Alain le Bussy
est né à Liège en 1947. Publié professionnellement seulement depuis 1992, cet auteur prolifique a écrit en trente-cinq ans plus de deux cents nouvelles et une grosse centaine de romans, obtenant le prix Rosny-aîné en 1993 pour Deltas et deux fois le prix Septième Continent de la défunte revue québécoise Imagine pour Les lois du hasard en 1992 et Craqueur en 1995
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(présentation EONS)


Principales nouvelles publiées
  • Un don inné (Imagine..., 1990)
  • Conte moderne (Antarès, 1991)
  • Les lois du hasard (Imagine..., 1992, Prix Septième Continent 1992)
  •  Le don de la force (Imagine..., 1995)
  • Deux ! (anthologie AMDA, 1994)
  • Craqueur (Imagine..., 1996, Prix Septième Continent 1996)
  • La visite de M. Futur (Bifrost n°2)
  • Copyright garanti (Cyberdream 7)
  • La main de Laura (Le Soir 2000, 1999)
  • C.I.E.L. (Forces Obscures n°1, 1999)
  • Le robot d'Occam (Forces Obscures n°2, 1999)
  • Les comètes d'or (Livre-programme de Lodève, 1999)





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Le Palais des Monstres



Alain le Bussy


   J'étais devant le Palais des Monstres à la grande Foire d'Octobre, le mois où la ville devient folle, surtout les conducteurs qui ne savent plus où se garer. Je n'étais pas un fou de la foire, mais l'ambiance y est particulière, et il peut être plus distrayant ou instructif de regarder les autres que de s'amuser soi-même. Et, si je ne raffolais pas de la foire, j'aimais encore moins le genre d'attraction dont ce palais était un bel exemple. Mais il faisait froid dehors, il commençait à pleuvoir de plus en plus dru et j'avais une bonne demi-heure à tuer. Au demeurant, la publicité était bien faite : des affiches criardes et de mauvais goût comme on en voit toujours pour annoncer des attractions de ce genre, qui avaient pourtant une certaine qualité. Le forain avait trouvé un artiste véritable, quelqu'un qui avait essayé, tout en respectant le côté spectaculaire des monstruosités annoncées, de traduire aussi la détresse que devaient ressentir les vrais phénomènes. Car il devait y avoir, bien sûr, des faux, fruits d'un savant truquage.
   Le mystère que laissaient planer les affiches m'a accroché autant que la pluie froide me poussait vers un abri, d'autant plus que je n'avais rien d'autre à faire. M'obstiner à refuser d'entrer pour une question de principe aurait tenu du masochisme, autre type de monstruosité... Et puis, le gars qui poussait la gueulante dans le micro disait bien le texte que lui ou un autre avait bien écrit.
   Il faisait appel à l'être entier et complexe que nous sommes tous. Il décrivait les tristes épaves cachées derrière un rideau jadis pourpre, maintenant tâché et délavé, pour remuer parfois le fond de pitié sincère que chacun possède ou croit devoir posséder en lui, et parfois le plus infâme voyeurisme dont nous nous refusons tous, hypocritement, à admettre la présence en nos êtres. Même si je ne pouvais croire tout à fait – et je suis certain que je n'étais pas le seul dans la petite foule assemblée là – à la réalité de ces monstres, il me suffisait de comprendre qu'ils en étaient réduits pour vivre à faire parade de leurs difformités pour avoir pitié d'eux. Même si ces tares étaient aggravées par un soigneux maquillage, c'était déjà assez triste pour que les plus sensibles aient envie de pleurer.
   Quand la pitié ne marchait pas, il restait le voyeurisme, un peu de sadisme, l'attrait maladif pour l'horreur pure, qui se transforme en sentiment rassurant que soi-même on a échappé à ce sort infâme. Il y avait surtout ce fond de curiosité surtout malsaine que nous dissimulons tant bien que mal – et plutôt mal pour la plupart – en nous-mêmes.
  Sinon, un vague relent d'érotisme... avec par exemple, la femme-poisson, dont on se demandait probablement tous, hommes comme femmes, comment elle pouvait faire ça.
  Je pensais à tout cela devant la baraque, en écoutant le boniment et en dévisageant mes congénères du coin de l'œil. J'avais rendez-vous avec des amis et j'étais en avance. Je n'aimais pas ce genre d'attraction, mais je peux trouver comme excuse que le vent glacé et la pluie froide m'ont comme par hasard poussé dans la file. Je dois reconnaître que je n'ai pas d'excuse pour avoir suivi, sortant mon porte-feuille pour payer mon écot.
   Je suis entré, au milieu de la foule murmurante.
   Un instant de suspense, dans une sorte de salle d'attente, sur un fond de musique grinçante.

*

   Ils étaient là. Dans des cages parfois. Parce que c'était nécessaire ? Je ne crois pas, mais ça accentuait l'impression d'animalité qui devait se dégager d'eux et donnait le frisson aux plus sensibles, à l'idée du danger qu'ils représentaient.
   Il y avait la femme-panthère au corps doré tacheté de noir, qui n'était qu'une bizarrerie pas vraiment difforme. Puis, plus loin, à l'abri de quatre parois de verre, la femme-crotale, sensée se chauffer aux rayons d'un projecteur UV. Chaque fois qu'elle bougeait on entendait – bien sûr – la fameuse crécelle chère aux westerns. C'était déjà plus impres-sionnant.
   La femme-poisson pouvait à peine faire deux brasses dans son aquarium. Ce qui faisait bien réel, c'étaient les branchies qui s'ouvraient et se refermaient sous ses bras.
   L'homme sans membre méditait, posé sur un petit podium bien éclairé, mais situé un peu en retrait. On ne pouvait pas s'en approcher, afin de ne pas troubler ses pensées qui sont la seule activité qui lui reste, avait dit le bonimenteur. J'ai pensé cyniquement que c'était plus probablement pour que nous ne puissions déceler les truquages qui en faisaient un être si pitoyable.
   Il y en avait d'autres, et d'autres encore. Le Palais des Monstres n'était visiblement pas une attraction de seconde zone.

*

   Le présentateur était entré. Son micro à la main, juché sur une estrade qui dominait la salle de trois marches, il attendait patiemment que toute la fournée dont je faisais partie soit entrée sous la tente qui prolongeait le semi-remorque où la plupart des monstres étaient installés. On entendait cliqueter la caisse et sonner la monnaie par dessus le piétinement sourd des nouveaux arrivants.
   Nous restions silencieux. J'avais repéré des familles, ou des groupes d'amis, qui bavardaient en attendant de pouvoir entrer. Maintenant, ils ne disaient plus rien. Ou s'ils parlaient, c'était à voix très basse, un peu comme dans une église, ou quand on vient au funérarium, s'incliner devant un mort.
   Il y avait dans l'air de vagues traces de ces lourds remugles caractéristiques des ménageries, accentuées par l'humidité qui imprégnait tout.
   Visiblement, certains ne savaient pas comment se comporter. Les monstres étaient humains, certes, et chacun se doutait qu'il y avait plus de truquage que de vérité. Mais certains d'entre eux copiaient trop bien l'animal. Mordraient-ils ou grifferaient-ils si on s'en approchait trop?
   Ils étaient bien humains, certes, mais tellement inhumains en même temps... J'ai tout à coup eu le sentiment que la grille de protection qui séparait la salle de la scène avec ses cages, son aquarium et le reste n'était pas nécessaire et que personne ne se risquerait à portée de patte ou de dents des phénomènes.
   « Un peu de silence, M'sieurs-Dames », réclama inutilement le présentateur qui n'en dit pas plus à l'instant même, attendant encore quelque secondes, afin que le maximum de monde soit casé sous la tente.
   Le public était bien dressé. Les derniers chuchotements disparurent et le silence le plus total se mit à régner, à peine troublé par le trafic du soir qui passait à quelques dizaines de mètres de nous. Le présentateur parut satisfait. Il sauta aisément la grille de protection et prit place à côté du podium de l'homme sans membres dont il caressa la tête en passant. On l'entendit s'éclaircir la gorge.
   « Je vous présente mes monstres » dit-il d'une voix calme et bien posée qui ne ressemblait guère à celle dont il harcelait les passants devant la baraque dix minutes plus tôt. Il tendit le bras, main vaguement recourbée et fit lentement un tour complet sur lui-même.

*

   Je n'ai pas entendu un mot de plus de son boniment, qui a duré plusieurs minutes et devait contenir pas mal de détails croustillants, voire scabreux sur sa ménagerie, à voir comment naissaient des sourires parfois gênés ou franchement salaces autour de moi ou comment des plaisanteries graveleuses surgissaient d'un coup entre les groupes qui s'ignoraient encore quelques instants plus tôt.
   Je n'ai pas entendu un mot après la phrase d'introduction. Je savais ce qu'il montrait, et à qui il le montrait.
   Il ne présentait pas les hommes sans bras ou les femmes-panthères, les hommes sans membres ou les femmes sans seins...
   Quand il avait fait son tour, son bras était resté tendu vers nous, les hommes et les femmes sans cœur.

FIN
 

© Alain le Bussy. Reproduit avec l'aimable autorisation de l'auteur.


Première édition : Miniature n°15, Chris Bernard éditeur, juin 1993. Le Palais des monstres a été traduit en italien dans le fanzine Astralia (n° 2, novembre '74, trad. Gian Filippo Pizzo) sous le titre Il mostri (Les monstres).