Jean-Pierre Laigle, né en 1947, a remporté le deuxième prix du concours de nouvelles "Visions du Futur" 2000 pour Sept Ethérogrammes, paru dans Présences d'Esprits n°23. Il a entamé la rédaction d'un cycle de nouvelles, de courts romans et de romans sur un empire interstellaire dépourvu de moyens de communication plus rapides que la lumière et dirigé par des immortels, dont le pilote (Mission : Destinée) a été publié dans Solaris n°139 (automne 2001). Cette série, qui s'étend sur plus de cinquante millénaires et comprend déjà sept textes, fait partie de la veine techno-sociologique de l'auteur.

Le chat de Tchernobyl
, plus proche du reportage autofictionnel, révèle chez Jean-Pierre Laigle une sensibilité fantastique et poétique qui n'est pas pour nous déplaire...

 

 
Publications récentes
 
Article dans Les Cités Perdues (collection "Emblèmes" n°8, Ed. de l'Oxymore).

Opération Comète dans Solaris n°154 (Printemps 2005)

Mon Journal pendant la drôle de crise (nouvelle in Solaris 177, Hiver 2011)
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Opération Comète

Primo atto



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  Aux autres amateurs et auteurs de SF avec qui j’ai visité Tchernobyl le 17 avril 2006.


  Il existe des gens qui, sans adhérer au national-socialisme, ne manquent pas un film, un livre, une conférence sur le sujet. C’était au même genre de fascination qu’obéissaient les touristes à l’époque où il y avait encore quelque chose à visiter à Tchernobyl. Il y a entre le bûcher funéraire du Führer et l’incendie du réacteur maudit plus d’un rapport. Entre autres, la consécration de l’échec de deux doctrines. Mais surtout la dernière flambée avant l’incinération.
  C’était en avril 2006, vingt ans après la catastrophe. Tous les media en faisaient leurs choux gras, les organisations anti-nucléaires en profitaient pour battre le rappel de leurs troupes et les gouvernements pour récolter des fonds destinés au cocon de 18 000 tonnes prévu pour isoler la centrale. Et surtout les entreprises américaines et européennes se disputaient le marché d’un milliard d’€ que représentait la construction de celui-ci. Les radiations rapportaient encore.
  En attendant, des techniciens consolidaient le sarcophage – appellation journalistique – de béton et d’acier jadis improvisé par les Russes pour l’empêcher de s’effondrer et de libérer une nouvelle nuée létale. Ils n’avaient pas fini d’évacuer les décombres entourant le réacteur et étaient loin d’en approcher le cœur toujours chaud. La cheminée de ventilation de la centrale pointait alors comme un doigt moqueur à leur adresse. Et à celle de l’humanité qui s’achetait un siècle de sécurité.
  Dans les villes et les villages évacués des alentours, la plupart des bâtiments n’étaient pas devenus ces monticules de décombres et de poussière qu’aujourd’hui presque personne ne vient photographier et où ne pousse toujours qu’une végétation maladive. Dans des millénaires, quelles questions nos successeurs ou des visiteurs d’outre-espace se poseront-ils sur ce site ? Sauront-ils jamais deviner quel monument à l’incompétence humaine il fut pour nous ?

  L’autobus qui nous transportait devait dater de l’ère soviétique tant il brinqueballait. La pitoyable haridelle ahanait sur la route comme une Trabant et se propulsait pourtant avec une vaillance stakhanoviste. Nous étions venus à Kiev pour un congrès qui s’était achevé et dont cette excursion constituait plutôt le couronnement que l’épilogue, car nous étions tous plus ou moins mandatés par les pays donateurs désireux de savoir où passait leur argent.
  Passé le poste de contrôle et l’examen des passeports, nous entrâmes dans la zone officiellement contaminée. Car le paysage n’avait pas attendu le panneau « Tchernobyl » pour se dégrader : c’était déjà un no man’s land sur lequel le printemps peinait à s’imposer. Un troupeau de chevaux sauvages excita tellement les occupants que le teuf-teuf dut s’arrêter pour leur permettre de les photographier. C’est dire combien la banalité revêtait ici un caractère exceptionnel.
  Enfin le véhicule se gara au milieu de bâtiments d’allure récente et nous accueillit une petite troupe de militaires. Après un échange de salutations furent déposés sur l’asphalte deux cartons où ils nous invitèrent à puiser. C’étaient des tenues anti-radiations bleues ou blanches. Sur l’enveloppe en vinyle figurait la marque « TD – Tidy Professional », suivi, en français, de « Combinaison avec cagoule modèle n°42105 » et de « Vêtement à usage unique non tissé polypropylène ».
  — Nous voilà habillés à la dernière mode de Paris, conclut quelqu’un.
  En vérité, nous avions plutôt l’air de clowns avec ces tenues par-dessus nos vêtements civils. Elles étaient tellement minces qu’elles n’arrêtaient guère que les rayons alpha. Je pense même qu’elles étaient parfaitement inutiles et que leur seul but était de nous inspirer la prudence au cours de notre excursion. Les balayeurs que nous croisâmes près de la centrale n°4 portaient en plus un masque contre l’inhalation de poussières radioactives. Il est vrai que nous étions seulement de passage.
  Ce fut alors qu’apparut le chat. Un matou à l’air futé, aux yeux verts et au poil brillant, blanc tacheté irrégulièrement de noir, ni trop gros ni trop maigre, sûrement pas sous-alimenté. Il nous dévisageait, assis sur son postérieur, occupant la plus haute marche de l’escalier d’un proche bâtiment. Mais il gardait sa dignité devant le spectacle des visiteurs qui s’empêtraient à revêtir leurs tenues alors que des militaires nous photographiaient avec force commentaires ironiques.
  Je m’avançai et le caressai sur le dos avant de le gratter sous le menton et entre les deux yeux. C’était visiblement un chat civilisé, descendant sans doute de ceux abandonnés lors de l’évacuation. Il paraît que certains se promenaient dans la zone interdite autour de la centrale n°4, peut-être en quête des rats, des souris et des oiseaux qui avaient élu domicile à l’intérieur du sarcophage – l’abri, selon la terminologie officielle. Mais lui semblait en bonne santé et sédentaire.
  Je ne m’étonnai qu’à demi quand il me suivit dans l’autobus, sans susciter de commentaires de notre guide militaire tant il semblait faire partie du paysage. Il se pelotonna sur mes genoux et se mit à ronronner. Lui seul garda son calme lorsque, à quelques centaines de mètres de la centrale n°4, les compteurs de radiations qu’avaient emportés certains voyageurs crépitèrent furieusement pendant quelques secondes. Mais leur rassurant cliquetis avait repris quand nous quittâmes le véhicule.
 
  Le chat ne nous accompagna pas dans le bâtiment neuf qui se dressait face à la centrale n°4. Une grande vitre anti-radiations donnait sur celle-ci dans la salle où nous accueillit une charmante dame. Elle nous prévint qu’il était interdit de filmer le sarcophage, mais plusieurs désobéirent pendant qu’elle nous exposait grâce à une maquette aux éléments amovibles les travaux qui s’y déroulaient. Les pays donateurs dont les drapeaux s’alignaient sur les murs seraient contents.
  L’épaisse bâtisse grise bardée de béton et d’acier avec sa grue en guise de minaret avait l’air moins impressionnant que dans les images d’actualité. J’avais peine à croire qu’elle continuait à faire trembler le monde tant elle évoquait un blockhaus mal dégrossi ou un vestige d’une guerre oubliée. Mais c’était comme une montagne faussement rassurante camouflant un dragon en attente de la première occasion pour ressurgir et cracher le feu sur l’humanité imprudente.
  Le chat attendait sur mon siège lorsque nous revînmes. Direction : Tchernobyl (Tchornobyl en ukrainien), Pripiat et les villages environnants évacués peu après la catastrophe. Devenu notre mascotte officielle, il nous escorta désormais pendant les heures où nous déambulâmes entre les immeubles. Car il était formellement interdit d’y entrer, certains menaçant ruine, ainsi que d’y ramasser quoi que ce fût. Mais notre guide exerçait une surveillance débonnaire.
  De toute façon, il n’y avait plus grand-chose à glaner : les pillards avaient fait place nette peu après l’évacuation. Combien avaient survécu à leurs larcins ? Et les receleurs, et les acheteurs ? Une chaise d’accouchement rouillait pourtant devant une maternité à l’intérieur de laquelle s’inscrivaient toujours sur un panneau les noms des patientes et la date de leur admission. Des manèges et des auto-tamponneuses aussi dans un parc d’attractions. Et même une grande roue.
  Je m’aventurai au seuil d’une école sur les murs de laquelle s’affichaient les conquêtes du socialisme, les épisodes de la Grande Guerre Patriotique, des scènes de la reconstruction de l’U.R.S.S., etc. N’y manquaient que des centrales et des champignons nucléaires. Mais sans doute figuraient-ils dans d’autres salles avec tout l’arsenal soviétique. Plus tard, dans une maison de campagne désertée, je ramassai une poignée de lettres et de cartes postales dont l’une commençait ainsi :
  « Ma petite Macha,
  « J’espère que tu seras de retour pour la mi-printemps. J’ai planté des fleurs comme tu les aimes tant afin que tu les voies éclore quand nous serons ensemble. Ici, il fait déjà chaud. J’en ai profité pour nettoyer le jardin et fumer la terre avec les débris carbonisés. Cette année encore, j’ai planté des fraisiers. Nous mangerons nos propres fraises avec de la crème de la vache de l’oncle Sacha… »
  Ainsi s’interrompait la carte. Et le jardin dépérissait sous les arbustes grêles qui concurrençaient avec succès même les mauvaises herbes sur un sol à la consistance de cendre. Je mis toute la correspondance dans la sacoche que je portais en bandoulière. C’est mon seul souvenir palpable de la zone contaminée. Depuis, je le garde dans un tiroir de mon bureau, comme un témoignage de la soudaineté de l’évacuation et du mensonge des autorités quant à son caractères provisoire.
  Assis devant moi, le chat m’observait comme s’il comprenait la détresse de la situation, bien qu’il fût sûrement trop jeune pour avoir vécu la tragédie. Nous quittâmes la maison fantôme. L’excursion tirait à sa fin. Il y eut encore un arrêt devant le monument typiquement soviétique aux « liquidateurs » qui s’étaient sacrifiés pour limiter les dégâts de la centrale n°4. Ce fut l’occasion des dernières photographies. J’ai toujours celle où je tiens mon ami félin dans les bras.
  Ensuite nous fut offert un repas au cours duquel le chat prit place sur mes genoux. Il ne mendia pas le moindre relief mais accepta poliment les morceaux de viande que je lui offris. Il me suivit jusque dans les toilettes. Sans réfléchir, je bourrai le fond de ma sacoche avec la combinaison anti-radiations que j’avais décidé de garder et y déposai l’animal sans susciter de protestations. Comme il n’était pas très gros, il y tenait relativement à l’aise une fois le rabat mis.

  Je fus un peu inquiet avant le passage au poste de contrôle. Mais le chat resta tranquille. J’aurais pu aussi bien transporter quelques kilos de plutonium dans une boîte isolante. La seule formalité consista à descendre de l’autobus pour nous soumettre au contrôle de la radioactivité. Un militaire promena aussi un compteur de radiations autour du véhicule et y pénétra, mais sans dépasser le siège du chauffeur. Lorsque je repris ma place, ma sacoche m’attendait avec son occupant.
  Nous n’avions vu ni les villages où les habitants vivaient de leurs cultures contaminées, ni le cimetière des véhicules qui avaient participé au colmatage et au déblayage de la centrale n°4 et fourni toute la région en pièces détachées radioactives. Je suppose que cela aurait fait mauvaise impression. Nous étions donc satisfaits et rassurés et échangions nos impressions comme des vétérans de retour du front. Nous avions notre content d’émotions bon marché.
  Le passager clandestin ne se manifesta pas davantage le reste du trajet jusqu’à Kiev. Lorsque l’autobus arriva à l’hôtel Sport où nous étions tous logés, je m’attardai auprès de la palissade du chantier voisin et ouvris discrètement ma sacoche pour vérifier comment se portait mon invité. J’eus la mauvaise surprise de le voir bondir sur le trottoir, regarder deux ou trois secondes autour de soi, filer à toute allure sans demander son reste et tourner au coin de la rue.
  Je restai là interdit, d’abord déçu par tant d’ingratitude, puis soulagé d’être déchargé du fardeau que représentait l’animal. J’aurais pu à la rigueur le garder dans ma chambre tant que j’y résidais et l’emmener avec moi dans mes déplacements, mais pas le dissimuler aux contrôles de l’aéroport et l’introduire en fraude dans mon pays. Je me demandai quel coup de folie m’avait inspiré une action aussi irréfléchie, surtout de la part d’un fonctionnaire international apprécié pour son sérieux.
  Je regagnai tristement ma chambre, me disant qu’après tout le chat avait fait ce qu’il voulait ou que peut-être son long séjour dans ma sacoche l’avait rendu furieux. Je lui souhaitai bonne chance dans cette ville alors en pleine expansion où, à défaut d’un maître, il trouverait au moins des poubelles bien garnies. Les jours suivants, je fouillai cependant les environs dans l’espoir de le retrouver. Puis je repris l’avion vers mon pays et ne pensai plus guère à cette histoire.
 
  Pourtant, cinq mois plus tard, je me réveillai en sursaut avec l’idée de retourner à Tchernobyl. Je me rendormis assez vite mais ne cessai d’y penser le lendemain. Je me couchai avec la même nostalgie et la retrouvai les jours suivants. Une vraie obsession. J’étais comme un drogué en manque. Mon rendement s’en ressentit. J’étais désorienté car je n’aurais jamais pensé que mon voyage m’eût autant marqué. Après tout, à part son caractère déprimant, le site n’avait en soi rien d’inoubliable.
  Je décidai d’en finir, obtins un congé de cinq jours et pris le premier avion pour Kiev. J’éprouvai durant tout mon voyage un immense soulagement. Devant l’hôtel Sport, un nouvel immeuble se dressait à la place du chantier. Le centre de la ville ressemblait encore plus aux capitales occidentales avec ses fast-foods, ses publicités agressives et ses enseignes insolentes. Mais les chauffeurs de taxis n’avaient pas changé : ils se jouaient autant du code de la route.

  Le chat de Tchernobyl m’attendait. Mais il était méconnaissable : sale, maigre, pelé, une vilaine plaie au flanc, le regard suppliant, la gueule ouverte sur un miaulement muet, recroquevillé contre un kiosque proche pour se protéger de la pluie. Je le mis dans ma sacoche. Il y avait non loin une gargote où, dans mon ukrainien sommaire, je commandai des saucisses. Puis je repartis avec ma valise et mon passager vers l’entrée de l’hôtel où je pris possession de ma chambre.
  Mon premier soin fut de nourrir mon invité. Il dévora toutes les saucisses et but l’eau que je lui présentai dans une coupelle. Je n’attendis pas qu’il eût fini pour lui nettoyer le poil avec un gant et faire couler de l’eau tiède sur sa plaie. Puis je l’enveloppai dans une serviette. Il tenait à peine debout et vacillait pendant que je le frottais. Quand il fut sec, je sortis en direction du restaurant. À mon retour, il était endormi sur le lit. Je l’y rejoignis sans le réveiller.
 
  Le lendemain matin, le chat réintégra ma sacoche et nous quittâmes l’hôtel. Sur l’annuaire téléphonique je cherchai un vétérinaire et, en chemin, nourris mon protégé. Le praticien me dit en anglais que la bestiole avait sans doute été heurtée par un véhicule et me proposa de la garder deux jours. Comme je ne pouvais courir le risque qu’elle fût découverte dans ma chambre et qu’il me semblait difficile de la transporter dans cet état pendant tous mes déplacements, j’acceptai.
  Je me mis alors en quête d’un autobus pour Tchernobyl, car mon idée fixe était toujours aussi puissante. Aucun siège n’était disponible avant deux semaines, mais une employée de l’agence de tourisme me suggéra de m’adresser à la mairie de Slavoutitch, la ville-modèle fondée vingt ans plus tôt pour accueillir les réfugiés. Celle-ci se situait à une cinquantaine de kilomètres de la centrale n°4 et une bonne partie de la population travaillait dans la zone contaminée.
  C’était l’époque où le dynamique maire de Slavoutitch choquait les bonnes consciences occidentales en déclarant son intention d’organiser un tourisme à grande échelle à Tchernobyl et même des survols en deltaplane de la centrale maudite. Il prétendait ainsi favoriser la prise de conscience de l’humanité envers le danger nucléaire. Moyennant un bakchich de deux cents euros, un de ses employés me casa parmi une délégation anti-nucléaire italienne la veille de mon envol.
  Mon billet en poche, je repris l’autobus pour Kiev et récupérai le chat. Celui-ci semblait avoir un peu récupéré ; il n’avait plus l’air apeuré et tenait sur ses pattes ; sa plaie était sèche et son poil était débarrassé de tous ses parasites. Sa cage était confortable mais, à son ouverture, il sauta de lui-même dans ma sacoche. Il savait mieux que moi où il allait. Une fois ses honoraires empochés, le vétérinaire me raccompagna et me demanda avec un air bizarre :
  — Il vient d’où, votre chat ?
  — Je l’ai trouvé ici, à Kiev. Pourquoi ? mentis-je malgré moi.
  — Si je n’avais pas abandonné la recherche, je vous en aurais offert un bon prix.
  — Ah oui ? Pourquoi ? demandai-je, soudain intéressé.
  — Son sang est bizarre. En plus des globules rouges, des globules blancs et des plaquettes, il renferme un type de cellules dont je n’arrive pas à déterminer la fonction, mais je puis vous assurer qu’elles n’existent chez aucun mammifère.
  — C’est tout ? fis-je semblant de m’étonner.
  — Non. Je lui ai fait une radio. Son cerveau aussi est bizarre. Et je ne parle pas de certains autres organes. Je garde les clichés pour ma collection.
  — Ça n’a pas l’air de vous étonner.
  — Vous savez, depuis vingt ans, j’en vois, des bizarreries. Et pas qu’animales. Il y a de véritables musées des horreurs dans certains hôpitaux. Il y a même un trafic. Contre des dollars ou des euros, ça part bien. Mais ça, qui est-ce qui en parle ?
  — Je vois. Après Hiroshima aussi, il y a eu des malformations, acquiesçai-je.
  — Notre Hiroshima à nous est plus insidieux. Il est mental comme physique. Enfin, si vous me ramenez votre chat, je serai ravi de voir comment il aura évolué.
  — J’en doute, docteur. Merci.

  À l’hôtel Sport, j’offris à mon invité de la viande hachée et du lait achetés en cours de route avant de souper au restaurant. Je regardai un peu la télévision dans ma chambre : le déblayage des alentours du réacteur n°4 et la consolidation du sarcophage s’achevaient ; la construction du cocon définitif pourrait bientôt commencer. Puis nous nous endormîmes. Demain, un autobus partait à 6 heures pour Slavoutitch où m’attendait celui de 8 heures pour Tchernobyl.
  Nous franchîmes sans problèmes le poste de contrôle. La tenue antiradiations enfilée, j’allai dans les toilettes et relâchai le chat. Je lui fis un brin de conduite jusqu’à la sortie et le regardai s’éloigner le long du bâtiment. Il disparut au premier tournant et je rejoignis le groupe d’Italiens. Je ne ressentis pas l’excitation de la première fois. Tchernobyl était aussi morne en automne qu’au printemps. Sans l’attrait de la nouveauté, je m’ennuyais. En vain, au retour, cherchai-je le minet.

  Je n’ai jamais revu le chat de Tchernobyl. J’ai souvent pensé à lui durant ces cinquante ans. J’ai aussi réfléchi à mon aventure et à mon comportement. J’ai beau aimer les félins, celui-ci est le seul à m’avoir fait commettre une telle bêtise. J’en déduis qu’il était certainement très particulier, qu’il m’avait suggestionné, que j’avais exécuté tous ses désirs et à distance. Peut-être même est-ce lui qui m’a empêché d’en parler jusqu’ici. S’il est mort récemment, cela lui faisait un bel âge.
  Que voulait-il exactement ? Visiter le monde des humains ? Pourquoi m’a-t-il choisi ? Parce que j’étais le seul qu’il pouvait suggestionner ? Malgré son intelligence, il n’était sans doute pas assez armé pour affronter la grande ville. Et une fois blessé, il n’a plus eu comme recours que de me rappeler pour le ramener là où il était né. J’espère qu’il y a coulé une vie heureuse. Pourquoi la zone contaminée de Tchernobyl qui fut un enfer pour certains ne serait-elle pas un paradis pour d’autres ?


FIN

[ 22-04-2006 / 28-04-2006 ]

© Jean-Pierre Laigle. Reproduit avec l'aimable autorisation de l'auteur. Texte inédit.

Le Chat de Tchernobyl est paru dans le n°4 du magazine Black Mamba (4e trimestre 06).

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12/05/06 & 31/12/06