Ugo Malaguti est né à Bologne en 1945. Romancier, critique, analyste, c'est une personnalité bien connue dans le monde de la SF. Il dirige les éditions ELARA, spécialisées dans la littérature de l’imaginaire, et la revue FUTURO EUROPA qui, comme son nom l’indique, publie un grand choix d’auteurs européens.


 


Le Jongleur n'a pas évoqué pour moi l'univers de Fellini, mais plus celui de Moebius. Par son côté SF, post soixante-huitard et rock and roll.
Ce qui importe dans ce long texte, c'est son double cheminement. Il commence comme un récit initiatique (on pense à Hesse, au Nocturne indien d'Antonio Tabucchi, puis au célèbre Au coeur des ténèbres de Joseph Conrad pour la cathartique remontée du fleuve ( revoir Apocalypse Now de Coppola ), fraye avec le fantastique ( rencontre symbolique avec la Mort ) et trouve une fin SF tout à fait satisfaisante puisqu'elle ouvre sur la méditation, la philosophie, l'universel à partir du réel, tout en respectant les règles du genre. L'ensemble est cohérent, plaisant à lire et inspirant. Pour moi, c'est l'idéal.
Alors, bravo à Ugo Malaguti et à Pierre Jean Brouillaud pour la traduction.
(JPP)







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   Ils arrivaient, foules en goguette, gamins rieurs, reptiles rampants ; ils arrivaient par convois et par familles, en couples et en solitaires, marchands et touristes, politiciens et voleurs ; ils arrivaient sur des astronefs étincelants, sur des cubes, des trapèzes, des tétraèdres et des sphères ; ils arrivaient de tous les coins et recoins de la galaxie, vers la planète de la fête, la planète de la joie, la planète des bouffons et des saltimbanques, des ménestrels et des cracheurs de feu, des dompteurs et des écuyères, des acrobates et des belles pépées. C’était la fête et l’allégresse, les jeux et les plaisirs, l’animation et les attractions, la pagaille, les cris, le spectacle.
   Tout ce grouillement de vie, de couleurs, de joie, cette agitation d’êtres humains et non humains, de formes extravagantes et de familles en liesse m’effleurait à peine quand mon vaisseau se posa sur le grand port du satellite et quand, par les trottoirs roulants, je gagnai les navettes aux vives couleurs qui transportaient touristes et spectateurs, badauds et mendiants, truands et entrepreneurs, affairistes et putains sur la grande Baraque planétaire, sur le Bordel sidéral, sur Elinora, la planète luna park, la planète cirque équestre, la planète où l’on célébrait, dans une indicible splendeur, le Septième Centenaire.
  Ma tenue foncée, dépourvue de décoration ou de signe distinctif, mon visage rasé de près, impeccable, de manager interplanétaire me valurent quelques coups d’œil curieux, presque soupçonneux, de la part de la faune bigarrée qui encombrait les trottoirs roulants menant aux bacs. J’étais trop sérieux, trop simple, trop absorbé pour ne pas détonner dans cette atmosphère d’allégresse générale, de joie forcée, d’hédonisme exagéré. Les gens qui m’entouraient sentaient que je ne participais pas à la fête et, pour cette raison, me lançaient des regards muets de reproche, puis l’allégresse reprenait le dessus, et ils continuaient à rire et à plaisanter sans faire plus de cas du trouble-fête venu d’on ne savait où.
   Sur le bac trônait un énorme sphéroïde peint de couleurs criardes, plein de rubans et de ballons, tout papillonnant de confetti et de sièges inclinables… sur lesquels des couples s’étaient déjà installés pour profiter sans tarder du climat de festivités et de la liberté totale… Je restais à observer ces scènes d’allégresse pendant tout le voyage sans adresser la parole à qui que ce soit, sans même m’approcher du petit groupe d’extra-terrestres qui occupaient des places proches de la mienne et qui, sans doute, s’amusaient beaucoup, ne serait-ce qu’en se livrant à des sifflements, des pirouettes et des contorsions qui, à mes yeux d’être humain, n’avaient aucune signification.
   Quand, finalement, le portillon s’ouvrit et la passerelle mobile s’abaissa, je me levai calmement et me dirigeai vers la sortie, sans me soucier des incroyables silhouettes sautillantes qui étaient venues nous accueillir… clowns provenant de diverses planètes, filles humaines et autres, nues ou portant les tenues les plus raffinées qu’aient pu produire les sex shops de la galaxie, diseurs de bonne aventure et chiromanciens, danseurs et acrobates, garçons pomponnés en vue de prestations particulières, ménestrels en costumes historiques prêts à chanter contre paiement les histoires légendaires de leurs mondes d’origine respectifs, taverniers et hôteliers voraces, porteurs en tout genre, guides et accompagnateurs, traîne-semelles et parasites venus de tous les coins de la galaxie.
  Avec ma carte de crédit universelle prudemment encapsulée dans mon avant-bras, je me dirigeai vers la sortie puis restai un moment immobile à respirer l’air parfumé et coloré d’Elinora, à observer le spectacle prodigieux que les réseaux d’holovidéo avaient maintes fois transmis, mais qui ne se pouvait vraiment percevoir et comprendre que si l’on était sur place, que si l’on voyait, respirait, sentait ce monde et vibrait en symbiose avec lui.
   Le port d’Elinora, c’était en fait une gigantesque foire. De partout surgissaient des roulottes, des coupoles, des flèches, des carrés, des pentagones, des ovoïdes, tous de couleurs vives, tous peuplés de bonimenteurs qui vantaient à tue-tête les charmes des attractions, des menus, des plaisirs, du sexe offerts à l’intérieur. À perte de vue ce n’était que couleurs et agitation, groupes de saltimbanques qui dansaient et chantaient, enceintes où des dompteurs humains et non humains, à deux ou quatre jambes, ou à cinq tentacules ou aux corps bouffis et velus d’araignée se livraient aux exercices d’adresse les plus extravagants avec l’échantillon de bestiaire interplanétaire le plus invraisemblable qui ait jamais été réuni en un seul lieu.
   Un instant, je pensai que les austères directeurs du Zoo solaire, gigantesque astéroïde où étaient réunies et conservées les espèces non douées d’intelligence existant sur deux douzaines de planètes de la galaxie seraient restés muets de stupeur et écarlates de jalousie s’ils avaient pu donner ne fût-ce qu’un coup d’œil sur les foules allègres et ondoyantes, sur leurs bouffons, sur leurs baratineurs, leurs dresseurs et leurs équilibristes.
   « Assar, patron, murmura une petite voix, près de moi. Comment est-ce que je peux te donner du plaisir ? »
   Je me retournai, je baissai les yeux et vis que près de moi il y avait une gamine… une gamine humaine, qui ne mesurait guère plus d’un mètre trente, nue mais dont le corps resplendissait de paillettes qui scintillaient de toutes leurs couleurs et semblaient la revêtir d’un arc-en-ciel toujours changeant. Elle me tirait par la manche, d’une main vernie de diverses couleurs, vert orangé et écarlate. Elle avait les yeux les plus grands, les plus violets et les plus anxieux que j’aie jamais vus.
   Je lui souris, d’un air rassurant et, un moment, je songeai à passer outre, pour atteindre le centre d’information qui devait se dissimuler dans cette forêt de baraques et de roulottes, d’édifices précaires et de lieux de divertissement. Mais elle restait agrippée à ma manche.
   « Tu ne ris pas » dit-elle d’une voix qui me parut très sérieuse pour une gamine aussi petite. « Je t’ai vu pendant que tu sortais. Tout le monde rit, mais pas toi. Ça n’est pas bien. Comment est-ce que je peux te donner du plaisir ? »
   Je la regardai et secouai la tête :
   « Je ne suis pas venu chercher du plaisir ici, à Elinora » lui dis-je. « C’est peut-être pour ça que je ne ris pas. »
   Les grands yeux violets s’écarquillèrent, la main peinte serra plus fort la manche de mon vêtement.
   « Tous viennent à Elinora pour chercher le plaisir » dit-elle d’un ton pensif. « Ici, tous rient et plaisantent et s’amusent. Alors pourquoi es-tu venu ? »
   Cette fois-là, j’éclatai de rire. Il y avait beaucoup d’innocence dans ses yeux, et beaucoup de peur, la peur de celui ou celle qui se trouve devant un inconnu qu’il ou elle ne parvient pas à comprendre. Je la pris par le bras et la poussai vers la forêt de constructions.
   « C’est bon, maintenant. Tu peux me donner du plaisir en bavardant un peu avec moi. Je te poserai des questions et tu me répondras ; je t’offrirai quelque chose à boire et quelque chose à manger. Est-ce que tu connais, dans cette jungle, un endroit où on peut être tranquille un moment ? »
   Son visage fit scintiller plus encore les mille paillettes qui formaient une seconde peau sur son corps nu. Maintenant, elle se trouvait dans une ambiance qu’elle connaissait mieux. L’étranger qui ne riait pas donnerait du plaisir en parlant et en buvant, et elle l’emmènerait parler et boire.
   « Viens avec moi » dit-elle en me tirant par le bras. « Il y a justement la Taverne du Repos tout à côté. C’est là que vont les visiteurs qui se sentent fatigués et étourdis après le voyage, pour se détendre et s’y retrouver avant d’attaquer les réjouissances. »
   Nous avons plongé dans la foule colorée, moi à la remorque de la gamine, nous glissant dans les passages entre les diverses constructions, nous ouvrant un chemin dans la cohue ; et, quelques minutes après, nous sommes arrivés au lieu dont elle parlait.

   La Taverne du Repos était une grande sphère d’argent à l’extérieur et une série de petits cercles concentriques à l’intérieur, chacun isolé acoustiquement et thermiquement. On pouvait les régler de façon à créer l’ambiance, l’atmosphère souhaitée par les visiteurs venus d’au moins une trentaine de planètes. Elle était exclusivement réservée aux espèces qui respiraient l’oxygène… Il est curieux de constater qu’en en dépit de toutes les lois des probabilités les espèces qui respiraient l’oxygène constituaient plus de 95% des races galactiques douées d’intelligence… et elle offrait un échantillonnage d’alcools, de drogues et d’hallucinogènes de nature à satisfaire à peu près tous les goûts.
   Nous nous sommes confortablement allongés, côte à côte, sur le grand lit-divan qui flottait sur un plan d’eau, dans le cercle choisi, et j’ai placé le bras de façon que le lecteur laser puisse vérifier ma carte de crédit ; puis j’ai commandé du vin, après avoir refusé toute une série de plaisirs dont beaucoup étaient prohibés sur la plupart des autres planètes, plaisirs que le service télépathique me proposait en rafale.
   « Comment t’appelles-tu ? » demandai-je à la gamine.
   « Elina » répondit-elle aussitôt, tandis qu’elle consultait attentivement les choix du jour. « Ils m’ont appelée ainsi parce que je suis née le jour de l’inauguration d’Elinora. Hum ! Je prendrais bien une dose de masturbina. Est-ce que tu es d’humeur sexy, assar ?
   Je regardai ce corps mince, lisse, le pubis glabre, les boutons qui, dans quelques années, deviendraient des mamelons. Elinora avait été inaugurée neuf ans plus tôt. Elina n’était donc pas vraiment une enfant, selon les critères de ce monde-là. Mais je secouai la tête.
   « Même si je l’étais, je crois que je préférerais la compagnie d’une femme plus mûre, lui dis-je. « Sans vouloir t’offenser, Elina. »
   Elle ouvrit encore plus grand les yeux.
   « Dommage. Tu me plais et je crois que je pourrais bien m’exciter avec toi. En général, je ne m’excite pas beaucoup dans le travail, tu sais, mais tu ris rarement et tu parles peu, tu es différent des autres qui viennent ici. J’aimerais faire quelque chose de sexy avec toi. Plus tard peut-être ? »
   Je lui souris.
   « Plus tard peut-être. Maintenant choisis quelque chose, et puis nous parlerons. »
   Hésitante, avec un air de regret, Elina choisit l’herbe harmis, léger excitant qui produisait une série de stimulations érogènes sans excitation excessive ni orgasme, et je sirotai mon vin, qui était excellent, avant de lui poser les questions qui m’intéressaient.
   « Je cherche un endroit et quelqu’un » lui dis-je enfin. « L’endroit, c’est le Cirque des Comètes et la personne, c’est un acteur, un clown qui s’appelle Giulma. Où est-ce que je peux le trouver ? »
   Elina ferma à demi les yeux, tandis que les vapeurs de l’herbe commençaient à faire effet…. je le vis à la façon dont elle bougeait les épaules et les flancs, presque imperceptiblement, avec langueur, savourant les frissons qui parcouraient sa peau.
   « Il y a tant de cirques à Elinora » dit-elle. « Ils sont venus de tous les coins de la Voie Lactée quand ont commencé les fêtes du Centenaire, et on ne peut pas tous les suivre. Et puis, je suis née ici, à Port-Elinora, et j’ai toujours habité le « camp ». Je savais que les citoyens de Port-Elinora appelaient « camp » la plus grande ville de la planète, et on comprenait très bien pourquoi, étant donné le caractère transitoire, précaire des structures qui allaient et venaient, ne subsistant que quelques jours ou quelques semaines pour céder la place à d’autres… Rien n’est fixe et immuable à Elinora, disaient les spots. Tu ne pourras jamais répéter deux jours de suite le même plaisir, et tu ne pourras jamais épuiser tous les plaisirs nouveaux que t’offre Elinora même si tu restais cent ans. »
   Je gardai le silence.
   « Elinora est grande » poursuivit Elina. Et les convois, les artistes, les spectacles vont de ça, de là, ne restent jamais à la même place trop longtemps. Je ne sais pas. »
   « Est-ce qu’il y a un moyen de retrouver la trace de tel ou tel convoi ?
   « Il n’y a que l’administration » dit pensivement Elina. « Elle recense ceux qui arrivent et elle peut te dire quels sont les mouvements, au moins les principaux. Oui, l’Administration devrait savoir où est passé le cirque que tu cherches. »
   Je dégustais mon vin. Je connaissais quelques-unes des règles d’Elinora et je savais où se trouvait la difficulté.
   « C’est très important pour moi » dis-je. « Au risque de courir la planète pendant des mois et des mois, je dois trouver le Cirque des Comètes et Giulma ; je suis là pour ça. »
   Les petits sursauts - un muscle, l’épaule, la contraction subite des cuisses, les yeux qui se fermaient à demi - étaient maintenant plus fréquents, à mesure que l’herbe harmis faisait son effet. Sans ouvrir les paupières, Elina bougea le bras, et ses doigts avancèrent nonchalamment, presque fortuitement, se rapprochant de mes jambes, de mon aine. Elle sourit soudain.
   « Alors je t’excite quand même un peu » dit-elle, contente. « Je croyais que je ne te plaisais pas du tout. »
   Son innocence jointe à ce flot continu de stimulations érotiques m’avait en fait provoqué une demi érection. Les doigts d’Elina hésitèrent, me caressèrent, puis, sans changer de position, elle ouvrit les yeux et me regarda avec une expression confiante et intense.
   « Peut-être plus tard » dit-elle. Si je t’accompagne là où tu trouveras le Cirque des Comètes, nous pourrons faire quelque chose de sexy. »
   Je soupirai.
   « Oui, peut-être. comme je te l’ai dit. » J’effleurai son épaule du bout des doigts.
   « Merci. »
   Elle se leva et secoua sa chevelure.
   « Tu ne ris pas et tu ne recherches pas le plaisir » dit-elle. « Mais si tu trouves le Cirque des comètes, alors tu auras du plaisir, assar ? »
   « Je ne sais pas. Je le saurai quand je l’aurai trouvé. Peut-être. »
   « Je l’espère pour toi » dit-elle, et elle s’éloigna, me laissant seul à déguster mon vin.


© Ugo Malaguti. Reproduit avec l'aimable autorisation de l'auteur. Traduit de l'italien par Pierre Jean Brouillaud. Inédit dans sa version française.

Nouvelles
14/01/08