Le livre rêvé

    Finalement, se disait Edgar Paul, la vogue du livre électronique aura fait long feu. Une innovation technologique remarquable, certes, mais dont le succès ne pouvait contrebalancer les imperfections. Le format du boîtier, par exemple. La nécessité de presser constamment le bouton de déroulement de texte, également, plus contraignante que le geste naturel et vite intériorisé qui consiste à tourner des pages. Et, bien sûr, la froideur électronique de ce support avait de quoi rebuter ceux qui gardaient, si vif en leur mémoire, le souvenir d'un contact intime avec le papier.
   D'ailleurs, n'avait-on pas vu se développer un trafic du livre à l'ancienne, après que les lobbies de l'e-book aient réussi à faire interdire sa commercialisation ? Edgar Paul se revoyait acheter de vrais livres à prix d'or, telle une drogue illicite : un comble ! Aussi, les lois du marché étaient là pour réguler tout ça, le Consortium de la Consommation avait-il dû se résoudre à restaurer la vente du livre traditionnel, en parfaite concurrence avec son faux jumeau.
    Une sage décision, propre à susciter l'enthousiasme d'Edgar Paul. Il s'était aussitôt empressé de commander via le Net, et pour deux fois rien, un recueil d'Histoires extraordinaires dû à un anonyme. Un livre qui faisait ses délices, autant par son contenu épousant au plus près ses fantasmes, que par la texture sensuelle du papier et ses senteurs d'encre fraîche. Plaisir intense auquel Edgar Paul s'adonnait corps et âme, sans soupçonner la vérité.
    Car dans ce monde où ne subsistaient d'autres miroirs que les écrans du réseau, il ne pouvait réaliser que la sensation de tenir ce livre captivant en mains était un leurre de plus : une impression savamment distillée au cur de son cerveau par l'implant minuscule dont il avait oublié l'existence.
 
 
© Alain Dartevelle. Reproduit avec l'aimable autorisation de l'auteur. 

Nouvelles

Egographie