La nouvelle




I


   L'aube se levait à peine sur le bourg d'Estissac. Une aube de neige à gros flocons serrées, une aube de froidure et de gouttes gelées. Malgré les tourbillons et les piqûres du froid, les cœurs se réjouissaient car c'était aujourd'hui la Noël et que, quelque part, tout en haut, les anges secouaient leurs plumes sur le beau pays d'Othe.
   Le vieux Siméon, lui, partit de grand matin relever ses collets. Il fallait éviter le garde-chasse, le père Michaud armé de ses moustaches. C'est interdit de braconner ici mais comment faire, l'hiver, quand la viande se fait rare, que la disette vous guette ?
   C'est ce que se demandait Siméon.
   Ses sabots laissaient de longues traces dans la neige, le vent lui rougissait le nez et ses doigts étaient gourds. Cependant, il progressait bravement à travers les taillis, vers ses coins favoris, au passage des garennes et des lièvres d'hiver.
   L'homme avait son idée : ramener une volaille bien charnue que sa Bertille ferait rôtir aux flammes, pour se régaler en festin de Noël…
   Depuis bien trop longtemps, les deux époux subsistaient de pommes cuites et de châtaignes étouffées sous la cendre. Un peu de chair les requinquerait… Surtout sa Bertille !
   Pauvre Bertille ! Les ans avaient poudré de blanc ses longs cheveux et décoloré ses beaux yeux myosotis, ses mains s'étaient tachées de rouille et pourtant, il l'aimait, tout comme au matin de leurs épousailles. D'ailleurs, Siméon n'était plus, lui non plus, très vaillant, ses épaules se voûtaient, ses jambes se fatiguaient si vite, maintenant.
   La vieillesse est bien rude aux pauvres gens ! La preuve : notre homme trouva ses collets vides. Trois pièges, tendus non loin de là, n'avaient pris qu'un rat gris… triste chair et piètre pitance !
   Mais Siméon ne désespéra pas. Il en avait placé un dernier vers l'étang de Villemaure, là où les bêtes viennent boire. Peut-être que là…

II


   L'animal, la patte prise, se débattait comme il pouvait. Quand les pas de l'homme approchèrent, il se tapit, tentant de rentrer dans le sol. Siméon ne cacha pas sa déception. Un renard ! Et plus précisément, un renardeau, roux comme le diable.
   Qu'allait-il donc pouvoir en faire ? Ces bestiaux-là, ça ne se cuit pas dans une marmite !
   Déçu, il épaula son vieux fusil, s'apprêtait à tirer quand l'animal posa sur lui un regard presque humain, un regard si étrange que l'homme baissa son arme. Dans ces yeux-là, pleins de douceur, Siméon contempla toute la beauté du monde. Toute la beauté de ce Noël couleur de neige, toute la pitié envers les humbles créatures. Surpris, Siméon se dit : Va !, l'animal ne vaut pas la balle qui va l'abattre. Je vais plutôt l'emporter, le montrer à Bertille, ensuite j'irai le noyer et je tannerai sa fourrure, ça pourra rapporter quelques piécettes, sur le marché. Allons ! En route… Le rôti, ça ne sera pas pour aujourd'hui !
   Siméon empoigna la bestiole par le col et partit à pas lourds, enjambant les ronciers pour regagner sa maisonnette où l'attendaient Bertille, les pommes cuites et des châtaignes étouffées sous la cendre…

   … Aujourd'hui, Bertille aurait bien aimé, elle aussi, régaler son mari. Tout en surveillant les châtaignes, elle pensait aux marchandes, dans les rues d'Aix-en-Othe, aux volaillers, bouchers, maraîchers, aux bons œufs et à la crème fraîche. Si elle avait seulement pu, elle aurait concocté un festin à son homme, un festin de Noël. Ça l'aurait requinqué, son pauvre Siméon dont les mains tremblotaient, dont le dos s'affaissait sous le poids des années. Mais elle l'aimait, oui, elle l'aimait si fort…
   Bertille s'interrompit dans ses pensées : son Siméon rentrait, tout harassé, tenant toujours le renardeau, mais cette fois par les pattes.
   « Je n'ai attrapé que ça ! dit-il en l'enfermant dans une cage à volailles. Mais ça ne nous avance guère…
   — Qu'il est joli ! Et ces yeux, quels yeux merveilleux ! Mais que va-t-on en faire ?
   — J'irai le noyer plus tard, après la messe.
   — Ce serait vraiment dommage, tu sais, on dirait qu'il veut nous parler…
   — Je ne vais quand même pas le garder ! »
   Bertille haussa les épaules, écarta le repas du feu, mit son fichu et les voici bientôt, bras dessus bras dessous, descendre la grand-rue illuminée pour se rendre à l'église. Et, tout en cheminant, Siméon se demandait si les renards fêtent aussi la Noël…

III


   « Un enfant nous est né, un fils nous a été donné ! » disait le curé du haut de sa chaire. « C'est le miracle de Noël ! » Et, tandis qu'il parlait, Bertille pensait à Siméon et à tous les Noëls qu'ils avaient passé aux côtés l'un de l'autre, dans la joie ou la peine, mais toujours ensemble… Elle leur en souhaitait tant encore, qui ne soient pas entachés de vieillesse…
   … Siméon, lui, pensait au renardeau. Ou plus précisément à sa mère, la renarde, qui ne devait pas comprendre pourquoi il manquait un petit et sans doute le plus intrépide… Il pensa au petit animal, seul au logis, tapi au fond de la cage à volailles. Tout en écoutant le curé, le regard de l'homme errait sur la crèche, le Jésus et le Saint-Joseph, la Sainte Vierge agenouillée. L'âne et le bœuf les réchauffaient de leurs soufflés mêlés.
   Et tout à coup, notre Siméon eut une vision. Le poupon rose sur son lit de paille se prenait un museau allongé, ses oreilles se dressaient, tandis que sa mère se couvrait de poils roux que ne dissimulait pas l'épaisseur de ses voiles… C'était si beau ainsi, la renarde se penchait sur son petit qui lui adressait ce regard, ce regard plein d'amour pour les bêtes et les hommes. Un vrai miracle de douceur.
   Il secoua la tête. Mon vieil esprit déraille ! se dit-il sans plus y penser.

   Mais il y pensa à nouveau, devant la rivière à moitié gelée. Le renardeau à ses côtés, au fond de la cage à volailles. Il n'avait plus qu'à le jeter à l'eau et tout était dit.
   Non, tout n'était pas dit. Si Le Sauveur était venu aussi pour sauver l'âme des bêtes, alors ce serait un terrible péché de tuer ce renardeau. Dieu pouvait prendre toutes les apparences, même celle d'un petit, dans le nid de sa mère. Il ne savait pas, le brave Siméon, il ne savait plus. Sa tête s'embrouillait, il remit à plus tard l'exécution de l'animal.
   Dans la chaumière, l'humble repas se préparait, les pommes de terre fumaient, les châtaignes embaumaient, Bertille avait dressé la table du mieux qu'elle pouvait. Il y avait trois couverts : un pour Siméon, un pour elle et un pour le pauvre. Ce pauvre qui ne frappait jamais à leur porte car il était bien difficile d'en trouver un plus misérable que ce vieux ménage.
   Bertille prit la cage à volailles des mains de son mari.
   « Que fais-tu donc ?
   — Tu le vois bien, mon beau, je le mets à la place du pauvre, répondit-elle. C'est notre invité de Noël. N'oublie pas qu'il a tout perdu, ce renardeau, à se prendre à ton piège. »
   Et Siméon eut l'impression que l'animal lui souriait.

IV


   Ils mangèrent de grand appétit. Jamais ils ne s'étaient ainsi régalés : les pommes cuites leur parurent délicieuses. Elles avaient une chair tendre, un fondant… un moelleux… quelque chose de plus que d'habitude… le pain noir avait la saveur du foie gras, quant aux châtaignes, elles craquaient sous la dent comme de petits sablés… d'autres avaient la saveur acidulée du pain d'épices. En un mot, ils se régalèrent comme jamais. Les vieux époux eurent même l'impression que l'eau de leur puits s'était transformée en champagne doré, qui vous monte à la tête avec ses bulles légères.
   Dans sa cage, assis bien droit sur son derrière, le renardeau les fixait de son regard doux et semblait écouter de toutes ses oreilles. On aurait cru qu'il comprenant, qu'il les remerciait de l'avoir invité à leur table.
   Sous l'effet du bien être, peut-être aussi de l'eau au goût de champagne, Siméon prit la main de Bertille :
   « Joyeux Noël, ma douce. Tu vois, je n'ai pas de présent à t'offrir et pourtant…
   — Tu m'offres ta tendresse et c'est bien suffisant, répondit-elle en rougissant. Et puis, comme l'a dit le curé, cette nuit, tous les vœux peuvent se réaliser. Il suffit de souhaiter… et d'y croire.
   — Et si nous faisions vœu de nous aimer toujours ? demanda-t-il.
   — Et pourquoi pas celui de retrouver notre jeunesse ?
   — Je souhaite aussi que même la mort ne puisse nous séparer !
   — Que nous restions à jamais enlacés…
   — Pour l'éternité ?
   — Oui, pour l'éternité… »
   Leurs lèvres se joignirent, puis les époux éclatèrent d'un rire triste. Vrai, ils se comportaient comme des enfants à penser que les souhaits se réalisent !
   Dans la cage, l'animal jappa brièvement et se tut.

   Bertille montra le renardeau.
   « Qu'est-ce que tu vas en faire ? »
   Siméon haussa les épaules sans rien dire.
   Bertille sourit, elle le connaissait bien, jamais il ne se résoudrait à tuer le petit animal, surtout un jour comme aujourd'hui.
   « Bon ! Eh bien moi, j'y vais ! » déclara Siméon. Il se leva, empoigna la cage à volailles, enfila sa houppelande et disparut bientôt dans la nuit blanche. Sur le seuil, Bertille regarda la trace de ses pas se recouvrir de neige, puis rentra en hochant la tête.

V


   Siméon sortit d'Estissac par la route de Villemaure. Il n'était plus à se demander si les renards, les renardes et les renardeaux fêtent la Noël, ni ce qu'il allait faire de l'animal car sa décision était prise. Arrivé à l'endroit où il avait attrapé la bestiole, le brave homme ouvrit grand la cage :
   « Allez ouste, petit, dehors ! Retourne vers les tiens et ne te prends plus jamais à mes collets ! »
   Le renardeau ne se le fit pas dire deux fois. Il jaillit de là et s'enfuit sous les arbres.
   Mais tout à coup, à quelques pas de là, le voilà qui s'arrête, s'assied sur son derrière, tout en regardant Siméon fixement. Il semble attendre quelque chose.
   L'homme ne saura jamais ce qu'il lui a pris à ce moment-là.
   Il n'a pensé à rien. Il a juste eu envie de lui crier :
   « Que la paix du Seigneur soit avec toi, Petit !
   — Et avec ton esprit ! » répondit l'animal avant de disparaître.

   Ébahi, Siméon regarde autour de lui. Personne. Juste ses pas d'homme dans la neige et de fines traces de pattes qui s'éloignent. Il pense qu'il a halluciné. Il pense qu'il est bien fatigué. Et il s'en repart, dans le noir.
   Marcher lui fait du bien. Il ne sent bientôt plus ses jambes et une nouvelle vigueur court dans ses veines. Il rentre bien plus vite qu'il n'était parti, heureux d'annoncer à Bertille qu'il lui a épargné son petit renardeau de la Noël. Et qu'il a fort bien fait, sans doute. Parce qu'il a cru... eh bien, il a cru l'entendre parler !
   Mais Siméon n'est pas au bout de ses surprises. Voilà que sort de la maison une toute jeune fille, qui vient à sa rencontre. À ses longs cheveux bruns et ses yeux myosotis, il lui semble reconnaître… mais non, ce n'est pas possible ! Mais pourtant si, c'est bien Bertille, Bertille qui court vers lui sur ses jambes de quinze ans !
   La jeune fille, qui rit de joie, le prend par les épaules, le conduit au miroir et voilà qu'il se voit, lui, Siméon, droit comme un I et sans plus aucune ride. Quel est donc ce prodige ?

   Les deux jeunes gens ne se le demanderont pas longtemps, heureux d'avoir à nouveau devant eux toute une vie, une longue vie pour se chérir et on dit même…

   … on dit même que la mort, bien des années plus tard, les trouvera un soir dans le jardin à se faire des serments sous la lune… qu'elle les transformera en deux sapins bleutés et que, la nuit de la Noël, on peut entendre leurs mots d'amour murmurés par les branches et que le vent emporte…

FIN


© Léo Lamarche. Reproduit avec l'aimable autorisation de l'auteur.
 
 

Nouvelles



25/12/12