Antonio Bellomi
Né à Milan, en 1945, Antonio Bellomi œuvre depuis plus de quarante ans dans tous les domaines de la SF, comme écrivain, traducteur, anthologiste, responsable de collections. Il a collaboré à toutes les revues italiennes les plus importantes dans ce domaine, mais aussi dans d'autres genres. Nombreux sont ses textes de SF qui ont paru à l’étranger. Il est l’auteur de plus de 300 récits.

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Les Cinq éléments
(I Cinque elementi)

Antonio Bellomi



   Après les hors-d’œuvre de poisson, de légumes, chauds et froids, nature ou farcis, après les cannoli croustillants fourrés de fromage fondu, savamment préparés par ce grand artiste de la gastronomie qu’était Salvatore Cacciapuoti, plus connu dans le milieu sous le nom de « Ciccio », les palais raffinés des adhérents du Club Pigreco avaient déjà été si sollicités que personne ne se serait levé de table, quand bien même on aurait annoncé un tremblement de terre imminent.
   « Ah ! La cuisine italienne ! » soupira Jack Azimov, tout en déployant sous son menton sa très voyante serviette de grand gourmand qui représentait une séduisante créature peu vêtue sortant d’une pièce montée. « J’aimerais savoir comment font les Italiens pour ne pas grossir avec ces délicieux petits plats. »
   « Si c’est de cela qu’il s’agit, ils prennent du poids comme nous tous », commenta le neurochirurgien Otis Mifune. « Rien qu’au cours de mon récent voyage dans le centre de l’Italie… »
   Mais personne ne sut jamais ce qui l’avait tant frappé durant son voyage, parce qu’à cet instant arriva Raj Singh avec le chariot sur lequel il exhibait trois merveilleux plats de pasta, préparés selon trois recettes différentes.
   « Un délice pour les yeux. » commenta sir Reginald Bevington-Taylor dont les yeux brillaient d’excitation tandis que Raj Singh lui apportait un plat avec trois échantillons : tagliatelles aux ceps et truffes, tagliatelles en sauce aux noix et tagliatelles aux courgettes et au lard.
   La conversation s’étiola de nouveau, les convives s’attaquant courageusement et avec un louable enthousiasme à ce qui leur était servi, avant de reprendre au bout de quelques minutes, une fois calmée l’excitation de la nouveauté.
   « J’aurais aimé vivre en Italie au temps des Romains. » fit Jack Azimov. « J’ai lu des récits de banquets grandioses où les membres des classes aisées s’en donnaient à cœur joie, commodément installés sur le triclinium et égayés par de charmantes enfants qui dansaient dans la salle… »
   « Vous devez avoir vu trop de films hollywoodiens », dit Myron Rosenfeld dans un éclat de rire. « Je ne crois pas que les scènes que nous avons vues tant de fois au cinéma soient d’une grande vérité historique. »
   « Mais les festins romains étaient vraiment grandioses. » insista Martin Mystère, qui posa sa fourchette parce qu’il ressentait le besoin de reprendre son souffle devant ces assauts de gourmandise. « Un écrivain romain comme Pétrone, qui vivait à l’époque de Néron… »
   « Celui de l’incendie de Rome. » fit Myron Rosenfeld pour ne pas être en reste.
   Martin Mystère secoua la tête. « Ce pauvre Néron est probablement tout à fait innocent, parce que l’incendie de Rome ne semble pas avoir été son œuvre. Rome a brûlé parce que, comme toutes les grandes villes construites en bois, elle présentait un risque considérable, et certains historiens prétendent même que Néron se dépensa pour aider la population, mais c’est une autre histoire… Je disais donc que ce Pétrone nous a laissé une description inoubliable d’un banquet organisé par un Romain aussi riche que vulgaire du nom de Trimalcion. Des loirs rôtis enduits de miel et de poudre de pavot, un cochon rôti qui, lorsqu’on l’ouvre, laisse échapper des saucisses et des boudins, des gâteaux aux raisins secs, des noix, des olives, des figues fraîches et séchées… la plus grande bouffe de tous les temps, en somme. »
   Jack Azimov écarquillait les yeux et on voyait clairement que ses glandes salivaires fonctionnaient à plein régime. « Merveilleux ! », fit-il d’un air extatique. « Quand je disais que j’aurais dû vivre à cette époque-là… »
   « Peut-être ne l’affirmeriez-vous pas avec autant de conviction si vous vous souveniez qu’il n’y avait alors ni tomates, ni aubergine, ni pommes de terre » intervint Laszlo Nagy, « sans parler d’une infinité d’autres aliments alors inconnus… et les épices venus plus tard seulement de l’orient. »
   « Oui », renchérit Martin Mystère, « mais notre Jack Azimov aurait pu apprécier une sauce raffinée appelée garum… »
   Jack Azimov plissa le front : « Oui, ce mot ne m’est pas inconnu. Je l’ai déjà entendu quelque part…. »
   « C’est probable » expliqua Laszlo Nagy. « La sauce était à base de poisson pilé, d’herbes aromatiques comme le thym, le fenouil, la menthe et l’origan ; et on laissait macérer une vingtaine de jours ! Une sauce considérée comme un délice par les Romains, mais probablement immangeable et répugnante selon nos critères… »
   La conversation porta ensuite sur la cuisine médiévale et sur celle de la Renaissance italienne, et la puanteur du garum qui avait gâté l’atmosphère se dissipa rapidement. Après le tiercé de hors d’œuvre arrivèrent les plats suivants, et c’est seulement lorsqu’on en fut au dessert, une pâtisserie napolitaine en l’occurrence, que Joshua Murdoch demanda :
   « Ce soir il manque Marion Kettering, quelqu’un sait-il pourquoi il n’est pas venu ? Je l’ai eu au téléphone il y a quelques jours ; il m’avait assuré qu’il serait parmi nous. »
   « C’est vrai. » dit Bernard de la Torre, le galeriste de la Cinquième Rue. « Je l’attendais moi aussi… »
   À cet instant même retentit la sonnette de la porte, et, une minute plus tard, Marion Kettering fit son entrée dans la salle. À voir l’expression qui se peignait sur son visage, il avait assurément connu une de ces journées noires qu’il vaudrait mieux oublier. « Salut, les amis. » fit-il d’une voix sinistre. « Je m’excuse de ce retard, mais ils m’ont retenu dans un local officiel de la CIA. Et c’est un miracle que je sois parvenu à me libérer à temps pour arriver ici, même si c’est en retard. » Il se laissa tomber d’un coup sur son siège, à sa place qui était restée jusque là tristement vide. « Il reste encore quelques bons petits plats de notre Ciccio ? »
   Peu après, Raj Singh arriva avec le chariot des rôtis et un choix d’accompagnements, prêt à servir.
   « Pourquoi la CIA ? » demanda Daniel Cornish. « N’était-ce pas pour le Pentagone que vous travailliez ? »
   Avant de répondre, Marion Kettering se tailla une tranche de rôti qu’il laissa fondre dans sa bouche avec une expression de béatitude. Puis, après une gorgée de Chianti, il posa sa fourchette. « Ah ! Délicieux, vraiment délicieux. »
   « Notre Ciccio est unique », observa Jack Azimov.
   « En effet. » Marion Kettering fit une pause, puis expliqua : « Oui, c’est vrai, j’ai travaillé pendant des années comme expert pour le Pentagone, notamment dans les domaines du tourisme et du spectacle, mais maintenant que je suis en retraite il m’arrive d’être, consulté également par le FBI et la CIA. Pas souvent, Dieu merci, parce que si toutes les journées étaient comme celle d’aujourd’hui… »
   Il fit de nouveau une pause pour attaquer ses tranches de rôti et ne dit mot pendant quelques minutes. Il paraissait vraiment affamé. Il s’aperçut que les autres l’observaient attentivement et sourit : « Excusez-moi, mais aujourd’hui j’ai sauté le déjeuner. Il s’est passé une chose terrible que je vous raconterai. »
   Bientôt le dîner toucha à sa fin et, après la tournée des liqueurs, tous se renversèrent dans leurs sièges bien rembourrés, attendant que Marion Kettering explique ce qui s’était passé dans le bureau de la CIA.

   L’expert jeta un regard autour de lui et lut la curiosité sur les visages. Il se passa la main sur les yeux et les frotta. De toute évidence, il était très fatigué.
   « Ça a été une sale journée, chers amis, et surtout il s’agit d’une affaire très sérieuse pour la sécurité nationale. » Il marqua une pause, hésitant. « Je pense d’ailleurs que je ne devrais pas en parler, mais puisque nous ne parvenons pas à y voir clair, peut-être pourrez-vous m’aider. »
   « Vous savez que tout ce qui est dit entre ces murs n’en sortira jamais. » fit Laszlo Nagy. Vous pouvez parler en toute tranquillité, si vous croyez que cela peut être utile. Mais si vous décidez qu’il est préférable de vous taire, nous respecterons votre silence. »
   Marion Kettering réfléchit un instant et reprit : « Je pense qu’à l’heure actuelle, il est plus important de résoudre le problème auquel nous sommes confrontés que de respecter une consigne formelle de silence. En outre, je sais pouvoir compter sur votre totale discrétion. »
   Après avoir un instant rassemblé ses idées, Marion Kettering continua : « Je ne vais pas donner plus de détails qu’il n’est strictement nécessaire, mais je vous fournirai les éléments essentiels qui peuvent permettre de trouver une solution. »
   « Ce bureau de la CIA », poursuivit-il, « dispose d’un petit centre de recherches scientifiques qui met au point de nouvelles armes pour les futurs agents spatiaux. Les vols spatiaux privés ne tarderont pas à commencer, et une grande puissance comme les Etats-Unis doit absolument créer un service secret capable d’agir dans l’espace. »
   « C’est ici que la science-fiction devient réalité ! », s’écria Jack Azimov, enthousiaste. « J’ai toujours soutenu qu’il était temps de créer une Law Enforcement Space Agency, comme je l’ai appelée dans un de mes célèbres romans… »
   « Avec des agents armés de pistolets laser, de vibro-couteaux à ultrasons, de micro-émetteurs de la taille d’un point sur un « i » dans une Bible imprimée en corps 8…», plaisanta Myron Rosenfeld.
   Le visage de Jack Azimov s’illumina de plaisir. « Alors vous avez lu mes livres, contrairement à ce que vous dites. Mais est-ce que vous ne les avez pas qualifiés de « foutaises spatiales ? »
   Myron Rosenfeld faillit s’étouffer. Son visage s’empourpra, et Tom Perkins dut lui verser un verre d’eau que l’avocat vida d’un trait.
   Dans la salle, on entendit pouffer de rire, signe que la réplique de Jack Azimov avait porté. Puis Martin Mystère fit signe à Marion Kettering de continuer.
   Le célèbre expert hocha la tête et reprit là où il s’était interrompu. « Comme j’étais sur le point de le dire, ce matin, on a trouvé le directeur de l’institut assassiné dans son bureau. Malheureusement, le crime n’a pas été découvert tout de suite, et quand on s’en est aperçu, il s’était écoulé plusieurs heures. »
   « A-t-on une idée du mobile du crime ? » demanda Martin Mystère.
   Marion Kettering secoua la tête. « Pas précisément. Mais nous soupçonnons ce qu’il avait découvert : un de nos agents communiquerait aux Chinois tous les détails de nos nouveaux systèmes relatifs à l’espionnage dans l’espace. De véritables merveilles technologiques qui entreront en fonction au cours des prochaines années, quand nous commencerons vraiment à coloniser la Lune. »
   « Vu le laps de temps écoulé après l’homicide, l’assassin se sera désormais éclipsé. » commenta Gary Burnett.
   Marion Kettering hocha la tête. « C’est la réalité des faits. Le nombre des suspects se limite à quatre, mais quand le cadavre a été découvert, les quatre en question s’étaient déjà embarqués pour leur destination en Europe. Nous avons tout fait pour comprendre qui ça pouvait être afin de le faire appréhender par la police à son arrivée, mais nous ne sommes arrivés à rien. »
   « Ainsi l’assassin a eu le temps de disparaître. » fit observer Jack Azimov.
   Marion Kettering secoua la tête. « Non, heureusement. L’assassin doit avoir un sang froid exceptionnel, parce que les quatre suspects se sont présentés comme si de rien n’était dans les bureaux où ils étaient attendus et où nous les retenons avec l’excuse de devoir leur fournir des instructions qui ne sont pas encore arrivées des Etats-Unis. Mais si nous ne découvrons pas de qui il s’agit, nous devrons les laisser partir ; alors le coupable pourrait bien disparaître définitivement et se réfugier derrière la Grande Muraille. »
   L’auditoire paraissait captivé, et tous les yeux étaient braqués sur Marion Kettering. Jack Azimov avait même cessé de jouer avec les liqueurs et avait enlevé sa bavette.
   Raj Singh s’était retiré sur un signe discret de Tom Perkins qui, après sa sortie, avait fermé la porte de la salle à manger et restait debout à côté pour surveiller la situation au cas où quelqu’un aurait besoin d’un livre ou d’autre chose.
   « Quand nous avons trouvé le cadavre », poursuivit l’ex-consultant du Pentagone, « son bureau était en ordre. Il n’y avait pas de documents éparpillés, rien devant lui qu’un agenda dont on avait à la hâte arraché une feuille, ce qui se voyait, car un bout de papier restait accroché à la souche. »
   « Ça laisse penser que l’homme avait écrit sur cette feuille quelque chose de compromettant que son assassin s’est dépêché de faire disparaître », fit observer l’avocat Daniel Cornish.
   Marion Kettering approuva d’un signe de tête. « C’est ce que nous avons tout de suite pensé, nous aussi. Notre hypothèse est la suivante : le directeur de l’institut doit avoir découvert que l’un de nos agents est une taupe à la solde de quelque puissance étrangère. L’agent en question a dû s’en douter et il est entré dans le bureau du directeur pour le réduire au silence. Le directeur a compris et a noté quelque chose sur l’agenda qu’il avait devant lui pour nous faire savoir qui était le coupable. »
   « Mais s’il a écrit le nom de l’assassin, il était évident que celui-ci allait s’en apercevoir et arracher la feuille ! », s’écria Laszlo Nagy. « Ça me paraît un truc plutôt naïf. »
   « Ce serait le cas », répondit Marion Kettering. « Mais, en réalité, nous avons constaté que le directeur avait fait semblant de prendre simplement un rendez-vous de travail, de façon à détourner les soupçons de l’homme venu pour le tuer. Mais l’homme a compris et la feuille a disparu. »
   « Et nous voici revenus au point de départ. Aucun indice. » commenta Martin Mystère.
   Marion Kettering secoua la tête : « Oh non ! L’indice, nous l’avons récupéré ! »
   Et ,sous tous les regards interrogateurs, il expliqua : « Aujourd’hui, nous disposons d’instruments très subtils qui nous permettent de relever les moindres traces sur le papier et de lire ce qui a été écrit, même sous une épaisseur d’une dizaine de feuilles. L’assassin l’ignorait évidemment et s’est contenté d’arracher la feuille ou peut-être une ou deux feuilles pour être plus sûr, mais nous avons récupéré tout le message. »
   « Extraordinaire ! » s’écria Myron Rosenfeld. « Qui l’aurait cru ? Tous les jours on apprend du nouveau. Et quel est le message ? »
   Marion Kettering fit un signe à Tom Perkins, et l’irremplaçable secrétaire du club comprit au vol, car un instant plus tard, il lui apporta un stylo et un bloc-notes sur lequel l’ex-consultant du Pentagone écrivit en lettres d’imprimerie :
   Tungstène
   Hydrogène
   Yttrium
   Tellure
   Lutétium
   « Voilà.» dit-il enfin, soulevant la feuille et la montrant aux collègues. « Les mots ont été écrits exactement de cette façon et dans cet ordre. Ils n’auraient pas dû éveiller les soupçons de l’assassin, parce qu’il s’agit de cinq noms du tableau des éléments, et le directeur était diplômé de chimie. Et donc rien d’étonnant à ce qu’il ait pris un rendez-vous de ce genre… »
   « Mais, de toute évidence, l’assassin était plus intelligent que ne le croyait le directeur et il a mangé la feuille. » fit observer Otis Mifune.
   « Si, parmi les suspects, il y a un expert en chimie, alors c’est probablement lui l’assassin, » dit Laszlo Nagy,« mais je présume que vous y avez déjà pensé. »
   Marion Kettering fit signe que oui. « En effet, la première chose que nous avons faite, a été de contrôler le dossier des suspects. Aucun d’entre eux n’était diplômé de chimie, mais tous les quatre avaient reçu un enseignement scientifique, et il est donc probable qu’ils connaissaient le tableau périodique des éléments. »
   « Comment s’appellent les quatre agents suspects ? », demanda sir Reginald. « Se peut-il que leur nom ait un lien avec les cinq éléments ? »
   « À cela aussi nous avons pensé, » répondit Marion Kettering. « Les quatre individus se nomment Lee Tung, Nick Whyte, Hans Itter et Josè Lutez, et, comme vous pouvez le voir… »
   « Ça ne nous mène nulle part, » fit remarquer, déçu, Jack Azimov. « Tung est la première syllabe du mot tungstène, Itter rappelle l’Yttrium, et Lutez la première partie du mot Lutétium, et quant à Whyte, on ne peut pas l’associer aux cinq éléments. Donc les suspects sont toujours au nombre de quatre. Nous jouons de malchance. »
   « Peut-être la réponse se trouve-t-elle dans la nature des cinq éléments. » suggéra Myron Rosenfeld. « Je ne m’y connais pas en chimie, mais est-il possible que l’un de ces éléments ait des propriétés tout à fait différentes de celles des autres, ce qui le distinguerait et pourrait indiquer le nom de l’assassin ? »
   Cette fois, ce fut Joshua Murdoch qui prit la parole. Physicien et mathématicien, il avait aussi de bonnes connaissances en chimie. « Il ne me semble pas qu’on puisse arriver à un résultat en partant de ce point de vue. Le tungstène est un métal, l’hydrogène un gaz, l’yttrium un autre métal et le lutétium une terre rare. Il y a donc au moins trois éléments différents des deux autres qui sont de même nature. »
   « Mais terre rare est une expression plutôt insolite. » fit sir Reginald. « et par conséquent le lutétium pourrait constituer un indice. »
   Martin Mystère secoua la tête. « Oui, certes, ce serait possible, mais l’indice me paraît insuffisant. On pourrait aussi soutenir que l’élément le plus isolé de cette liste est l’hydrogène qui est un gaz alors que les autres sont des éléments solides, donc l’i grec pourrait faire penser à Itter… »
   « C’est vrai que ça se ressemble beaucoup », interrompit Marion Kettering. « Nous y avons également pensé, mais avec des associations de ce genre on pourrait arriver à je ne sais combien de solutions, alors qu’à mon avis le directeur nous a indiqué quelqu’un avec une relative précision, tout en évitant que son interlocuteur ne comprenne tout de suite que ces mots le désignaient. »
   Il y eut un instant de silence, le temps que chacun des présents rumine ce qui venait d’être dit. D’après leurs expressions, il était évident que personne n’avait alors une hypothèse possible à avancer. Ce fut Tom Perkins qui prit l’initiative, mais avec prudence :
   « Puis-je dire quelque chose, messieurs ? » fit-il d’un ton déférent.
   « Mais bien sûr, » s’exclama sir Reginald, « vous êtes l’un des nôtres. »
   « Voilà. Avez-vous essayé de lire les premières lettres des mots ? »
   Marion Kettering, désolé, hocha la tête : « Bien entendu. C’est sans doute la première chose que nous avons faite, mais t-h-y-t-l, ça ne nous dit absolument rien. »
   « Et les numéros atomiques peuvent-ils fournir quelque indication ? » interrompit Peter Askenazi qui, jusque-là était resté silencieux.
   Mais cette fois encore, Marion Kettering enleva tout espoir quand il dit : « À cela aussi nous avons pensé. Et j’y ai même tellement pensé que je me rappelle encore les chiffres dans l’ordre. Il s’agit des 74-1-39-52-71, mais ils ne correspondent à rien. Numéros matricules, numéros de téléphone, codes divers, rien. »
   Laszlo Nagy fit un signe de découragement. « Il semble bien que notre oiseau doive rester hors de la cage. »
   À ce moment-là rentra dans la salle Tom Perkins qui était sorti un instant sans que personne ne s’en soit aperçu. Il avait en main un gros livre de chimie qu’il venait d’emprunter à la riche bibliothèque du club. Il posa le volume sur la table et l’ouvrit à une page pleine de symboles et de chiffres.
   « J’ai pensé qu’un coup d’œil au tableau périodique des éléments pourrait fournir des indications utiles auxquelles vous n’avez pas encore pensé, messieurs. » dit-il comme pour s’excuser.
   Martin Mystère se pencha sur la page et réfléchit longuement, comme s’il essayait de pénétrer les liens intimes entre les éléments fondamentaux de la nature, puis un sourire lui éclaira le visage. « Il y a encore quelque chose à quoi nous n’avons pas pensé. » s’écria-t-il, tout excité. Il prit le bloc de papier et le stylo des mains de Marion Kettering et recopia quelques lettres de la page du livre, puis montra triomphalement la feuille aux autres.
   Il n’y avait qu’un seul mot écrit dans le sens vertical :
   W
   H
   Y
   T
   E
   « Eh ! s’exclama Marion Kettering qui bondit dans son fauteuil. « D’où sortez-vous ce nom ? Vous l’avez tiré du gibus du prestidigitateur ? »
   Martin Mystère secoua la tête. « Non, du tableau des éléments. J’ai simplement remplacé chaque élément par la lettre qui est son symbole. Le tungstène s’appelle aussi wolfram, et son symbole est W, le symbole de l’hydrogène est H, celui de l’yttrium Y et celui du tellure Te, lesquels écrits à la suite donnent… »
   « Whyte, Nick Whyte ! » rugit Marion Kettering. » Ce salopard a une intelligence diabolique. »
   « Tout comme celle de notre Martin Mystère. » fit observer en riant Laszlo Nagy. Mais celui-ci fut interrompu par Jack Azimov.
   « Il y a simplement un détail qui ne cadre pas. » fit remarquer le célèbre auteur de science-fiction. « Les éléments sont au nombre de cinq, et non de quatre, et il reste un mot en dehors, le lutétium. Son symbole est Lu. Si nous ajoutons Lu aux autres symboles, on ne peut pas composer un nom par anagramme, et Lu ne peut désigner le prénom de Whyte, puisque celui-ci se prénomme Nick. Et, dans ce cas, pourquoi le directeur aurait-il ajouté le lutétium à la liste ? »
   « C’est peut-être un code de contrôle. » suggéra Martin Mystère qui, au bout d’un moment, se tourna vers Marion Kettering. « Est-ce que par hasard Whyte devait aller à Paris ? »
   Marion Kettering sursauta comme si un serpent l’avait mordu. « Certainement. Paris était sa destination. En ce moment il s’y tient un important congrès scientifique sur les nouveaux modes de propulsion dans l’espace. Comment avez-vous deviné ? Je ne peux l’imaginer. »
   Mais cette fois ce fut Laszlo Nagy qui répondit, en ajustant sur son nez ses lunettes cerclées de métal. « C’est très clair, en fait. Lutèce était le nom latin de Paris, et donc le lutétium constituait un code de contrôle, comme l’avait tout d’abord subodoré Martin Mystère. En indiquant aussi la destination de l’assassin, le directeur a confirmé que Whyte était bien le nom à retenir. »
   Marion Kettering se leva. « Je cours téléphoner à Paris avant que ce salaud ne file Dieu sait où. Ça lui apprendra à me faire manquer un dîner du Club Pigreco ! »


FIN


Martin Mystère. Créé par Alfredo Castelli © Editions Sergio Bonelli, avec leur aimable autorisation. Traduit de l’italien par Pierre Jean Brouillaud. La nouvelle I Cinque Elementi a paru dans le numéro 42 de la revue FUTURO EUROPA.

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01/02/07