JP4.jpg

C'est certainement parce qu'ils se connaissent depuis des années et partagent de nombreux centres d'intérêt (Fantastique, SF, musique, spiritualité et poésie – sans parler des femmes ! ), que Jean-Pierre Planque et Patrick Raveau ont uni leurs inspiration et sensibilité respectives pour produire quelques textes de fiction. Le Vrai Visage de Gregory, récit né de longs et passionnants échanges avec leur ami commun Gérard Lemarchand aujourd'hui décédé, annonçait le roman qui allait suivre : L'Esprit du Jeu, publié en numérique, puis papier, par les éditions ÉONS.

 


Chez ÉONS Productions

L'Esprit du Jeu
édition papier
Couverture illustrée par Philippe CORIAT
En souscription jusqu'au 24 octobre 2007.

Prix : 10,50 €
236 pages




Photos et bio/biblios Par titre Par auteur Par thème

Le Vrai Visage de Gregory est au sommaire du n°48 de la revue italienne FUTURO EUROPA (mars 2007) sous le titre :
Il vero volto di Gregory.

FUTURO 48


Le Vrai Visage de Gregory

Jean-Pierre Planque
Patrick Raveau



« Accepte le monde tel un théâtre de Dieu ; sois le masque de l'Acteur et laisse-le jouer à travers toi. Si les hommes te louent ou te sifflent, sache qu'ils sont eux aussi des masques, et prends le Dieu intérieur pour seul critique et seul spectateur. »
( Sri Aurobindo - Pensées et Aphorismes. )

  SÉQUENCE 1

   Don Barrows avait jeté quelques billets au rickshaw1 avant de s'engager, tête baissée, dans le chemin poussiéreux qui montait vers l'ancien temple. Il faisait chaud dans cette région — pas loin de 35-40° — et c'était pourtant l'hiver !
   La partie promettait d'être particulièrement serrée, mais il était bien décidé à utiliser toutes les ressources de son imagination, de son compte en banque et de son savoir-faire pour convaincre son bonhomme. Et puis, il ne travaillait pas pour n'importe qui. Quand l'acteur entendrait le nom d'Andrew Bentley, nul doute qu'il accepterait. On disait l'acteur complètement fini ; désabusé de tout, fatigué, malade, au bord du suicide, il aurait quitté les foules et les salons pour terminer sa vie dans cette région de l'Inde, dans un de ces bidonvilles de la banlieue de Madras où règne la misère la plus noire.
   Ici, tout semblait fou, décalé, différent, fonctionnant autrement. Le pays était fou, les gens étaient fous, l'acteur était fou, mais Andrew Bentley, lui, avait toujours été parfaitement sain de corps et d'esprit. Le testament était formel : il désignait Gregory Ludmann pour jouer le rôle. Il insistait :
   « Seul Gregory Ludmann peut m’incarner. 0ù qu'il soit, quoi qu'il fasse, tu dois le trouver et tout faire pour le convaincre. »

   Don Barrows se sentait investi d'une mission. Andrew Bentley n'était-il pas son maître depuis toujours ? En serviteur dévoué et fidèle du Grand Homme, il était prêt à lui donner sa vie, son sang, son âme. Pour le moment, il souffrait et peinait sous le soleil, pestant contre cet acteur déchu qui avait choisi de finir ses jours terrestres dans un temple du VIIè siècle dédié à Shiva.
   « Master, hey, Master... »
   Ils jaillissaient de la terre comme des insectes, maigres et sales, et tenaces avec ça ; ils étaient capables de vous tanner pendant des heures. Une dizaine de créatures l'entouraient déjà, joignant les mains au-dessus du front ou désignant leur ventre vide, proposant mille services. Dans moins d'une minute, tout ce que le village comptait d'hommes, de femmes, d'enfants, de vieillards ou d'éclopés se bousculerait sur son chemin.
   Don Barrows jeta un regard plein d'espoir en direction du temple dont la tour surchargée de sculptures surgissait là-haut, au cœur d'une luxuriante verdure.
   « Come with me ! »
   Rien n'échappait à ces diables d'hommes. Entièrement tournés vers la survie, ils avaient développé une attention visuelle extraordinaire. En moins d'une seconde, Don Barrows fut pris en main, protégé des autres pourrait-on dire. Un homme petit et trapu le menait vers le temple avec tous les égards en écartant les importuns.
   « Le temple de Siva est abandonné, expliquait-il dans un anglais très approximatif. Il n'y a plus de cérémonies depuis plusieurs années, mais un homme blanc y vit. Il vient du même pays que toi. »

   Ils traversèrent vaille que vaille le village de cabanes. On vivait là en plein moyen-âge et chaque pas, chaque regard apportait sa moisson d'images fortes, de couleurs, d'odeurs et d'impressions. La richesse du mélange était telle que toute logique capitulait. Don Barrows avait élaboré une stratégie de détachement, mais il lui arrivait encore de craquer, de tout prendre à son compte pour se dire : je suis ça moi aussi ; je suis plein de toute cette merde et de toute cette misère. Je suis cette femme qui cherche de quoi manger dans la pourriture ; je suis ce vieillard qui bat le linge dans l'eau croupie, ou encore ce petit corps de quelques mois laissé là, à même le sol, à deux pas de ce porc noir marbré de boue et d'excréments. Je suis ce porc, ces corneilles et tous ces corps qui s'accrochent au vital et trouvent encore la force de sourire.
   Il n'avait jamais rencontré de sourires plus lumineux, nulle part.
   « Vit-il seul ? demanda-t-il au guide.
   — Non, il est entouré de serviteurs. Il a beaucoup de pouvoir et ne descend jamais au village. Ici, il fait peur, très peur. Moi, je dis qu’il est fou. »
   Le chemin de terre s'arrêtait à mi-hauteur de la colline. On retrouvait l'exubérante végétation des pays tropicaux, avec ses escouades de singes peureux, ses perroquets jacasseurs et ses nuées de libellules ou de moustiques. On pataugerait bientôt jusqu'au mollet dans la boue rouge comme sang, on se blesserait à chaque pas à la lame des feuillages.
   « Je ne suis pas tout à fait équipé pour ce genre d'expédition », tenta Don Barrows en guise de plaisanterie.
   Il montrait son costume de serge bleue et ses chaussures de daim dernier cri, oubliant que l'homme qui l'accompagnait était quasiment nu.
   — Ne t'inquiète pas, Master, je t'ouvre le chemin. »
   Et c'était aussi simple que cela. Il suffisait de marcher dans les pas du guide qui semblait déjouer tous les pièges et les dangers de la forêt d'un simple revers de bras ou de main. Don Barrows admirait la souplesse de cet être plein de grâce qui dansait devant lui, bouclier vivant, offrant son corps tout entier dans une parade magique et nulle blessure ne venait égratigner sa chair. Son dos puissant luisait de sueur, de gouttes d'eau et de sève arrachées aux noces de sa peau avec le dieu ou la déesse des arbres. Et puis, tout d'un coup, ils se retrouvèrent dans la clairière, face au Temple.
   « Je ne peux aller plus loin, Master. »
   Encore sous le choc du prodige réalisé par le guide, Don Barrows ne comprit pas immédiatement. Il contempla un moment les statues qui se pressaient en foule compacte et colorée au fronton de l'antique édifice, puis défroissa maladroitement une poignée de billets.
   Nous achetons tout, même les miracles, se dit-il.
   L'homme disparut sans demander son reste. Dans quelques minutes, il aurait rejoint les siens.

*
*   *

   Le Temple était probablement construit selon le schéma traditionnel en vigueur dans l'Inde du Sud : une tour pyramidale précédant trois ou quatre cours rectangulaires bordées d'enceintes décorées de sculptures à profusion avec, tout au fond, le sanctuaire interdit aux non-Hindous. Don Barrows ne pouvait s'empêcher de trouver cela rassurant. Prêt à affronter tous les Shiva, tous les Vishnou et tous les Ganesh de la Création, il épousseta rapidement ses vêtements, mit, un peu d'ordre dans ses rares cheveux. L'arme n'avait pas quitté le fond de sa poche. Il ne put s'empêcher d'en caresser la forme lisse du bout des doigts. Tout allait bien ! Il s'avança d'un pas qu'il voulut conquérant.
   L'endroit doit satisfaire sa mégalomanie, se dit Don Barrows, et s'il ne se prend pas pour Shiva lui-même, peut-être monte-t-il dans sa tête des spectacles-épopées dans lesquels il joue tous les rôles ? À moins qu'il entretienne avec toutes ces statues de longs et mystérieux dialogues, ou encore qu'il garde jalousement la flamme sacrée d'Agni...

   Les deux premières cours étaient totalement vides. Les dieux de pierre s'effritaient, retournaient à la poussière d'où l'homme les avaient tirés. La nature victorieuse inondait de vert les colonnades ébréchées, poussait sans égard ses bras-tentacules au cœur des nefs. Escaliers écroulés, peintures effacées. C'était l'oubli, la fuite du sacré, l'abandon, le silence et l'usure. Don Barrows longea un vaste bassin où bouillonnaient des eaux nauséabondes avant de pénétrer dans la troisième enceinte.
  
Ils étaient là. Quatre dieux en miniature et un homme blanc aux cheveux longs portant jeans déchirés et débardeur, assis en tailleur au pied d'un taureau colossal et qui semblait manipuler un objet mystérieux.
   Don Barrows s'approcha. Il reconnut d'abord Shiva, un Shiva dansant, tel qu'on le représente depuis des siècles, portant les emblèmes du dieu et entouré d'animaux. Le plus déroutant était la présence de ses quatre bras, et puis ce serpent, cet aigle au bec redoutable... Krishna avait quant à lui retrouvé sa flûte légendaire. Trois paons majestueux se pressaient autour de lui. Cette femme aux épaules couvertes de fleurs, toute vêtue d'or et de pierreries, et qui agitait elle aussi quatre splendides bras nus évoquait Parvati, compagne de Shiva et déesse de la fécondité. Enfin, le quatrième, le plus impressionnant : Ganesh, fils de Shiva, l'enfant à tête d'éléphant. Don Barrows se remémora la légende :
   Shiva était parti pour un très long et très lointain voyage, confiant la garde de sa maison à son jeune fils. À son retour, il trouva là un étranger et lui trancha la tête. Comprenant bien trop tard sa méprise et avisant un éléphant qui passait sur le chemin, il coupa la tête de l'animal et la greffa sur le jeune cou encore sanguinolent. Ainsi naquit Ganesh, présent partout.
   « Qu’est-ce que c’est ? demanda Don Barrows. Des hologrammes ? »
   L'homme blanc leva la tête. Il semblait à peine surpris.
   — Eux ? Ah, non alors ! Ils sont bien réels.
   — C'est impossible, protesta Don Barrows. Je vous vois manipuler ce truc et ces boutons depuis mon arrivée... »
   L'autre rit comme un enfant puis, tendant l'objet en question en direction de Don Barrows :
   — Vous voulez parler de ça ? Non, ça n'a rien à voir. C'est un vieux grille-pain que j'ai récupéré dans un bazar et que j'essaie de réparer. La technologie et moi, vous savez... En fait, je suis comme eux (Il désignait ses compagnons), ça ne me branche pas trop.
   — Mais enfin, qui sont-ils ? »
   La voix de Don Barrows avait dérapé dans l'aigu, comme s'il était sur le point de craquer. Même si rien ne l'étonnait plus dans ce foutu pays, il n'en restait pas moins un individu très rationnel.
   Shiva sourit à Parvati. Krishna caressa le dos de l'aigle. L'homme blanc abandonna son grille-pain, prit un air détaché, presque rêveur, puis scruta Don Barrows avec intensité :
   « Je répondrai plus tard à votre question, l'ami. Dites-moi d'abord qui vous êtes et ce que vous voulez. »
   Don Barrows se détendit. Il s'assit près de l'homme en croisant lui aussi les jambes.
   — Je cherche Gregory Ludmann, vous connaissez ? fit-il innocemment.
   Le visage de l'autre ne refléta nulle surprise.
   — C'est bien possible, amigo. Que lui veux-tu, à ce... Gregory Ludmann ?
   Les dieux s'étaient figés l'espace d'une seconde. On eût dit qu'ils attendaient.
   — C'est une assez longue histoire. » répondit Don Barrows.
   En homme d'affaires rompu aux finesses de la communication, il se demandait comment amener l'homme en jeans sur son propre terrain. Quelle élégante stratégie adopter face au plus grand acteur morpho-télépathe que le monde ait porté ? Car l'homme assis à ses côtés ne pouvait être que Ludmann.
   Sans être télépathe, l'homme de confiance d'Andrew Bentley pouvait se vanter d'avoir pas mal de flair et d'intuition ; la gestion d'une des plus grandes fortunes mondiales pendant plus de trente ans avait fait de lui un très habile négociateur. Mais l'homme aux jeans lui facilita le travail ; quelques secondes lui avaient suffi pour sonder la mémoire de Don Barrows. Il savait tout de la longue histoire.
   — O.K, fit-il d'une voix ferme, ne perdons pas de temps. C’est non. »
   Don Barrows ne fut pas surpris. Sa prudence lui souffla de faire diversion. En se tournant vers les dieux, il demanda encore :
   — Qui sont-ils ? Répondez-moi. Ensuite, je vous promets de m'en aller.
   — Ils incarnent tour à tour les différents aspects de quelques divinités. Vous voyez là les plus connues du panthéon hindou, mais il y a aussi Arjuna, Durga, Vishnou et ses dix incarnations, les Naga, les Nagini, le démon Mahisha, et toutes les divinités védiques : Yama, Soma... (L'homme aux jeans sourit devant l'attention studieuse qu'affichait Don Barrows.) Je ne vais pas vous faire un cours ; sachez simplement que l'inconscient collectif est ici très vivace. Oui, on peut dire que c'est quelque chose d'organique, au même titre que la forêt que vous avez traversée tout à l'heure. »
   Don Barrows revit en pensée l'homme qui l'avait accompagné. Gregory Ludmann enchaîna aussitôt :
   « Votre guide s'est branché d'instinct sur celui que l'on appelle le purohita dans le 4ème Veda ; c'est un brahmane, un prêtre doué de pouvoirs chamaniques dont le nom signifie : celui qui est placé devant. Devant l'homme qui a besoin de protection ; vous en l'occurrence... »

   L'atmosphère s'était détendue. Don Barrows n'était pas mécontent de retrouver un peu de cette ambiance qui flotte dans les salons, quand on se réunit pour parler de tout et de rien. L'homme aux jeans revint aux demi-dieux qu'il désigna d'un geste large de la main :
   « C'est moi qui joue avec tous ces aspects. Un exercice de style que je peaufine depuis des années. Avez-vous remarqué la pureté de leurs formes, la justesse de leurs gestes, et tout le charisme qu'ils dégagent malgré eux ? Ils vous font penser à des êtres virtuels, mais ils sont bien réels. Ce sont des parties de moi-même que je modèle, avec lesquelles je joue. Oh, rassurez-vous ; ils ne sont pas malheureux, bien au contraire. Chacun y trouve son compte : ça les amuse beaucoup ; en échange, ils sont mes serviteurs, mes ganas. Ce sont eux qui collectent des offrandes dans les villages avoisinants, qui me permettent ainsi d'assumer mon existence matérielle et la leur. Sans moi, ils seraient perdus... »
   Don Barrows ne put s'empêcher de protester :
   — Je trouve votre jeu sinistre ! Ils sont comme des pantins entre vos mains. Vous avez changé leur apparence. Sont-ils pour autant des dieux ? Non, vous l'avez dit : sans vous ils ne seraient rien. Ils redeviendraient ce qu'ils étaient avant : des petits hommes qui n'auront pas progressé d'un pouce. Vous aurez simplement joué avec eux, comme un artiste modèle une poterie ou comme un boulanger pétrit la pâte. La terre devient poterie, la pâte devient pain, mais c'est toujours la même matière ; seule la forme a changé. »
   Repoussant une hypothétique objection, il ajouta :
   « Comprenez bien que ce n'est pas mon sens moral qui est choqué, c'est ma logique. Je vous soupçonne d'avoir fait fausse route, de vous être égaré en chemin. Bon Dieu, Ludmann (Le ton montait.), vous n'êtes pas le Seigneur des Crânes, pas plus que lui. (Il désignait le faux Shiva.) Vous êtes en train de jouer avec le feu, mon ami. Ce sont des forces redoutables... »
   Il faisait tout à coup très chaud. L'air semblait vibrer autour des nains. Shiva ne souriait plus à Parvati. L'aigle Garuda scrutait le ciel, comme sur le point de prendre son envol.
   L'homme aux jeans déchirés prit une poignée de sable qu'il laissa couler entre ses doigts. Une ombre passa dans ses yeux bleus.
   « Il est possible que vous ayez raison. Mais je n'ai pas envie de retourner là-bas, dans votre monde de fric, de luxe et de mensonge. Voyez-vous, j'en ai eu plus que mon compte des salons, de ces gens pleins aux as et de ma renommée mondiale d'amuseur surdoué. Ils me prenaient pour un autre. Avec eux, je tournais en rond ; ils m'avaient enfermé dans un modèle et m'avaient assigné une fonction. Personne n'avait saisi, transcendé, ou même simplement entrevu le pouvoir qui se trouve au-delà du physique et du mental, ce pouvoir extraordinaire qui permet de changer de forme à volonté. Ça leur faisait peur, vous comprenez ? C'est plus que du yoga ; toutes les cellules du corps coopèrent avec les forces, les énergies de l'univers. Il n'y a plus de moi, plus de toi. Tout est fluide, énergie vitale, forces divines, et tout est partout en même temps. C'est une autre manière d'être au monde, hors du temps, hors des limites de la matière et du mental. La Vie est un ballet éternel d'énergies, une création-destruction-recréation des formes. Vous comprenez ? »
   Don Barrows comprenait qu'il était en train de perdre la partie. Il émanait de l'être assis en face de lui un rayonnement si compact qu'il pouvait presque le toucher. Sa volonté s'estompait lentement. C'est en tirant un magnifique mouchoir à carreaux d'une de ses poches pour s'éponger le front que ses doigts frôlèrent la crosse du désintégrateur. Alors, tout alla très vite...




1- En Inde, nom donné au cyclo-pousse. Désigne à la fois le véhicule et son utilisateur. (N.D.A)


© Jean-Pierre Planque & Patrick Raveau.  
 
Le Vrai Visage de Gregory a été initialement publié en octobre 1992 par les Editions Phénix (Belgique) dans la Collection « Pégase ». Cette édition est aujourd'hui épuisée.

Nouvelles

Biographie

Katia

Konrad et Karina

14/05/06