Mes nouvelles de Gwada




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Jean-Pierre Planque

Après L'homme à queue de cochon, voici une autre des ces lettres aux amis écrite en une soirée et revue le lendemain... C'était en 2003. Plus tard, j'ai eu envie de regrouper toutes ces lettres en recueil...

 

 

   « Depuis cette folle nuit du 15 août 2030, affirma JPP, je ne suis plus le même. Certains affirment que j'ai pété un câble. C'est possible, rien n'est plus tout à fait certain depuis cette sombre histoire... »
   Il éclusa une gorgée de vin rosé avant de poursuivre :
   « J'étais en train de me battre contre une nuée de lépidoptères géants sur la planète Alpha 6 quand tout à commencé. Il faut savoir que cette planète n'a rien à voir avec la Terre, qu'elle se situe dans le système du Centaure, à cinq années lumière d'ici et que les journées durent l'équivalent de trente-six heures terrestres. Mon équipage avait été décimé par la Confédération centaurienne et j'étais l'unique survivant. Je ne pouvais donc compter sur aucune aide.
   Les lépidoptères géants surgissaient de partout, ma radio était en panne, j'avais une jambe et un bras cassés et, pour couronner le tout, mon fusil laser à injection ellipsoïdale de marque U.S Rumsfeld avait rendu l'âme... Les lépidoptères avançaient en rangs serrés. C'étaient d'énormes papillons aux ailes brunes d'une envergure d'environ trois mètres et dont la bouche était pourvue de redoutables crocs aux reflets métalliques. Mon cas était désespéré.
   C'est alors que je me suis souvenu de mes chers amis d'Eygalières : Tybi et Fanny. Il était pour eux hors de question de ne pas me revoir, notre amitié était trop forte ! Que j'aille faire un tour aussi loin de la Terre, soit, mais pas question de rayer un jour mon nom sur leur carnet d'adresses ! Je concentrai donc ma pensée vers eux.
   Ah, Fanny, ta bouche, ton cou, ta peau si douce... Pardonnez-moi, chastes oreilles, mais j'en étais réduit à invoquer mes souvenirs les plus chers. N'oubliez pas que ma vie ne tenait qu'à un fil. Ah, Tybi, mon ami, inspires-moi, toi qui as écrit la saga inédite de Temhka. Que ferait Pashéda, ton héros ? Le flux serré de ma pensée traversait l'espace et le temps à la recherche de son esprit fécond. Les secondes s'égrenaient inexorablement.
   La voix de mon ami me parvint enfin, affaiblie par la distance :
   « JPP, comment faire entrer un éléphant, puis une girafe dans un frigo ? Non, attends, c'est pas ça... Je confonds avec une autre métaphore... »
   Dépêche-toi, connard, pensai-je, je n'en ai plus que pour quelques secondes.
   La réponse vint enfin :
   « Balance-leur dans la gueule le projo de 25000 Watts qui est installé sur ton vaisseau pourri ! Ils vont tous s'y cramer. Tu vas voir : sur la Terre comme ailleurs, la lumière les attire... »
   Mes doigts pianotèrent aussitôt sur le clavier intégré à ma combinaison. Un signal fut envoyé vers ce qui restait de la navette d'exploration et ce putain de projecteur s'illumina. Le soleil ! Mes yeux brûlaient. J'eus tout de même le temps de voir que tous ces cons de papillons se précipitaient vers leur mort.
   Ils cramaient. L'odeur que ce barbecue d'enfer dégageait était à la fois infecte et délectable car je venais de sauver ma petite vie. Ils cramaient, tombaient, torches vivantes, incapables de résister à l'éclat meurtrier qui les détruisait un à un. Leurs cadavres calcinés s'amoncelaient de façon répugnante et je craignis que ce qui ressemblait à un énorme bûcher ne basculât sous son poids pour venir m'ensevelir à tout jamais...
   Quand le jour se leva, j'étais toujours vivant. Le projecteur s'était éteint. Quelques fumerolles montaient du sol. Je me posais alors cette anodine question : pourquoi avais-je quitté mes amis ? Pourquoi m'être envolé vers de lointaines étoiles ? N'avais-je pas à mon tour cédé à l'appel des sirènes ? Pourquoi aller chercher si loin ce qui se trouve si près ?

   C'est bien plus tard que la Confédération terrienne m'a récupéré. J'avais épuisé toutes mes rations de survie et pesais à peine cinquante kilos terrestres. Je me souviens très bien de l'artefact de la chaîne Fox News qui m'a interviewé. C'était une pétasse blonde à la voix sirupeuse, dotée d'un décolleté vertigineux :
   « JPP, vous êtes sauf. Les lépidoptères géants d'Alpha 6 ont été décimés, l'axe du Mal semble provisoirement vaincu, quels sont vos projets ? »
   Cette salope me foutait les boules. J'avais envie de la claquer. Pourtant, j'ai répondu :
   — Je ne me présenterai pas au poste de Gouverneur de la Californie. Mes envies sont plus simples : une bouche, un cou, une peau douce, si douce... Et un billet d'avion pour la France !

FIN


© JPP, août 03

© Jean-Pierre Planque. Reproduit avec l'aimable autorisation de l'auteur.

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