La nouvelle




   Leandro n'est pas un gosse comme les autres. À ses jouets il a toujours préféré les pièces mécaniques et électroniques qu'il récupérait parmi tous les restes accumulés dans mon atelier. Mais ce n'est pas le plus important. Je ne voudrais pas vous induire en erreur et vous faire croire que ce qui s'est passé a quelque chose à voir avec la mécanique ou l'électronique. Non, pas plus qu'il n'est question de physique avancée. Ce que je veux dire, c'est simplement ceci : Leandro est très particulier, non pas parce qu'il est capable de monter et de démonter des équipements électroniques et même d'expliquer – à sa manière un peu fantaisiste de gamin de quatre ans – comment ça fonctionne, ni même parce que, à trois ans, il avait mémorisé les composants d'un moteur à explosion, mais parce qu'il est tout à fait différent et qu'en plus il a beaucoup d'imagination.
   Mais je perds le fil.
   Le plus important, c'est ce qui a commencé avec l'histoire de l'aro.
   Un jour, j'étais en train de réparer un équipement de transmission et je me concentrais sur le modulateur de fréquences quand Leandro est venu, s'est assis à côté de moi et est resté à me regarder sans dire un mot.
   C'est alors que les cheveux se sont dressés sur ma tête.
   Pourquoi ? me demanderez-vous ?
   Imaginez une machine à faire des vermicelles qui tourne à 2000 tours/minute, qui est connectée à un tube d'alimentation continue, et des kilomètres et des kilomètres de nouilles fraîches, collantes, s'enroulant autour de vos têtes, entrant dans les oreilles, vous bouchant la vue jusqu'à vous faire sortir de vos gonds… Puis changez les vermicelles en paroles et…
   Ça, c'est Leandro quand il vient dans mon atelier : une machine à poser des questions et (ce qui est pire) une machine à donner des instructions.
   Bon. Le jour de l'aro, il n'a rien dit. Je sentais une tension insupportable, comme si un ouragan allait se déchaîner. Tous les poils de mon corps se hérissaient et me provoquaient d'horribles démangeaisons. C'était pire que d'entendre ses questions. Puis j'ai fait front et je lui ai dit :
   — Hum !
   (D'accord, vous me direz que ça n'était pas la bonne réponse, qu'est-ce que je voulais dire par Hum ! mais vous êtes trop pressés. Cet Hum ! était en fait le meilleur son articulé que je pouvais prononcer quand j'ai vu ce que Leandro avait rapporté de l'aro. Et je n'exagère pas.) La Chose n'était qu'une… chose. Et ce n'est pas une simple redondance. Quand on ne peut pas décrire un objet avec plus ou moins cinq mots, l'objet en question est une chose.
   Bon, je vais essayer de décrire avec un minimum de mots la chose que Leandro a tirée de l'aro :
   C'était quelque chose de brillant, d'humide, de transparent, de moelleux, de chaud, de coloré, de doux, de visqueux, de léger, de bizarre, de calme, d'abandonné, de fragile, d'affectueux, d'informe (avec tout ce qu'implique ce terme) et plus que tout et surtout, sympathique. Leandro la tenait dans ses mains et la caressait tendrement, tandis que la chose venue de l'aro tremblait de plaisir et s'étirait le plus possible contre la surface de ses mains.
   Et elle faisait ronron, comme les chats.
   Leandro a lancé un « Hi ! », m'a regardé et m'a demandé :
   — Elle te plaît ?
   — Eh… (en me demandant ce que je pouvais dire, j'ai approché un doigt que la chose a un peu léché). C'est mignon, mais…
   — Je t'ai tirée de l'aro, a-t-il répondu avant que je lui aie demandé.
   — L'aro ? Et qu'est-ce que c'est ?
   — Bon, a fait Leandro un peu agacé (il n'aime guère expliquer les choses). C'est quelque chose que j'ai inventé. Un endroit qui me plait…
   (Alors, je ne sais pas pourquoi, je me suis souvenu qu'un jour, quand il avait trois ans et demi, il a pointé son petit index sur le sol et m'a dit, très sérieusement : « Cet endroit ne me plait pas ». Je n'y ai pas beaucoup prêté attention.)
   — Mais tu ne vas pas me dire que ça – j'ai montré la chose (et la chose voulait à nouveau me lécher le doigt) – tu l'as également inventé, tu…
   Leandro a haussé les épaules et levé les deux mains (la chose s'était accrochée à son cou et lui bécotait le dessous de l'oreille), puis il a expliqué :
   — Bi vient de l'aro avec moi. Il m'aime beaucoup.
   — Bi ? (La chose m'a regardé. Et ne me demandez pas avec quoi, mais elle m'a regardé.)
   Leandro a pris son air ennuyé. Il n'aime pas qu'on le questionne pour des choses évidentes. J'ai donc dû accepter que cette chose venue de l'aro s'appelle Bi.
   J'ai respiré profondément et me suis préparé à tout. Puis j'ai demandé :
   — Leandro… l'aro, c'est une chose ou un endroit ?
   Leandro a dit « peuh ! », a fait demi-tour et est parti.

   INTERVALLE
   … pendant lequel j'ai tenté de mettre un peu d'ordre dans mes pensées et de comprendre ce qui se passait…
   Jusqu'à ce que j'arrive à la conclusion que je rêvais ou que…
   à ce moment-là j'ai essayé de me réveiller avec la pointe du fer à souder, et je vous assure que je me suis brûlé.)
   …ou qu'il existait quelque part une chose brillante, humide, transparente, colorée, affectueuse (etc., etc.) et surtout sympathique, que cette chose, quelle qu'elle soit, était attachée à Leandro et s'appelait Bi. Et croyez-moi, je vous en prie, je ne parvenais pas à le croire.
   La chambre de Leandro était à peu près comme elle a toujours été. À droite, des étagères pleines à craquer de boîtes avec des jouets ; à gauche, la fenêtre ; sur le sol deux millions trois cent cinquante mille trucs et machins, en face, la paroi où s'appuyait la tête du lit et où Marta et moi avions fixé un tas de posters colorés parmi lesquels j'avais collé, à la demande expresse de Leandro, une luxueuse affiche de la compagnie pour laquelle je travaillais, affiche que Leandro et moi appelions en secret le monstre.
   Bon, il n'y avait pratiquement pas de changement, sauf qu'il n'y avait pas de « monstre » mais, à sa place, rien d'autre et rien de moins que…

   UN AUTRE INTERVALLE
   (… au cours duquel je cherche et cherche dans ma tête les mots qui me serviront à définir approximativement – bien que ce soit avec un certain recul, du moins je l'espère – ce que j'ai vu, et j'ai fini par décider que le terme le plus approprié pourrait être…) … un trou.
   Bien sûr, un trou n'est pas une chose de l'autre monde (à moins que nous ne parlions des trous noirs de l'espace ou d'autres orifices moins définissables du monde subatomique), mais ce trou, si c'en était un – et je m'apprête à le qualifier ainsi – je suis certain que ce n'était pas vraiment un trou ni rien qui y ressemble de près ou de loin. Simplement, je vais l'appeler comme ça parce qu'à mes yeux ça n'était rien de plus et rien de moins qu'un trou bel et bon dans la réalité.
   Il était là, collé sur le magnifique poster (celui-là, Dieu sait ce que ça m'a coûté pour l'obtenir) et il me montrait ses profondeurs humides (d'un rose violacé, dirai-je) avec toute l'insolence d'un trou dans le néant qui n'a (sans doute) pas d'autre souci que de ne pas déraper et se retrouver collé en un lieu qui serait (à son goût) moins digne de lui. Car (et c'est pour ça que j'ai cessé de le voir comme un simple trou) il était bel et bien dans le poster, puisque, quand j'ai voulu récupérer ce qui me semblait être les restes de ma superbe affiche, j'ai enlevé le rectangle de bristol de la paroi et j'ai vu (et là vous n'allez sûrement pas me croire) que, par derrière, il n'était pas vraiment troué, qu'il s'agissait toujours d'un rectangle brillant de bristol sans trou, alors que, par devant, notre fichu truc continuait à se défaire et à détruire mon cher monstre en y découpant un rond parfait, d'un mètre ou davantage.
   Puis j'ai vu Leandro qui avançait vers l'aro et…
   (PARDONNEZ-MOI, MAIS C'EN ÉTAIT TROP)
   … tout s'est effacé.

   Marta a apporté le petit déjeuner et (comme toujours) Leandro et moi nous nous sommes disputé la crème au chocolat. En fin de compte (et comme toujours), j'ai perdu et suis resté avec la portion congrue (je dois avouer que c'est très frustrant). Leandro a dégusté, avec force sourires et regards espiègles, tandis que je remuais le lait avec un biscuit.
   Et je cogitais.
   J'étais revenu de l'évanouissement qui m'avait jeté sur le sol dans la chambre de Leandro, je m'étais immédiatement relevé et avais trouvé mon fils en train de jouer avec les restes d'un vieux tourne-disques Garrard. C'est alors que j'ai été saisi d'un doute.
   Ce truc dingue s'était-il vraiment produit ou m'étais-je cogné (dans cette pièce on peut facilement trébucher et finir sur le sol) et avais-je rêvé pendant ma syncope ?
   J'en ai déduit que les choses avaient dû se passer ainsi, puisque le poster était intact, avec la luxueuse MG3K entière et entourée de son cortège de périphériques. Mais comment suis-je apparu dans la chambre de Leonardo si j'étais en train de travailler sur le transmetteur et ne me souvenais pas d'avoir bougé, sauf après le début de l'hallucination ? Est-ce que m'étais cogné si fort ?
   — Leandro, comment est-ce que je suis tombé ? lui ai-je demandé.
   — Je ne sais pas. (Il n'a pas levé les yeux. Il s'employait à retirer une vis soutenant le bras de l'appareil.)
   — Est-ce que je marchais, ou est-ce que je m'étais arrêté à cet endroit ?
   — Je ne sais pas. (Maintenant, il faisait visiblement un effort. Le tournevis a dérapé plusieurs fois.)
   — Et toi, où étais-tu ?
   — Par ici.
   J'ai renoncé. (Maintenant, il tire avec une pince.)
   — Et tu n'as pas vu quand je suis tombé ?
   — Non. (Il extrait la pièce et la met sur un autre tas de ferraille.)
   — Merde ! ai-je alors crié, exaspéré, tandis qu'il réprimandait le Garrard en lui donnant une tape.
   Leandro m'avait jeté un regard étonné, s'était levé l'air boudeur et était allé dire à sa maman que je ne l'aimais pas. Puis elle a réussi à nous réconcilier (comme toujours), et, ce soir-là, nous avions oublié les anciennes rancœurs.
   Maintenant, Leandro me regardait et riait sous cape en mangeant son bol de crème au chocolat.
   — Et Bi, comment va-t-il ?
   Leandro m'a jeté un regard narquois et a dit (chantonné) :
   — Biri, biri, biri, biri (Comme chaque fois qu'il veut esquiver un sujet dont il ne souhaite pas parler).
   — Biri, hein ? ai-je dit en me levant d'un air menaçant, mais…

   ICI UN INTERVALLE DE CENSURE POUR LA PROTECTION DE L'INTIMITÉ FAMILIALE.

   …comme toujours, c'est moi qui ai perdu (Marta est super-rapide quand Leandro et moi nous disputons), et j'ai du rester dans le doute jusqu'à mon retour du travail.

   INTERVALLE (AU TRAVAIL)
   (Au cours duquel je me souviens mille et une fois de Leandro venant vers moi, nageant par moments une brasse impeccable et volant, d'autres moments, avec un style que je reconnais ne pas connaître – à travers l'intérieur rosé-violacé du trou et – c'est curieux – je n'éprouve pas la panique qui m'avait alors fait perdre conscience…)
   (… Peut-être parce que je ne peux pas le croire et préfère m'auto-persuader que tout n'a été qu'un rêve. Ainsi, je suis rentré tranquille à la maison, espérant que – de retour à la normalité – Leandro allait me crier dans les oreilles tandis que je me consacrerais à mes appareils.)
   Je sifflote en entrant à la maison, je salue la chienne (j'ai une petite chienne qui se ne s'aperçoit de moi que lorsque je rentre à la maison) puis mes deux amours, par ordre d'apparition. Une bise à Marta et (hummmmm) une étreinte. Un « Comment ça va ? comment ça s'est passé ? » « Bien, comme d'habitude. » « Et là-bas ? » « Bien, bien, Leandro joue dans la chambre. » Puis il apparaît. Leandro me donne une bise tout en me faisant les poches, mais je ne lui donne pas ce qu'il attend : j'ai un paquet de bonbons dans ma serviette pour après le dîner, et je vais enfin m'asseoir sur le sofa et prendre un café, tandis qu'ils disparaissent momentanément pour vaquer à leurs occupations respectives.
   Ensuite, le ver du doute commence à me ronger la cervelle. J'ai envie d'espionner Leandro dans sa chambre. J'entre et…

   INTERVALLE
   …. durant lequel je frissonne en essayant de maîtriser la peur du premier contact et…

   INTERVALLE 2
   … durant lequel j'essaie une fois encore de comprendre pourquoi j'ai tellement honte quand je me rappelle que…

   INTERVALLE 3
   … durant lequel je décide que je dois être en train de semer la confusion, puisqu'ils ne savent pas qu'en entrant dans la chambre de Leandro…
   … je me heurte à quelque chose de brillant, d'humide, de transparent, de moelleux, de chaud, de coloré, de doux, de visqueux, de léger, de bizarre, de calme, d'abandonné, de fragile, d'affectueux, d'informe, de sympathique et plus que tout et surtout, d'ÉNORME. Je me cogne, je tombe, et non seulement la chose ne se met pas en colère (ne grogne pas, ne proteste pas, ne se sauve pas), mais elle me saute dessus (je m'aperçois ensuite que ce qualificatif de léger est tout à fait justifié) et se met à me caresser avec un toupet monstre, jusqu'aux parties les plus intimes de mon être. Et je peux vous assurer que l'effrontée savait ce qu'elle faisait.
   Je me sens inondé de plaisir. La chose déclenche en moi un amour si grand qu'il me rend dingue, et puis, sans que je puisse préciser à quel moment, elle s'en va je ne sais où. Il me faut courir à la salle de bain, puis, contrarié, je reviens à la charge, dans la chambre de mon petit monstre, pour trouver son visage innocent qui me regarde et attend le pire (mais rien de plus, et vous savez ce que j'entends par là).
   — Leandro… dis-je lentement, tout en pensant à cette chose, à ses manières importunes qui ne me plaisent pas, qui ne me plaisent pas du tout, car j'imagine Marta entre ses… bras (?) mouvants, caressants, et la jalousie plante son poignard dans mon cœur, car je soupçonne que cette chose, qui n'a ni sexe, ni rien qui y ressemble, caresse, et que ça lui plaît, oui, mais, tout de même, moi, ça ne me plaît pas, non : je ne peux pas imaginer Marta en train d'avoir un orgasme avec qui (ou quoi) que ce soit qui ne serait pas moi. Zut ! (et pensez que je suis possessif, si ça vous chante, mais c'est comme ça.) si bien que j'ai décidé de mettre un point final à cette dinguerie : Leandro, qui était-ce ? Bi ?
   Leandro me regarde, l'incompréhension peinte sur le visage.
   — Hein ? dit-il, jouant l'innocent.
   — Ne fais pas l'idiot. Qui était ce monstre qui s'est jeté sur moi récemment ? Tu peux m'expliquer ?
   — C'était Plip, dit simplement mon rejeton qui regarde le poster à la dérobée. Il vient de l'aro faire un tour.
   — Très bien, très bien, dis-je avec un calme surprenant, mais je suis sur le point d'exploser. Maintenant, tu vas m'expliquer ce que c'est, l'aro, et d'où viennent ces monstres caramélisés et collants que tu extrais pour jouer, hein ?
   — Bon.
   — Très bien. Commençons par le trou… Où est-il ?
   — Là, dit Leandro tout en faisant claquer ses doigts.
   Et il est bien là.
   Je demande, pas tellement sûr de moi :
   — Et d'où provient-il ?
   Leandro prend son air savant et se lance dans une explication :
   — L'aro, c'est moi qui le fais ; c'est un endroit qui me plaît. Je fais comme ça – il claque des doigts de la main droite – et ça apparaît. Le trou reste là. Et après, comme ça – il fait encore claquer ses doigts, ça disparaît. Et le trou s'évanouit.
   C'est tout simple.
   — Mais… mais...
   — Papa…
   — Hein ?
   — À toi, il te plaît, ce monde-ci ?
   (Je reste muet ; puis Leandro poursuit : )
   — Je voulais un monde comme ça, alors je me le suis fabriqué, et ciao.
   — Mais, comment ?
   — Je l'ai pensé.
   — Mais rien qu'en pensant, on ne fabrique pas un monde, dis-je, bien que je n'en sois pas tellement sûr.
   — Bon. En plus, il faut que je fasse comme ça (Il produit deux fois le petit bruit avec ses doigts, ce qui provoque l'apparition et la disparition du trou rosé-violacé qui abîme chaque fois mon affiche.), et le cerveau s'occupe de tout.
   (Et ne croyez pas qu'il ne sait pas de quoi il parle. Je me souviens qu'un jour il a commencé à s'intéresser à l'intérieur de son corps et il m'a harcelé de questions jusqu'à ce que je décide de lui acheter un jeu en matière plastique qui montrait en trente-six couleurs les horreurs du corps humain dans son intimité, de sorte qu'il sait fort bien ce qu'est le cerveau et à quoi il sert. N'en doutez pas.)
   — Alors tu fais tout avec le cerveau, ai-je dit.
   — Oui, avec le cerveau, affirme-t-il, de bonne grâce, et son expression semble vouloir dire que c'est très simple. Ce que je ne crois pas.
   Aïe ! ai-je fait. (et je dois vous expliquer qu'à ce moment-là, j'ai senti que quelqu'un me suçait le gros doigt de pied – n'oubliez pas que j'étais pieds nus – et devinez qui ça pouvait être.)
   … je retrouve Bi qui s'emploie amoureusement à faire ce que je viens de dire avec une jouissance telle que la vie même semble en dépendre. Alors je ne le supporte plus ; je prends Bi à pleines mains (il ronronne scandaleusement), je le mets sous le nez de Leandro à qui je dis :
   — Bon ! Ça suffit ! Je veux que tu renvoies ces choses chez elles, quoi que ce soit et où que ce soit, et que tu cesses de les faire venir, tu entends ?
   Leandro accepte d'un geste silencieux et saisit Bi (je lis la déception sur son visage et – honteusement – je m'en réjouis) puis il le porte du côté du poster. J'insiste :
   — Et je ne veux plus voir ce trou infect.
   — Mais Pa…
   — Non. Pas un mot de plus.
   Leandro monte sur le lit, claque des doigts et se place devant l'entrée de l'aro. Il fait passer Bi à l'intérieur (Bi s'efface en entrant dans le trou), hésite un instant et me dit :
   Ciao, papa. Je t'aime bien…
   Alors je saute comme un ressort d'acier et frôle un de ses pieds avec la pointe des doigts de la main droite au moment même où il plonge dans l'aro, mais je parviens pas à l'attraper. Je vois Leandro qui nage et s'éloigne, (bien que, dans la perspective étrange de ce monde-là, je ne le voie pas réellement s'éloigner, mais il me semble que ses proportions diminuent progressivement jusqu'à ce se réduire à un point tremblotant dans l'immensité rosée-violacée), et je ne sais pas quoi faire…
   (puis je réfléchis)
   … et je mets une main dans l'aro (sensation tiède et délicieuse, semblable à un soleil printanier ou à une brise estivale), mais je ne me décide pas à agir ; quel que soit le bout par lequel on le prend, ce monde-là n'est pas le mien et je ne sais pas comment il peut réagir à mon invasion. À nouveau, je sens quelque chose qui me pince, je fais « aïe ! » et je retire très vite la main, comme si je m'étais brûlé. Dans le même temps, l'aro disparaît de ma vue pour céder la place à la MG3. Celle-ci, pour l'instant, ressemble à un gigantesque singe électronique qui me lance des clins d'œil avec ses lumières (et les clins d'œil me rappellent Leandro…)
   …. si bien que je me mets à gueuler comme un fou.)

   (CRIS)

   Je suis assis dans la chambre. Marta tient ma tête appuyée contre sa poitrine, de sorte que j'ai le sentiment d'être un bébé. Je parle, je dis dix mille sottises. Je divague.
   Peu à peu, je me calme.
   Alors, elle m'interroge et je lui explique. Je lui parle de Bi, de Plip et de l'aro (c'est seulement alors que m'en rends compte : l'aro, c'est air et eau, un lieu où on peut nager et voler sans danger, commodément, et je comprends pourquoi, avec ses douces créatures, il s'adapte si bien à la personnalité de Leandro. Je le dis à Marta. Je vois des larmes dans ses yeux). Et – vous allez penser que je mens – elle me croit (elle a fait des études de physique et de chimie – c'est une biochimiste qui connaît toutes ces choses bizarres. Vous savez : l'électron qui se trouve en deux endroits à la fois et toutes ces particules immenses, beaucoup plus grandes que les noyaux qu'elles habitent, et ces incroyables tunnels dans le vide, et les trucs virtuels…)
   Nous nous embrassons et pleurons en silence.
   Et il se passe un bon bout de temps au cours duquel nous essayons de trouver un moyen de faire revenir Leandro. Nous réfléchissons et

   LE TEMPS passe
   ensuite, nous arrivons à la conclusion que la seule façon de le trouver, c'est sans doute qu'il revienne de lui-même et peut-être…

   INTERVALLE
   … durant lequel j'écris cela – le mieux que je puisse faire – avant d'essayer d'ouvrir ma propre porte vers le monde de Leandro, et j'essaie de faire claquer mes doigts de mille façons différentes.
   J'essaie et j'essaie
       mais pour le moment je ne réussis
   qu'à me fatiguer les mains
       Mais
        je ne peux pas m'arrêter
   Les regards qu'elle me lance tandis que
       j'essaie
       sont terribles.
   Tous les deux nous voulons revoir
       Leandro

   C'est pour ça que j'essaie et essaie
       entre les lignes de cette histoire
   J'essaie
   et tout à coup
       !
       je vois le trou qui clignote
   apparaît et disparaît
       jusqu'à ce que
       !!!
          il reste et…

   INTERVALLE
   … au cours duquel nous appelons Leandro par nos cris, à travers l'ouverture dans le poster ; alors nous l'entendons rire et nous appeler…
   et durant lequel nous décidons d'aller le chercher parce que…
   Nous pensons qu'il est possible de le ramener, bien que, peut-être, nous préférerions rester ; encore que…
   … en fin de compte, NOUS NON PLUS nous n'aimons pas ce monde.
   (Et pour ce qui est des questions, ne vous attendez pas à ce que cette histoire se termine.)

FIN



© Eduardo J. Carletti. Reproduit avec l'aimable autorisation de l'auteur. Titre original : PASAJE DE IDA AL AGAIRE. Traduit de l'espagnol (Argentine) par Pierre Jean Brouillaud.

 
 

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04/04/11