose pas, on peut essayer de la mâcher, dit la femme.

   « Ça n'est pas ici », ai-je dit à voix basse. Mais le taxi m'a entendu.
   — C'est la destination que vous m'avez donnée.
   — Ça n'était pas ma maison. J'ai compté les barreaux de la grille avec les mains et je me suis aperçu qu'il n'y en avait que neuf.
   — Écoute, tu es aussi perdu que moi et tu ne veux pas le reconnaître.
   — Je connais la ville comme ma poche.
   — Ne fais pas l'idiot. Je ne vis pas dans ta poche.
   Le taxi a fait claquer sa langue et a émis un son qui voulait être un éclat de rire. Il a mis en marche à une telle vitesse que j'ai eu beaucoup de mal pour m'accrocher à sa ceinture.

   Mortell rampait entre des ombres molles, si molles et si noires qu'elles semblaient capables d'engloutir une multitude sans qu'on s'en aperçoive.
   Arriver ou ne pas arriver, pensa-t-il, ça n'est pas la question. La question, c'est : pour quoi ? Chaque fois, il avait plus de peine à mettre un pied devant l'autre. Une sensation croissante de danger lui hérissait les poils de la nuque. Il étendit les bras et se sentit ridicule à prendre ainsi la posture des somnambules. Il réussit pourtant à faire deux ou trois pas. Il s'arrêta pour ajuster les filtres dans ses narines. Il fut pris de l'idée que s'il respirait cette merde, il mourrait instantanément. Et pourquoi pas ? Maintenant, tout était déjà mort. Restait lui, quelque autre vagabond et les filtres. Les toxicos avaient hérité de la Terre. Il toucha le masque en plastique qui soutenait les filtres, puis fit courir ses doigts le long des courroies qui se rejoignaient sur la nuque. Le dernier cri… non, le dernier râle… de la technologie. Il retint sa respiration et sourit. Du bout des doigts il tâta le fermoir et, d'un geste brusque, tira le masque vers l'avant.
   Il inhala. Les poumons grincèrent, crissèrent, mais finirent par recevoir l'air vicié sans trop de problèmes. C'était comme si on respirait de la bouillie. Il ne fut même pas surpris. Bien sûr, il se voyait obligé de voir le bon côté de l'affaire, mais il admettait que se libérer des filtres représentait un progrès. Maintenant il fallait simplement que les yeux s'adaptent à l'obscurité permanente, et la transformation serait complète.

   « La ligne de démarcation entre l'univers des toxicos et celui des hommes humains était si ténue que l'on passait très naturellement d'un groupe à l'autre. On pouvait être porté à croire que les hommes humains se transformaient en toxicos dans les cabines téléphoniques abandonnées, comme le légendaire Clark Kent l'avait fait pour se changer en Superman. Malheureusement, l'inverse n'a pu être prouvé, et savoir comment les toxicos ont commencé à se reproduire sexuellement reste aujourd'hui un mystère. »
   P. Smutz
   (Encyclopédie toxicologique illustrée)

   « Arrête ! Arrête ! »
   Le taxi m'avait conduit dans un terrain vague, un lieu si différent de ceux que je connaissais que le smog lui-même y paraissait moins dense.
   — Bien sûr !
   Le chauffeur a stoppé et m'a fait face. Il n'était pas aveugle. Il avait les yeux verts et un regard pénétrant. Ce regard et l'absence de dents donnaient un aspect monstrueux au visage du mec. Il éclata de rire, et alors j'ai eu l'absolue certitude qu'il ne s'agissait pas d'un homme humain mais d'un toxico. Sur la poitrine, tenu par deux ou trois points de couture, il arborait l'insigne de la secte.
   — Tu m'as trompé ! ai-je crié.
   — Tout le temps, a-t-il dit, le plus calmement du monde.
   — L'uniforme du Syndicat des Chauffeurs de taxi…
   — Que les hommes sont bêtes ! L'uniforme ! fit-il en rigolant. Il sortit un pot de podzosol1 et se mit à manger avec les doigts comme si c'était de la crème. Bas les masques !
   — Quoi ? Tu es fou ? Si j'enlève le masque, je meurs.
   — Appelez-moi monsieur ! Les toxicos n'ont pas besoin de masques.
   — Monsieur ? Et pourquoi faut-il que je te donne du monsieur ?
   — Nous autres, toxicos, nous avons un ordre hiérarchique très strict, dit le toxico en faisant de nouveau claquer ses doigts. Et comme je viens de vous recruter, vous êtes mon subordonné.
   — Je vais t'en foutre du subordonné, sale petit merdeux ! me suis-je écrié et je me suis jeté sur lui.
   Le toxico a fait un pas de côté, et, avec la main qu'il avait mise dans le pot de podzosol, il m'a arraché le masque. Je suis tombé face contre terre et, avant de perdre connaissance, j'ai senti qu'une coulée de caoutchouc fondu me remplissait la bouche.

   Mortell continua à marcher, impuissant, découragé. Tout paraissait trop loin, perdu. Le monde tel qu'il l'avait connu dans sa jeunesse, sa femme, Hortense, les velléités de suicide qui finissaient toujours par de piètres échecs, les toxicos. Non, les toxicos, non. Eux, ils étaient très proches. Tout à côté. Il eut froid. Quand sa transformation serait complète, quand il cesserait de penser en homme humain et commencerait à penser en toxico, il ne se sentirait plus seul.
   Une image fugitive, miraculeuse lui passa par la tête. Elle était si absurde qu'il eut envie de rire. Cette idée bizarre se rapportait à l'arrivée providentielle d'une race extraterrestre disposée à sauver l'humanité une minute avant la fin. Dans cette vision, les extraterrestres possédaient toute la technologique nécessaire pour assainir et réparer la planète. C'étaient des êtres amoureux de la beauté, motivés par une éthique sans faille et capables de se sacrifier pour préserver la vie.
   Mortell secoua la tête pour chasser ces images. C'était pour lui une torture. Si de tels êtres existaient dans un recoin de l'univers, ils ne perdraient pas leur temps à venir en aide à une espèce moribonde, incapable de prendre soin d'elle-même. Mais ils pourraient aider les toxicos. Une espèce jeune et inexpérimentée mérite…
   Une explosion lointaine, étouffée par la gelée dans laquelle était prise la cité, retentit aux oreilles de Mortell. Le mari d'Hortense avait réussi à retrouver son domicile, muni de la dynamite, et celle-ci avait pu exploser. Bordel ! Une fois de plus, l'échec l'enveloppait de son manteau noir. À nouveau, il pensa aux extraterrestres. Ils exigeraient un prix assez élevé pour la décontamination de la Terre, mais ils seraient disposés à se sacrifier. Mais que resterait-il sur la planète, sinon gaz toxiques, contamination et stérilité.

   Sur le mur, l'affiche disait :
   SOIS SOLIDAIRE DE L'HUMANITÉ, AIE PITIÉ DES PAUVRES HOMMES ET FEMMES QUI IGNORENT COMBIEN IL EST DÉLICIEUX D'ÊTRE TOXICO
Ne les maltraite pas. Ne les force pas. Ne les sous-estime pas. Ne les humilie pas.
Souviens-toi que, en quelque sorte, les hommes humains sont nos pères et mères.
LES TOXICOS SONT L'AVENIR ET LA PLANÈTE LEUR APPARTIENT.

   Le toxico m'a emmené dans un village toxico. Là, on m'a appris les techniques d'adaptation et de survie, et une femme peu aimable a répondu à toutes mes questions. Ils ont ri à gorge déployée quand j'ai dit qu'en cet endroit le smog me paraissait moins épais. Quand ils ont eu fini de rire, ils m'ont expliqué qu'en fait il était plus épais mais que j'avais parachevé ma transformation et que j'étais désormais un toxico pur et dur. Pour célébrer mon initiation, ils ont improvisé une fiesta. Nous avons chanté, dansé, mangé du podzosol, ainsi qu'un plat de lanthane et de samarium.

   Mortell choisit de se laisser porter par le courant. Il tomba sur un paquet mou et son visage heurta quelque chose de métallique. Il se sentit plus malheureux que jamais. Quand il parvint à toucher l'obstacle, il découvrit un visage boursouflé, les dents d'un homme humain. Un mort.
   — Un mort ! s'écria Mortell, exultant. Il est encore possible de mourir !
   Dans son enthousiasme, il en oublia les maudits extraterrestres, les toxicos et même cette putain de Terre. Il se leva et secoua toute la merde qui adhérait à ses vêtements.
   — Tant qu'il y a de la mort il y a de l'espoir, s'écria-t-il.

FIN


1- podzosol : terre très acide qui se trouve dans les régions froides du globe. Le mot Podzol est d'origine russe et signifie « sous les cendres ».


© Sergio Gaut vel Hartman. Reproduit avec l'aimable autorisation de l'auteur. Traduit de l'espagnol (Argentine) par Pierre Jean Brouillaud.

 
 

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05/10/11