Emmanuelle Urien arrive sur Infini comme un OVNI et nous balance trois textes sinon rien ! J'aime bien. J'aime bien qu'un écrivain arrive un beau jour, vous balance trois textes d'un coup et vous dise : « Je suis là ! Si vous aimez, vous publiez... Après, on verra ce qu'on peut faire. »

Bio-biblio
Emmanuelle Urien
:

Angevine de naissance, bretonne de cœur et toulousaine d’adoption… en attendant la suite ! Formation universitaire en langues, puis en finances internationales, allez savoir pourquoi puisqu’aux chiffres, elle a toujours préféré les lettres. A consacré quelques années de la vie qu’on dit "active" à diverses entreprises en France et ailleurs. Ne se trouvant guère d'affinités avec ce monde, elle décide, un jour où l’occasion se présente, de s'adonner à l'écriture au grand jour, et s’en trouve mieux depuis. Ses nouvelles sont publiées en revues (une trentaine de titres) et en recueils collectifs (une quinzaine), le plus souvent à la faveur de la centaine de concours littéraires auxquels ses textes ont été primés ces trois dernières années.

 

Lire :
Délivre-nous du mal sur le site
Le Rayon du Polar



Vient de paraître : 

Recueil 

Format 13,5 x 18,5
124 p., 11 €.
Editions L’être minuscule.


 
PARU :

Toute humanité mise à part, recueil de 12 nouvelles noires, aux Éditions Quadrature


 

Photos et bio/biblios Par titre Par auteur Par thème


PARU
le 8 mars 2007 :



La Collecte des Monstres, recueil de 18 nouvelles. 160 pages, format 140 x 205. Collection blanche, Gallimard.



  
Je la vois qui s’approche. Elle a aux lèvres ce sourire que j’ai fini par reconnaître, à force de le craindre. Mon corps se fige malgré lui, dans l’attente. Et la voilà qui recommence, elle se colle contre moi avant de clamer :
   « Je sens ton cœur battre ! » Elle rit, évidemment.
   Je simule la colère, sans doute pour dissimuler ma stupeur et une inquiétude grandissante :
   « Tu es folle, tais-toi ! … qu’est-ce qui te prend, encore ? »
   Vexée, elle hausse les épaules et s’écarte ostensiblement, la moue dédaigneuse. Adorable. Sourcils froncés, mine soucieuse, je me fabrique un masque de sévérité, je cherche à l’impressionner. Et à comprendre : jamais elle ne s’est montrée aussi imprudente. Pas en public.
   Mais ce soir, elle n’arrête pas. Je lui ai proposé cette visite en nocturne au musée de l’Homme, elle a sauté de joie, battu des mains, et je me suis souvenu de mes lectures d’enfance… La Comtesse de Ségur avait de ces personnages improbables aux gestes prévisibles en toute situation.
   « Camille, ai-je lancé, n’en fais pas trop non plus : c’est la troisième fois que tu le visites… »
   Elle a haussé les épaules et souri de plus belle avant de se jeter sur moi et de me remercier comme si je venais de lui offrir le monde sur un plateau.
   Le musée va fermer, et la voilà qui boude, quelques mètres derrière moi. Je devine sa posture sans me retourner : bras croisés, pas traînant, je la connais par cœur.
   « Camille… »
   Chuchotis de ses pieds sur le marbre du sol, la voici revenue : elle ne fait jamais la tête bien longtemps, ces jours-ci. Elle pose à nouveau son oreille contre ma poitrine, m’immobilisant pour le compte, et elle écoute, visiblement amusée, sursautant légèrement à chaque pulsation. Cette fois, elle va trop loin : je la repousse, contenant difficilement mon irritation :
   « Arrête, je te dis ! Attends au moins qu’on soit seuls ! »
   Elle soupire bruyamment, s’éloigne à nouveau, plus vite, la queue de cheval en balancier, les poings serrés derrière son dos : elle m’en veut. Je reste derrière elle et, pendant quelques instants, nous marchons lentement, à quelques pas l’un de l’autre. Il est plus de minuit, le musée est presque désert, nous ne croisons plus que quelques noctambules inattentifs ou des visiteurs pressés. Je les observe à la dérobée, tendu derrière mon sourire anodin, mais bientôt rassuré : personne ne nous prête la moindre attention.
   Devant nous, détectant notre approche, un panneau s’allume et clignote, annonçant 2080-2120 : nous approchons de la dernière salle.
   Tout s’est si bien passé, malgré les incartades de ma facétieuse Camille, que je crains soudain de tenter le sort en m’attardant davantage. Je laisse ma nervosité s’exprimer :
   « Il est tard, je suis fatigué : rentrons !
   — Mais non ! proteste aussitôt Camille qui s’est retournée d’un bond, nous n’avons pas tout vu, il reste encore cette salle… Regarde : les bras mécaniques ! »
   Elle a ce ton ravi qui m’émeut, qui m’enchante, qui fait mouche à tout coup. Pendant que je fléchis elle me prend par la main et m’entraîne dans la pièce.
   Elle s’arrête aussitôt devant la première vitrine, et se plante devant, bien droite et les mains sur les hanches, avant que ne se déclenche son rire aigu en petites saccades régulières :
   « Non mais tu as vu toutes ces vieilleries en inox ! De l’inox ! Tu t’imagines avec ça, toi ? Ça doit peser une tonne, ces machins là ! Comment ils faisaient pour bouger avec ça ? »
   Théâtralement, elle recule d’un pas, écarte lentement les bras et fait jouer chacune de leurs articulations avec la grâce d’une ballerine, dans un bourdonnement discret de moteur bien rôdé. Je souris malgré moi : ma Camille fait son numéro.
   Surmontant mon malaise et mon empressement à en finir avec cette visite, je me mets à lui expliquer, avec ce ton professoral qu’elle me reproche d’employer chaque fois que je la prends en flagrant délit de jugement définitif : « Tu sais, Camille, il y a moins d’un siècle, nos ancêtres, dans leur course au progrès, considéraient ces structures archaïques comme une révolution dans le domaine de la robotique humaine... »
   Elle pouffe sans attendre que je poursuive, inattentive et légère : la chose lui paraît invraisemblable, mais elle ne m’écoute plus : il reste encore tant à voir...
   Je l’observe, amusé : à présent, elle fait le tour de la salle en sautillant sur d’invisibles marelles, commentant de sa voix juvénile les différents modèles exposés autour de nous. Elle a eu le même comportement la dernière fois que nous sommes venus ici, et je peux presque prédire ses prochaines paroles. Son enthousiasme est contagieux : tandis qu’elle entame son troisième tour de salle, je la rejoins et la prends par la taille. Elle cesse tout mouvement et se laisse aller contre moi, sa tête pèse sur mon épaule, comme lasse soudain. Elle se tait un instant, pensive et languissante.
   « Sais-tu ce que j’aimerais vraiment voir ?, murmure-t-elle enfin, plutôt que tous ces morceaux de ferraille ? »
   Je lève les sourcils, pris de court :
   — Non. Quoi donc ? »
   Elle baisse encore la voix pour répondre, bien que nous soyons seuls dans la salle :
   « De vrais bras humains, en chair et en os, comme avant. Un estomac. Des reins … Imagine comme ça doit être fascinant ! Et puis surtout, oui, surtout : un véritable cerveau ! »
   Elle me dévisage et fait une pause, une expression indéfinissable sur ses traits enfantins. « Je n’ai même pas pu voir le mien, poursuit-elle tout bas, presque inaudible. On me l’a enlevé la semaine dernière, au fait… je ne t’ai pas dit ?… Ça n’a pris qu’une journée, et depuis, pas le moindre dysfonctionnement. Tu ne trouves pas ça formidable ? »
   Sa tirade murmurée a fait dériver mes pensées, et détourné mon attention de son discours qui me parvient comme un chuchotement léger soutenant mes propres réminiscences. Elles sont sombres, comme mon avenir dont j’entrevois les limites et l’incertitude : j’appréhende le jour où il me faudra rendre mon cerveau, bien qu’on ne m’ait pas invité à le faire avant plusieurs mois. C’est une inquiétude qui m’est propre, car combien d’autres aimeraient prendre ma place ! Ceux qui se trouvent en fin de liste jalousent les premiers, mais il n’y a aucun moyen de modifier, dans un sens ou dans l’autre, l’ordre de passage établi par les autorités, qui promettent toutefois de faire leur possible pour accélérer le rythme de remplacement des cerveaux humains par des modules électrochimiques. Camille et moi plaisantons bien souvent sur le sujet comme deux gosses qui cherchent à se faire peur, roulant des yeux et montrant les dents : « Que font-ils de nos restes ? Il paraît qu’ils les mangent… »
   Et moi, au beau milieu de l’engouement général pour les nouveaux modules thoraciques ou crâniens, je suis à contre-courant, j’exècre cette mode imposée par les débordements de la science et les enjeux économiques. Je ne souhaite qu’une chose : que l’on m’oublie, encore une fois. Passer à travers les mailles du filet, jusqu’au jour de ma mort, puisse-t-elle être naturelle, voilà mon ambition.
   Comme chaque fois que j’y pense, mon cœur répond présent et se met à battre plus fort, il s’emballerait presque. Ni bourdonnement, ni ronronnement dans cet organe-là, mais de véritables battements, provoqués par la contraction régulière du muscle enfermé dans ma poitrine. Un organe clandestin : plus personne, évidemment, n’est censé avoir un cœur depuis la précédente vague de remplacement viscérale, il y a bientôt cinq ans. Bien sûr, voilà longtemps que j’aurais dû signaler cette incroyable omission à mon homo-roboticien. Un brave homme, du moins ce qu’il en reste. Compréhensif, et très proche de ses patients : il a toujours à portée de main un formulaire d’internement pour une opération de remplacement ; aussitôt qu’une place se libère il vous le fait savoir, c’est un professionnel qui prend son métier à cœur et dont la rentabilité a fait plus d’une fois la une des panneaux publicitaires. Mais il n’a rien vu de ce que je cachais, alors j’ai renoncé à avouer, sursitaire et heureux de l’être. En me taisant, je sais m’être mis hors-la-loi, moi qui en général suis si bon citoyen. Mais, aussi étrange que cela puisse paraître, j’y tiens, moi, à mon cœur… Tout comme je reste attaché aux autres organes strictement biologiques qu’on ne m’a pas encore commandé de rendre : foie, poumons, et quelques autres dont, évidemment, mon cerveau.
   « …Mon cerveau… »
   La voix de Camille, en écho de ma rêverie, m’arrache brutalement de mes pensées. Elle a fini de s’extasier, je la vois qui quitte la salle et marche lentement vers la sortie. Sa queue de cheval bouge à peine, sa démarche s’est un peu raidie.
   « Camille… » Ma voix est rauque. Elle ne se retourne pas.
   Je me retiens à grand peine de hurler son nom, je m’élance derrière elle, jusqu’à la rattraper, et je l’empoigne par le bras, sans douceur. Elle s’arrête ; se retourne. Bourdonnement.
   « Dis donc… qu’est-ce que tu disais, tout à l’heure, à propos de cerveau ? »
   J’ai presque crié ma question, oubliant toute prudence, pressé d’en venir au fait, à la vérité, et sans nul doute au désespoir. Celui-là, il m’attendait au tournant.
   Camille hésite à peine avant de m’assener, cils battants, souriant plus largement que jamais : « Enlevé, mon cerveau, et remplacé en deux temps, trois mouvements. Ça fait une semaine aujourd’hui, et tu n’as même pas remarqué la différence ! » Elle sourit, cette même moue divine plaquée sur les lèvres, et le regard glacial.
   Bien sûr que si, j’ai vu. Car maintenant que je sais, la différence me saute au visage, m’agresse, me torture.
   Et soudain, je m’affole. Mes yeux fouillent les alentours, cherchent à repérer les issues ; mais à peine commencée, ma fuite a déjà trouvé son terme : au bout du couloir, me barrant le passage, se tiennent deux vigiles entièrement automatisés, souriant aimablement, une arme dans chaque poing. Derrière eux, je reconnais mon homo-roboticien qui me fixe en secouant la tête d’un air réprobateur.
   « Tu leur as dit ! » Je m’effondre devant Camille, je me répands, j’ai encore mes yeux pour pleurer et je ne m’en prive pas, c’est tout ce qui me reste, à quelques organes près.
   « Pourquoi as-tu fait ça ? » J’étire les bras vers elle, déplie mes doigts pour qu’ils se tendent, pour pouvoir la toucher. Il y a quelques mois encore, j’aurais entendu mes os craquer, senti mes tendons travailler… Je déteste le ronron de tous mes mouvements, je n’ai jamais pu m’y habituer, il ne faut pas toucher à l’homme.
   Camille hausse les épaules, sans cesser de sourire. Ma main a saisi la sienne, s’y agrippe, palpe les matières fermes et durables, la chair absente. Sa peau est bien trop froide pour me retenir. Je lâche son bras comme un objet devenu encombrant.
   Les vigiles continuent d’avancer, leurs armes poliment braquées sur moi. Ils m’abordent. Voix synthétique, regard absent :
   « Veuillez nous suivre… »
   Je suis pris. Ils m’ont pris. Ils m’ont pris ma Camille.
   Je me laisse emmener sans protester, le cœur ailleurs, les dents serrées pour étouffer ce qui me reste de sanglots dans la poitrine.
   Camille ouvre la marche, presque sautillante à nouveau. Juste avant que les vigiles ne m’enferment dans le fourgon, elle se plante devant moi, incontournable, et articule presque gentiment, comme si tout cela allait de soi : « Il n’y a pas de raison : tu vas y passer comme tout le monde, Papa. » Elle fait briller ses yeux mimosa avant de se pencher vers moi, zonzonnante, et d’ajouter tout bas : « Ils m’ont promis de me donner ton cœur. »

   Et puis elle s’en va, élancée et subtile, douce et parfaite, bourdonnante mais prometteuse : je sais qu’elle est en train d’obéir à la voix de ses maîtres qui, résonnant dans sa tête, lui commande de rentrer.
   À la maison, sans moi. D’y penser, le cœur me manque. Déjà.

FIN


© Emmanuelle Urien. Reproduit avec l'aimable autorisation de l'auteur.

Le Cœur est un organe moteur, a été primé au concours Zirst 2004 ("Fiction, innovation et science").

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Le Coeur-127Ko

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21/01/06