Après L'homme à
queue de cochon, voici une autre des ces lettres aux
amis écrite en une soirée et revue le lendemain...C'était en 2003. Plus tard, j'ai eu envie
de regrouper toutes ces lettres en recueil...
«
Depuis
cette folle nuit du 15 août 2030, affirma JPP, je ne suis
plus le même. Certains affirment que j'ai pété
un câble. C'est possible, rien n'est plus tout à
fait certain depuis cette sombre histoire... »
Il éclusa une gorgée
de vin rosé avant de poursuivre :
« J'étais en
train de me battre contre une nuée de lépidoptères
géants sur la planète Alpha 6 quand tout à
commencé. Il faut savoir que cette planète n'a
rien à voir avec la Terre, qu'elle se situe dans le système
du Centaure, à cinq années lumière d'ici
et que les journées durent l'équivalent de trente-six
heures terrestres. Mon équipage avait été
décimé par la Confédération centaurienne
et j'étais l'unique survivant. Je ne pouvais donc compter
sur aucune aide.
Les lépidoptères
géants surgissaient de partout, ma radio était
en panne, j'avais une jambe et un bras cassés et, pour
couronner le tout, mon fusil laser à injection élliptoïdale
de marque U.S Rumsfeld avait rendu l'âme... Les lépidoptères
avançaient en rangs serrés. C'étaient d'énormes
papillons aux ailes brunes d'une envergure d'environ trois mètres
et dont la bouche était pourvue de redoutables crocs
aux reflets métalliques. Mon cas était désespéré.
C'est alors que je me suis
souvenu de mes chers amis d'Eygalières : Tybi et Fanny.
Il était pour eux hors de question de ne pas me revoir,
notre amitié était trop forte ! Que j'aille faire
un tour aussi loin de la Terre, soit, mais pas question de rayer
un jour mon nom sur leur carnet d'adresses ! Je concentrai
donc ma pensée vers eux.
Ah, Fanny, ta bouche, ton
cou, ta peau si douce... Pardonnez-moi, chastes oreilles, mais
j'en étais réduit à invoquer mes souvenirs
les plus chers. N'oubliez pas que ma vie ne tenait qu'à
un fil. Ah, Tybi, mon ami, inspire-moi, toi qui a écrit
la saga inédite de Temhka. Que ferait Pashéda,
ton héros ? Le flux serré de ma pensée
traversait l'espace et le temps à la recherche de son
esprit fécond. Les secondes s'égrenaient inexorablement.
La voix de mon ami me parvint
enfin, affaiblie par la distance :
« JPP, comment faire
entrer un éléphant, puis une girafe dans un frigo
? Non, attends, c'est pas ça... Je confonds avec une
autre métaphore... » Dépêche-toi,
connard, pensai-je, je n'en ai plus que pour quelques secondes.
La réponse vint enfin
:
« Balance-leur dans
la gueule le projo de 25000 Watts qui est installé sur
ton vaisseau pourri ! Ils vont tous s'y cramer. Tu vas voir
: sur la Terre comme ailleurs, la lumière les attire... »
Mes doigts pianotèrent
aussitôt sur le clavier intégré à
ma combinaison. Un signal fut envoyé vers ce qui restait
de la navette d'exploration et ce putain de projecteur s'illumina.
Le soleil ! Mes yeux brûlaient. J'eus tout de même
le temps de voir que tous ces cons de papillons se précipitaient
vers leur mort.
Ils cramaient. L'odeur que
ce barbecue d'enfer dégageait était à la
fois infecte et délectable car je venais de sauver ma
petite vie. Ils cramaient, tombaient, torches vivantes, incapables
de résister à l'éclat meurtrier qui les
détruisait un à un. Leurs cadavres calcinés
s'amoncelaient de façon répugnante et je craignis
que ce qui ressemblait à un énorme bûcher
ne basculât sous son poids pour venir m'ensevelir à
tout jamais...
Quand le jour se leva, j'étais
toujours vivant. Le projecteur s'était éteint.
Quelques fumerolles montaient du sol. Je me posais alors cette
anodine question : pourquoi avais-je quitté mes amis
? Pourquoi m'être envolé vers de lointaines étoiles
? N'avais-je pas à mon tour cédé à
l'appel des sirènes ? Pourquoi aller chercher si loin
ce qui se trouve si près ?
C'est bien plus tard que
la Confédération terrienne m'a récupéré.
J'avais épuisé toutes mes rations de survie et
pesais à peine cinquante kilos terrestres. Je me souviens
très bien de l'artefact de la chaîne Fox News qui
m'a interviewé. C'était une pétasse blonde
à la voix sirupeuse, dotée d'un décolleté
vertigineux :
« JPP, vous êtes
sauf. Les lépidoptères géants d'Alpha 6
ont été décimés, l'axe du Mal semble
provisoirement vaincu, quels sont vos projets ? »
Cette salope me foutait les
boules. J'avais envie de la claquer. Pourtant, j'ai répondu
:
— Je ne me présenterai
pas au poste de Gouverneur de la Californie. Mes envies sont
plus simples : une bouche, un cou, une peau douce, si douce...
Et un billet d'avion pour la France !