Le
gamin de Dora était dans sa petite chambre, assis devant
la console de jeux vidéo d'interface. Il accueillit
l'entrée de l'homme avec des rugissements de plaisir,
agitant joyeusement les membres.
« Ciao, Ario ! » sourit le réparateur
qui essayait de paraître naturel. Il ne s'habiterait
jamais à ces visites. Le fils de Dora lui rappelait
un personnage grotesque vu dans un tableau de Bosch. Par ailleurs,
il n'était pas très différent des autres
enfants de la Nuée jaune disséminés dans
le quartier. Des années plus tôt, quand Dora
était à peine adolescente, les cheminées
de la Nippon Chemical avaient vomi d'étranges vapeurs
jaunâtres, sans dommage apparent pour la population.
C'était du moins l'assurance qu'avaient reçue
les medias. Dans les mois et les années qui suivirent,
les femmes du quartier avaient mis au monde un véritable
musée des horreurs, mais presque personne n'avait établi
de rapprochement avec la nuée jaune. Ceux, très
peu nombreux, qui l'avaient osé avaient été
démentis et ridiculisés par la propagande des
Compagnies Mondiales, et toute l'affaire était sortie,
avec le consentement de l'opinion publique, de la mémoire
collective. Dora, elle même, comme beaucoup d'autres
mères, avait vécu sa tragédie dans un
état d'inconscience et de passivité. Quelques-uns
seulement n'avaient pas oublié. Les habituelles voix
dans le désert.
Peut-être est-ce mieux ainsi,
pensa le réparateur. Il s'approcha de la créature
qui gesticulait : « Bon, Ario. Maintenant, je vais arranger
ton jeu. »
Très précautionneusement,
il dégagea le viseur virtuel de la tête difforme.
Il l'avait modifié lui-même peu avant pour l'adapter
au crâne de l'enfant. La Nippon General Electronics
ne produisait que des modèles standard. Il soupesa
le lourd casque de couleur sombre, puis le posa délicatement
sur la console du jeu vidéo. La énième
panne avait fait basculer Ario dans l'obscurité, dans
le froid, dans le silence d'une nuit sans fin. Tout un univers
de sons, de lumières, de couleurs s'était éteint
d'un seul coup dans le petit cerveau attardé. L'illusion
virtuelle s'était dissoute dans une réalité
sordide et cruelle.
« Tu peux le réparer ? La voix
rauque, derrière l'homme, était incertaine,
hésitante. Si je pouvais travailler, j'en achèterais
un neuf... Tu sais, demain, commence pour moi la période
à risque... Pendant un mois, pas de client. Je dois
faire des économies. Les médicaments pour Ario
coûtent les yeux de la tête... »
L'homme l'interrompit d'un signe rapide
d'acquiescement. Dora n'aimait pas parler de certaines choses,
il le savait bien. Elle retrouvait une étrange pudeur,
un embarras de jeune fille pour évoquer sa maladie.
La période à risque d'une pathologie vénérienne
au sigle incompréhensible, énième mutation
d'une ancienne souche virale. A intervalles réguliers,
Dora était la porteuse saine d'une véritable
bombe biologique, capable de pénétrer les préservatifs
les plus résistants. S'abstenir de tout rapport, dans
ces circonstances, n'était pas seulement une affaire
de conscience. Dans le ghetto, on ne pouvait survivre que
si l'on respectait les règles.
« Ça dépend de la panne,
murmura le réparateur, alignant ses instruments et
les composants électroniques sur la console. Si j'ai
les pièces qu'il faut, je te le répare ce soir.
Autrement, je devrai revenir. »
La femme approuva nerveusement, sans détacher
les yeux du jeu vidéo.
À l'aide d'un petit tournevis, l'homme
démonta le panneau de commande, mettant à nu
les organes de la machine et leur imbrication complexe. Encore
une fois, au moyen de la loupe et de la pile à influorescence,
il se plongea dans la lecture de l'alphabet mystérieux,
labyrinthique des circuits intégrés. Il éprouvait
comme toujours une légère, une agréable
excitation. Chaque réparation était un nouveau
défi lancé contre la politique des Compagnies
Mondiales... Le risque rendait le jeu plus stimulant, plus
intéressant... Après des années de clandestinité,
il avait cessé de penser aux dangers qu'il courait
chaque nuit en offrant ses prestations aux sans-espoir du
ghetto. Depuis longtemps, il ne s'interrogeait plus sur l'absurdité
de toute cette situation. Il était inutile de ressasser
le passé ancien, les événements qui s'étaient
désormais estompés dans la mémoire collective.
Pourtant, il y avait eu un début. Un processus de changement
lent, graduel, imperceptible mais irrésistible...
Les
vieilles multinationales avaient donné le départ,
produisant une haute technologie étudiée pour
une durée bien précise, assez limitée
dans le temps. Mais la politique commerciale des multinationales,
si astucieuse fût-elle, avait laissé trop de
place au marché des réparateurs et des pièces
de rechange. Sur le long terme, la consommation de nouveaux
produits avait fortement chuté, provoquant de graves
récessions. Akira Kagawashi, petit employé d'une
Compagnie Mondiale naissante, réfléchissait
déjà à ce problème. En fidèle
disciple du Néo-Shintoïsme, il avait appliqué
la théorie de la Régénération
Permanente aux processus de production, redonnant tout
son poids à la maxime Le vieux, c'est le mal ;
le nouveau, c'est le bien. Les idées d'Akira avaient
progressivement remporté l'adhésion des chefs
d'entreprise, tandis qu'il poursuivait, dans le même
temps, sa lente mais irrésistible ascension professionnelle.
La programmation de la
technologie multimédias, point fort de l'entreprise
de Kagawashi, avait donc été fractionnée,
parcellisée jusqu'à l'extrême limite.
Les projets se présentaient comme des mosaïques
complexes. Les ingénieurs formées dans les écoles
de l'entreprise en concevaient des fragments isolés,
et chacun ignorait le travail de l'autre. Le phase finale
de la programmation était confiée à des
systèmes complexes de logiciels auto-recombinants qui
s'auto-supprimaient une fois réalisé chaque
fragment. Les interventions ultérieures sur les produits
finis devenaient pratiquement impossibles, ce qui éliminait
du même coup le marché de la réparation.
Presque sans le vouloir, pour de banals motifs de marketing,
Kagawashi avait dépassé le stade de la production
en série standardisées. Une révolution
qui marquait le début d'une époque nouvelle.
Le nouveau Directeur général
Kagawashi, nullement satisfait de son succès personnel
et de celui de la compagnie, s'était consacré
avec abnégation au perfectionnement de sa propre théorie.
En principe, des techniciens brillants auraient pu prélever
des composants isolés dans des éléments
hors d'usage et s'en servir pour en réparer d'autres.
Sur l'insistance de Kagawashi, les Compagnies Mondiales profitèrent
de leur influence politique considérable pour convaincre
les gouvernements nationaux d'édicter des lois sévères
sur le recyclage obligatoire des produits inutilisables. Quelques
années plus tard, conserver un jeu vidéo, un
PC, un téléphone cellulaire qui ne fonctionnait
plus devint un délit. Les Centres de Recyclage super
protégés, surgis comme des champignons dans
chaque coin de la planète, assuraient l'écoulement
des articles de rebut produits par le système. La propagande
écologique menée par les Compagnies Mondiales
avait fait le reste, avec le consentement et la collaboration
des masses...
« Alors, tu te montres, saloperie... »
murmura pour lui-même l'homme à l'imperméable
qui gardait les yeux fixés sur les entrailles du jeu
vidéo. Réfléchir au passé ne l'aidait
guère à fouiller, au moyen de la loupe, entre
les microcircuits, à la recherche d'un filament déconnecté
ou grillé. Il maniait les instruments avec la délicatesse
et l'habileté d'un chirurgien.
Les médecins soignent les corps créés
par Dieu, disait toujours son grand-père, mais
les objets, c'est nous les construisons. Nous avons le droit
de les réparer. Aucune loi ne peut l'empêcher.
Le grand-père avait transformé le métier
en une affirmation de liberté. Quand la pratique de
l'électrotechnique avait été interdite,
des années auparavant, il avait continué à
travailler dans la clandestinité. Une façon
d'honorer la mémoire de son fils. Le réparateur
ne se souvenait pas de son père. Celui-ci s'était
suicidé alors que l'enfant avait trois ans. Il s'était
tué par manque de courage et de travail. Mais le grand-père
avait résisté. Il avait continué à
démonter, réparer, remonter les merveilles de
la Nippon General Electronics, défiant le slogan Kagawashi.
Il avait enseigné au petit-fils tout ce qu'il savait,
en secret, pour ne pas voir se perdre des années d'expérience
rare et précieuse. Comme l'apprenti d'un ancien sorcier,
le réparateur avait exploré les labyrinthes
mystérieux et changeants de l'électronique.
Il avait appris à en éviter les embûches,
les pièges, les défenses en perpétuelle
évolution. Quand le grand-père était
mort, le laissant seul avec ses souvenirs, le vieillard n'avait
plus rien à lui apprendre.
Seul, pensa l'homme en imperméable.
Seul avec un millier, un million de visages différents...
Maintenant, il n'enlevait plus son masque, pas même
à la maison. Il ne voyait plus son véritable
visage, pas même dans le miroir. Son identité
n'était guère qu'un souvenir qui s'estompait
un peu plus chaque jour... Il jeta un rapide coup d'œil
à la femme en peignoir de soie. Seul. J'ai toujours
été seul. Désormais, il s'était
habitué à la vie errante, à dormir chaque
fois dans un lieu différent. Et pourtant, de temps
à autre, une certaine angoisse lui serrait la gorge.
Gêné, il chassa ces pensées. Son
devoir, sa mission consistait à trouver la panne, comme
toujours. La panne qui se cachait traîtreusement dans
la jungle dorée des circuits intégrés...
« Je crois l'avoir localisée, fit-il,
dans un sourire de triomphe. Il faut que je démonte
et change quelques composants. Par chance, je les ai apportés.
C'est l'affaire de quelques minutes. »
Anxieuse, Dora suivait l'action rapide et sûre
des instruments, les lames minces, incandescentes du soudage
laser. Fumée blanchâtre, odeur de plastique brûlé...
Rites puissants célébrés par un officiant
bienveillant, rassurant. Ario avait absolument besoin de ce
jeu, plus que de médicaments. Les remèdes maintenaient
en vie le corps difforme. Le jeu vidéo lui nourrissait
l'esprit. Le réparateur percevait le regard intense
de la femme sur ses mains expertes. Les yeux verts de Dora
étaient fixés, hypnotisés, sur les instruments
qui scintillaient. Chaque fois, une attente angoissée
; chaque fois, une espérance nouvelle...
« C'est fait. » Les deux syllabes tombèrent,
avec un bruit sec, dans le silence lourd de tension. Le frottement
du petit pinceau qui balayait la poudre de zinc se mêla
au soupir de soulagement de la femme. « Maintenant,
ça devrait aller. » Par des gestes rapides, l'homme
raccorda le fin câblage au casque d'interface. Doucement,
il fixa le cimier virtuel sur la tête difforme de l'enfant,
les doigts hésitant sur les commandes d'allumage. Ario
n'aurait pas supporté une autre déception. Les
yeux de la mère brillaient dans la pénombre...
Les boutons s'animèrent tous en même temps,
les voyants lumineux de la console prirent vie. Un festival
de lucioles multicolores annonça la victoire de l'homme
sur la machine. Ario exprima sa joie par de rapides mouvements
désordonnés des membres. Le viseur du casque
ne permit pas à l'homme de saisir le regard de l'enfant.
D'ailleurs, chez ce gamin, il était difficile de distinguer
les yeux des autres caractéristiques. Seule la mère
parvenait à en suivre le dédale, à redécouvrir
d'anciennes ressemblances. L'homme et la femme restèrent
silencieux, observant les mouvements du gamin qui devenaient
plus lents, plus réguliers. Maintenant, les membres
paraissaient accompagner et même diriger une musique
secrète... Désormais, Ario avait quitté
la coûteuse voiture d'infirme, le sordide appartement,
le ghetto de Mitove... Désormais, il courait, bondissait,
volait vers des horizons électroniques, dans des paysages
virtuels aux couleurs changeantes. Ses neurones voyageaient,
légers, sur les fréquences vertigineuses des
puissants microprocesseurs....
« Maintenant, il est heureux », murmura
le réparateur en ramassant ses instruments. Sans un
mot de plus, il suivit la femme dans la pièce voisine.
— Jusqu'à la prochaine fois, soupira Dora,
qui alluma nerveusement une cigarette.
La fumée bleuâtre voila les lueurs rougeâtres
de l'alcôve.
— Les machines tombent en panne, approuva l'homme,
debout au bord du lit circulaire. De plus en plus souvent,
malheureusement. Les Compagnies Mondiales sont habiles. On
a beau courir, elles sont toujours devant... Tu connais ce
paradoxe ?
— Ce quoi ?
— Le paradoxe de Zénon. Achille et la
tortue. Le petit animal, avec un certain avantage au départ,
aurait toujours précédé dans la course
le foudroyant Achille...
— Je ne connais pas ces choses.
— Moi non plus. C'est un client qui me les a
racontées, un vieux professeur de philosophie. Tout
au moins, il l'était, avant qu'ils suppriment cette
matière. Je dois passer chez lui ce soir.
— Tu es pressé ? » Dora souffla
un autre nuage bleu et éteignit sa cigarette. Elle
s'était assise sur le bord du lit, croisant ses superbes
jambes gainées de soie noire. « Reste un peu.
Repose-toi.
— Dora, je voulais te dire...
— Viens ici. La main fuselée tapota les
draps de satin. N'aie pas peur. La période à
risque commence demain, je te l'ai dit.
— Dora, ce n'est pas nécessaire...
— Je sais ce que tu penses. Tu te trompes. Ça
n'est pas un paiement. Tu ne pourrais pas l'accepter. Ça
me fait plaisir, c'est tout.
— Parce que ce soir je suis beau ? Grâce
au masque.
— Parce que c'est toi. »
La
nuit n'était pas terminée. Encore un travail
à expédier. Le professeur attendait sa réparation.
Un vieux téléphone portable, morceau de ferraille
toujours en panne.
Tandis qu'il s'enfonçait dans le ventre obscur
du ghetto, avec un visage nouveau au-dessus de son imperméable
déchiré, le réparateur repensait à
Dora. Le fine pellicule du masque recombinant avait à
peine atténué la chaleur de ses baisers.
Les putains n'embrassent pas, se dit l'homme
qui s'engagea dans une ruelle sombre. La femme avait montré,
pour la première fois, une grande faiblesse. Elle était
seule, tragiquement seule. Dora, elle aussi, présentait
une infinité de visages, un pour chaque client... Il
chassa ces pensées qui le mettaient mal à l'aise.
Les situations étaient différentes. Pour lui,
la solitude était une nécessité, une défense.
La famille du réparateur, se dit-il, sarcastique.
Une femme accueillante et un fils monstrueux...
L'angoisse, la peur lui serraient la gorge, le creux
de l'estomac. Il sentit davantage le froid sous l'étoffe
légère de l'imperméable. Très loin,
dans le centre de Mitove, d'immenses tableaux numériques
projetaient des publicités fantasmagoriques. L'image
de Kawagashi, rajeunie par des dizaines d'opérations
de chirurgie esthétique et de cures revitalisantes, arborait
un sourire de satisfaction sur les grands panneaux à
tubes de quartz. Il souriait à son monde, à sa
destinée magnifique, à ses progrès.
Contre lui, le réparateur livrait son combat habituel
et secret...