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Jean-Pierre Planque
Primé à un concours de nouvelles organisé par Mystère Magazine, Le Secret fut publié plus tard dans Le Magazine du Mystère (n°3, mars 1977). Cette nouvelle s'inscrit dans la lignée de Karma ou de Pour un plat de Cornigoules ; à la fois fantastique, ésotérique et suspens.

 


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 Le Secret


  Le 3 juin 1953, on parla beaucoup dans la région bordelaise du docteur Ginsberg qui trouva la mort avec toute sa famille dans l'incendie mystérieux de sa demeure. C'était une maison assez ancienne entourée d'un jardin à l'abandon sur une petite colline à l'écart de la ville où le docteur vivait avec ses deux filles. Le professeur était connu par ses voisins comme un homme très courtois et cultivé mais, depuis des années, il sortait peu et semblait très préoccupé. On chuchotait que la mort de sa femme qu'il adorait l'avait plongé dans un état d'anxiété proche de la folie… De plus, l'état de santé de Monique, sa fille aînée que l'on savait malade depuis plusieurs années, ne pouvait qu'accentuer le désarroi du pauvre homme. Marie, la cadette alors âgée de dix-huit ans, était secrète et sauvage ; on la sentait possédée elle aussi par quelque malheur et ses yeux fuyaient souvent vers les mondes intérieurs, s'animaient d'une flamme aiguë qui ressemblait à la folie. Les garçons de son âge la fuyaient comme la peste, pourtant elle ne manquait pas de charme, mais qui serait sensible à une âme trop tourmentée par l'au-delà et par la mort ?
   Il n'était pas rare de voir le docteur Ginsberg errer le soir sur le port. On l'avait souvent rencontré en compagnie de quelque marin et cela n'étonnait personne puisqu'il avait fait dans sa jeunesse de nombreux voyages dans les colonies d'Afrique et d'Asie…
    À la surprise générale, les policiers chargés de rechercher dans les décombres encore fumants les corps des victimes avaient dégagé huit cadavres totalement calcinés.
    Huit corps, et non trois comme il eût été logique de trouver !
    Les enquêteurs identifièrent sans trop de peine les corps du docteur et de sa fille aînée. Mais ce qui fit couler beaucoup d'encre dans les journaux à scandales de l'époque, surexcita la population friande d'émotions sortant du quotidien, fut le fait suivant qui fit parler de " sacrifice rituel et démoniaque " : les six autres corps avaient le crâne ouvert et furent trouvés à proximité de pierres taillées.
    Les policiers auraient probablement rencontré d'énormes difficultés pour identifier les six corps mystérieux si deux pêcheurs n'avaient découvert, quelques jours plus tard, le corps de la jeune Marie dans les eaux grises de la Garonne. Comme un lys maudit accroché par ses ongles-racines au ponton près du port, Marie tenait serré contre elle un cahier d'écolier. Cet étrange journal d'adolescente contenait une réponse fantastique qui fut publiée quelque temps plus tard dans la presse régionale. Voici ces lignes, en partie effacées par les eaux du fleuve…
    La veille du jour des hommes en blanc, je me suis approchée en silence de la porte fermée. Le jour commençait à poindre à travers les carreaux et les marches de l'escalier craquaient malgré mes précautions. Et tout à coup, j'ai entendu l'enfant crier. Que se passait-il donc ? Et pourquoi maman était-elle enfermée depuis si longtemps ? Sans faire de bruit, et avec mille précautions, j'ai écouté, l'oreille collée contre la porte close. C'était de la folie, mais je voulais savoir. Le bébé a pleuré, puis plus rien. D'où pouvait-il bien venir ?
    J'ai entendu papa qui a dit d'une voix très heureuse :
    Mathilde, c'est un garçon ! Un garçon ! »
    Je crois bien qu'il riait. Pourtant, maman pleurait très fort. Je l'entendais gémir.
    Mathilde… Mais qu'as-tu donc ? Pourquoi pleures-tu ? » a demandé papa avec inquiétude.
    Entre deux sanglots, maman a répondu :
    Il est mort ! Il est mort !… »
    Et puis ses cris, ces cris qui résonnent encore dans ma tête avec, dans le lointain, la sirène des bateaux dans le port endormi…
 
 
***
 
     Je me souviens des hommes en blanc venant chercher maman, papa essayant de s'interposer pour les retenir… J'avais alors six ans et ne comprenais pas, serrant avec désespoir la main de Monique, ma sœur aînée.
    Papa a dit au grand roux à la tignasse hirsute qui ressemblait à monsieur Claude, le charcutier :
    Ne la bousculez pas, elle est très fragile. Ses nerfs sont si sensibles… »
    Maman pleurait. Je me souviens de ses sanglots, de son regard perdu, de ses griffes arrachant le visage de mon père désemparé. Pourquoi ? Pourquoi ? Je sais qu'alors je l'ai détestée.
    Monique a éclaté d'un long rire de femelle et ses gros nichons se sont trémoussés. Elle aussi, je la déteste. J'aurais voulu la voir mourir !
    Au revoir, professeur, ont dit les hommes en blanc à papa, ne vous inquiétez pas. Nous veillerons sur votre femme et vous tiendrons au courant.
    Oui, a répondu papa d'un air las, tenez-moi au courant… »
    Puis il nous a dit d'aller nous coucher car il faisait nuit.
 
    J'ai demandé pourquoi la chambre de maman était toujours close. Il m'a répondu que c'était un secret et qu'il me le dirait quand je serai plus grande. Il était très en colère et s'est mis à me frapper très fort.
    Parfois, la nuit, quand je n'avais pas bu le verre amer, je le voyais entrer dans la chambre de maman. Il était silencieux comme Niña, la chatte du jardinier, mais je le voyais quand même. Je ne le disais à personne. C'était un secret.
 
    Quand j'étais très petite, Papa me racontait souvent ses exploits dans les colonies d'Afrique. Il était lieutenant, je crois, en Nouvelle Guinée, et soignait les malades noirs avec beaucoup d'amour. Son bel uniforme et ses médailles sont au mur du salon, près du portrait de grand-père. Un jour, il avait été blessé par une tribu de cannibales mais ses hommes l'avaient sauvé. Il n'avait pas eu peur. Quand il parlait des colonies et me montrait ses cicatrices, maman lui demandait de se taire. Mais je ne sais pas pourquoi c'était mal. Il y a longtemps qu'il ne parle plus des colonies.
 
    Ce soir-là, comme chaque soir, papa a encore amené un homme à Monique. Je les ai vus à travers la fenêtre et j'ai tout entendu. Monique était couchée. Ses nichons tout blancs étaient tendus hors des draps. Elle se tordait, c'était bizarre. Le diable était en elle et sa bouche écumait comme la Gironde les jours d'orage. Elle est toujours ainsi. Je voudrais la tuer !
    J'ai entendu papa qui a dit :
    Je te présente Georges. Je l'ai rencontré sur le port. C'est un marin de Saint-Malo.
    L'homme était très fort et très sûr de lui. Il a dit :
    Ton père m'a dit qu'il t'en fallait beaucoup… J'ai ce qu'il te faut, ma belle. »
    Je n'ai pas compris ce qu'il avait apporté.
    Puis j'ai dû me sauver car papa s'en allait. Je crois bien qu'il pleurait…
    Cette nuit-là, j'ai fait un mauvais rêve. Il me semblait entendre quelqu'un crier, et puis comme des bruits d'étranges conciliabules dans la chambre de maman. Je ne me suis pas levée. Je n'avais pas la force.
 
    Papa était souvent très fatigué le matin, comme s'il ne dormait pas. Alors, il me battait et je devais jurer de ne pas entrer dans la chambre de maman.
    Tous les soirs, je prenais mon médicament pour bien dormir. Papa me disait que je ferais de jolis rêves, mais des fois je ne le buvais pas tout de suite, pour voir. La porte de ma chambre était souvent fermée à clé.
 
 
***
 
    Papa et Monique se sont disputés. Elle lui a crié :
    Et le corps de l'enfant ? Qu'en as-tu fait ? Espèce de toubib à la manque ! Tu me dégoûtes…
    Papa s'est levé d'un bond, a renversé sa chaise.
    Tais-toi, hurla-t-il. Tu es folle et nymphomane au dernier degré ! J'aime ta mère plus que tout et ton frère n'est pas mort…
    Mais quel frère ? reprit Monique. Le fils dont tu rêves depuis toujours ? Il n'est jamais né et ne naîtra jamais. Il n'existe que dans ton imagination !
    Tais-toi ! Je t'en supplie, la petite pourrait entendre. »
    Il lui serrait la gorge et Monique était rouge comme la Gironde quand le soleil se couche. Papa avait raison. J'avais entendu un bébé crier dans la chambre de maman la veille du jour des hommes en blanc, mais ces sanglots, ce cri qui résonne encore dans ma tête…
 
    Un grand cri m'a réveillée et je me suis levée pleine de peur. La porte n'était pas fermée cette nuit-là. J'ai entrevu papa qui portait sur l'épaule le corps d'un homme certainement malade. Ils sont entrés dans la chambre de maman. Je me suis recouchée.
    « Papa est un bon médecin » ai-je pensé en m'endormant.
 
 
***
 
    Et j'entendais leur souffle moite dans le couloir quand j'avais dix-sept ans. Elle ne se cachait plus et c'était répugnant. Monique était une bête écumante et l'on sentait son odeur de femelle partout. Elle était folle et possédée du démon. Son gros corps blanc couvert de sueur, ses cris de plaisir qui m'arrachaient des sanglots, et ces hommes étrangers que mon père amenait chaque soir avec lui pour assouvir sa soif bestiale…
    Pourquoi faisait-il ça, lui si juste, si bon ?
    Le Christ m'a ordonné de la tuer. Maman m'a parlé, ce soir, près de mon lit. J'ai reconnu sa douce voix qui me disait de sauver la maison et d'entrer dans sa chambre malgré le secret. Le Nouveau Testament me montrera la voie !
 
    Papa était de plus en plus bizarre. Parfois, il se mettait à pleurer sans raison, comme si un souvenir triste assaillait son esprit. Je le voyais errer la nuit, parlant à quelqu'un que je ne voyais pas. Comme s'il parlait à un enfant. Il semblait lui raconter des histoires, puis se mettait en colère et rentrait dans sa chambre en claquant la porte.
    Au repas, il marmonnait en silence et mangeait machinalement sans relever la tête.
    Ce soir-là, Monique parlait des hommes. Elle ne parlait que des hommes et se massait les nichons en disant à papa :
    Cette nuit, il m'en faut deux. Tu m'as comprise ? Et pas des avortons comme celui d'hier qui me prenait pour sa mère ! »
    Papa ne disait rien et je savais qu'il pleurait en silence, tandis que ma sœur se gavait de nourriture.
    À propos, ajouta-t-elle entre deux bouchées, j'ai trouvé un article très intéressant dans un journal. Attends, je vais te le lire…
    Elle prit une revue qui traînait sur une table basse avec, sur le visage, un sourire que je n'aime pas. Puis elle lut, en regardant papa :
    « Je me rendis à l'île de Rennel, dans l'archipel d'Entrecastreaux… »
    Papa leva la tête. Il semblait tout à coup piqué au vif et regarda ma sœur avec inquiétude. Satisfaite de son effet, elle poursuivit :
    «Les Mélanésiens qui y habitent conservent encore des crânes humains peints et décorés. Il y a encore quelques dizaines d'années, lorsque naissait un enfant, le père devait tuer et…
    Tais-toi, hurla papa, tais-toi, maudite garce ! »
    Il s'était levé d'un bond et s'était jeté sur elle avec une force que je ne lui connaissais pas. Tandis que Monique tentait désespérément de se libérer, je voyais ses mains étreindre sa gorge et serrer, serrer…
    Monique est devenue molle tout à coup. Ses yeux brumeux ont ressemblé à la Gironde quand le brouillard couvre le port de son rideau feutré…
 
    J'ai aidé à porter Monique en haut de l'escalier. Son corps était très lourd et je ne pensais pas y arriver. Par sa jupe entrouverte flottaient d'étranges parfums. Papa ne semblait plus me voir et sa respiration était courte. Nous nous sommes arrêtés devant la chambre de maman et papa a tiré de sa poche une clé. J'allais enfin connaître le secret. Il poussa la porte et tira Monique par les épaules.
    Je retenais mon souffle.
    C'est lorsqu'il alluma que je vis le secret !
 
    Avant de quitter la maison, j'ai poursuivi dans le salon la lecture de Monique en retenant le cri qui montait dans ma tête :
    «Le père devait tuer et décapiter un homme d'une tribu environnante. Après avoir ouvert largement la base crânienne au moyen d'un poignard, le père extrayait le cerveau, le faisait cuire avec des épices spéciales et s'en nourrissait de même que son fils devant toute la tribu réunie ; à partir de ce moment, le nom du mort passait au nouveau-né… »
    Comment une telle horreur était-elle possible ? Mes nerfs allaient éclater, je le sentais. Pourtant, je poursuivis la lecture :
    «C'est la momie d'un enfant Puka Puka dont les parents refusèrent la mort. Son corps fut longuement conservé, puis les parents, espérant que le souffle vital perdu par leurs victimes allait transmettre la vie au petit corps inerte, portèrent celui-ci à l'entrée de la grotte sacrée. »
    Cette maison où j'étais née était devenue celle du diable. Il fallait la purifier par le feu avant de retrouver les eaux de la Gironde pour oublier cette atroce vision du secret de mon père…
 
    Lorsque la chambre s'est éclairée, j'ai vu. J'ai vu, saisie d'horreur, et j'ai compris le terrible secret. Les murs drapés de velours noir et ces corps nus étendus sur de grandes pierres blanches… Tous avaient le crâne ouvert et j'ai senti leurs âmes tourmentées nous assaillir tout à coup.
    Mon regard accrocha l'atroce révélation de ce petit corps pendu telle une poupée d'horreur au centre d'une roue tracée à la craie blanche. Dans un coin, un landau vide attendait cet enfant. Sur une table basse, dans un plat argenté, brillait la lame de la folie. L'odeur de la mort flottait entre les pierres et mon père m'a dit, montrant le petit corps tout gris :
    Voici ton frère, regarde-le. Il attend une âme pour renaître à la vie ! »
    Son rire a éclaté, comme l'autre, lointain, d'avant les hommes en blanc, comme celui qui montait dans mon esprit d'enfant.
    J'ai revu tout à coup les griffes de ma mère arrachant ce visage, le visage de mon père que j'avais tant aimé.
    « Non, pas Monique ! » ai-je pensé.
    Je l'ai vue un court instant, poupée sanglante sur la pierre froide parmi tous ses amants…
    Alors la main du Christ a poignardé papa et le rire a jailli de mon cœur éclaté tandis que je descendais les marches quatre à quatre.
 
 
 
FIN

 

Le texte cité plus haut est extrait d'un article de Folco Quilici paru dans la revue ATLAS en novembre 1974.

 © Jean-Pierre Planque. Reproduit avec l'aimable autorisation de l'auteur.

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