La nouvelle


   Le professeur Uriel Qeta avait décidé de s'offrir un repas de gourmet à l'endroit de la Coupole 3 qui offrait la plus belle vue panoramique et où se situait « Le Sélénite », le meilleur et le plus coûteux des restaurants de Luna-City. Pour l'occasion, il avait invité une aimable personne, la doctoresse Anita Lubeck, sa voisine d'appartement, qui venait d'obtenir son diplôme de médecine planétaire, mais qui, respectant une habitude féminine bien ancrée, était en retard et n'était toujours pas arrivée.
   Le maître d'hôtel s'approcha, muni d'un luxueux menu à couverture de cuir, mais Uriel Qeta lui fit signe d'attendre. Au fond de lui-même, il était un peu irrité, car c'était un maniaque de la ponctualité, mais, ensuite, il poussa un soupir, se disant qu'après tout ce retard était conforme à la tradition. Pourquoi le genre masculin avait toujours accepté cette habitude sans sourciller, c'était un fait qui, pour lui, échappait à toute logique, mais, conclut-il avec un nouveau soupir, des choses qui échappent à toute logique, le monde en est plein.
   Finalement, après vingt minutes de retard, il vit apparaître son invitée au fond du salon. La femme observa les lieux et, quand elle l'eut repéré, se dirigea vers lui, un sourire éclatant aux lèvres, nullement gênée d'avoir autant manqué de ponctualité. « Professeur Qeta, lui dit-elle avec un léger battement de cils, vous avez choisi un endroit offrant un superbe panorama. Je dois vous féliciter. »
   Uriel Qeta se leva avec agilité, malgré sa masse de pachyderme, et dégagea l'autre siège pour lui permettre de s'asseoir. « Le paysage lunaire est tout à fait fascinant, chère amie, répondit-il. Bien que je l'aie sous les yeux depuis des années, il m'impressionne toujours autant. ». Il lui indiqua un point au-delà de la grande vitre panoramique. « Regardez la crête de ce cratère illuminée par le soleil, c'est un spectacle d'une incomparable beauté.
   — Je suis bien de votre avis », confirma la dame qui s'assit tandis qu'Uriel Qeta regagnait sa place. « C'est une des raisons pour lesquelles j'ai décidé de ne pas revenir sur la Terre après mon diplôme de médecine planétaire mais de m'installer et de travailler à Lunar-City. »
   Une lumière brilla dans les yeux d'Uriel Qeta : « Je m'en réjouis… chère collègue… »
   Il allait ajouter quelque chose quand réapparut le maître d'hôtel portant deux menus. Toutefois, il n'eut pas le temps de réagir qu'un agent de la Sécurité interne surgit tout à coup devant lui :
   « Professeur Qeta… »
   Le planétologue comprit aussitôt que cette apparition annonçait des ennuis. La seule personne qui se serait permise de le déranger quand il se trouvait au restaurant – et on savait fort bien qu'il n'aimait pas du tout être interrompu quand il était à table – était le chef de la police des laboratoires de Luna-City, le commissaire Kim Sukyung.
   « Le commissaire Sukyung s'excuse de vous importuner, mais il faut que vous le voyiez d'urgence », dit l'agent de la Sécurité, « Immédiatement », ajouta-t-il, constatant que le planétologue manifestait son mécontentement.
   Celui-ci se leva, le visage sombre, et tendit les bras en direction de son invitée : « Je ne sais comment m'excuser, dit-il d'un air sincèrement affligé, mais je crains qu'il ne s'agisse de quelque chose de vraiment grave. Il nous faudra malheureusement remettre cette rencontre à une autre occasion. »
   La dame fut, il faut le reconnaître, tout à fait à la hauteur de la situation. Elle sourit aimablement et prit le menu que le maître d'hôtel avait posé sur la table. « Ne vous inquiétez pas, professeur Qeta, une autre occasion ne manquera pas de se présenter », dit-elle élégamment.

   Le commissaire Sukyung l'attendait au Centre de communications de Luna-City. À le voir aussi renfrogné, Uriel Qeta comprit immédiatement que le problème était très sérieux. D'ailleurs, il ne pouvait en être autrement, vu l'urgence de l'appel.
   On ne perdit pas son temps en politesses.
   « À nouveau, le Front pour l'indépendance des planètes, fit le commissaire, et, cette fois encore, nous risquons la destruction complète de Luna-City. »
   Uriel Qeta se laissa tomber dans un siège. Il avait le souffle coupé, non par la marche – ses cent trente kilos étant moins difficiles à mouvoir sur la Lune – que par le souvenir encore très vif du danger que Luna-City avait couru quand les terroristes du Front avaient lancé l'offensive du Jumeau vert.
   « Qu'est-ce qu'ils ont combiné cette fois ? » demanda-t-il entre ses dents.
   Le commissaire le conduisit dans un coin à l'écart où le personnel qui travaillait sur les consoles informatiques ne pouvait les entendre.
   « Ils ont placé une bombe atomique d'une forte puissance quelque part dans Luna-City. Certainement dans un endroit tel qu'elle provoquera le maximum de dommages, probablement l'anéantissement de la base.
   — Y-a-t-il une revendication quelconque ? »
   Kim Sukyung secoua la tête : « Non, rien pour le moment. Tout ce qui les intéresse, c'est de détruire Luna-City qui est pour eux le symbole de la colonisation par les Terriens. »
   Le Front pour l'indépendance des planètes était un mouvement né initialement avec des intentions pacifiques qui regroupait des hommes et des femmes nés dans l'espace et qui ne se sentaient aucun lien avec la Terre. Depuis des années, la population de la Ceinture des astéroïdes réclamait un statut autonome, complètement indépendant par rapport à la Terre, mais, avec le temps, les revendications d'autonomie avaient perdu leur caractère pacifique et il s'était créé un réseau terroriste dont l'objectif principal était de frapper Luna-City et Mars dont l'administration était absolument fidèle à la Terre et lui était liée par des traités qui lui reconnaissaient le maximum d'autonomie dans le cadre d'une structure fédérale.
   « S'il n'y a pas eu de revendication, fit observer Uriel Qeta, comment savez-vous que l'on a placé un engin atomique qui peut nous détruire d'un moment à l'autre ?
   — Très juste. Il faut savoir que, depuis la menace du Jumeau vert, nous avons mobilisé toutes nos capacités en matière de renseignement pour tenter d'infiltrer le mouvement. Jusqu'ici, les résultats sont minces, je dois dire. Mais, récemment, un de nos agents, Kurt Weiler, résident de la Ceinture des astéroïdes, d'origine allemande, est parvenu là où les autres agents avaient échoué, au cœur de la structure. Nous l'avons maintenu à l'état de "dormant" pour ne pas le griller dans une opération secondaire et lui permettre d'intervenir uniquement en cas de nécessité vitale. Ce qui est le cas actuellement. »
   À cet instant, la porte du centre s'ouvrit, et apparut le colonel Fuloso, la belle mulâtre responsable de la batterie de missiles affectée à la défense de Luna-City, suivie de près par Hadji Goran, gouverneur de Luna-City.
   Avec Kim Sukyung, ils constituaient le trio chargé d'assurer la sécurité et la défense de Luna-City.
   Le commissaire les fit entrer dans une petite salle vitrée où ils pouvaient parler sans être entendus du personnel du centre de communication.
   Il n'était pas utile de répéter aux nouveaux arrivants ce qu'il venait de dire à Uriel Qeta, parce qu'ils étaient parfaitement au courant de tout ce qui touchait les opérations de renseignement menées pour la défense de Luna-City, et Kim Sukyung en vint tout de suite à l'essentiel :
   « Aujourd'hui, nous avons reçu une communication de Kurt Weiler, une transmission très parasitée, malheureusement. Nous ne savons même pas d'où il nous a appelés. Probablement d'un point situé ici, sur la Lune, mais nous ne sommes pas parvenus à localiser sa position. Il nous a signalé que les indépendantistes avaient placé une bombe atomique à Luna-City et qu'ils allaient la faire exploser un de ces jours.
   — Les salauds ! s'écria Mariam Fuloso, est-il possible qu'on ne réussisse pas à anéantir cette bande de délinquants ? »
   Le commissaire fit celui qui n'avait pas entendu et poursuivit : « Weiler a expliqué que les terroristes ont branché le détonateur sur le réseau général de communication de telle manière que, pour faire exploser l'engin, il suffit de transmettre un code lié à une adresse alphanumérique. »
   Le gouverneur fronça les sourcils : « Mais alors si nous n'utilisons pas le réseau, les terroristes ne pourront pas déclencher l'explosion, pourquoi… »
   Kim Sukyung secoua la tête : « Trop facile, gouverneur Goran, ces terroristes ne sont pas si stupides. D'après ce que nous avons compris de la transmission de Weiler, si on éteignait le réseau, on provoquerait immédiatement l'explosion. Cependant, il y a tout de même une bonne nouvelle.
   — Laquelle ? demanda Uriel Qeta.
   — Qu'il existe aussi un code pour désamorcer l'engin », répondit le commissaire. Son regard se posa sur tous les présents comme pour bien insister sur le concept. « Un code qui nous permettrait de supprimer la menace. »
   Mariam Foluso exhala un long soupir, puis s'exclama : « Ça n'a aucun sens. Pourquoi mettre une bombe pour la faire exploser et puis prévoir un code pour la désarmer ? Je ne comprends pas…
   — Au contraire, cela a un sens, fit remarquer Uriel Qeta. De toute évidence, la bombe est là pour un chantage. Les terroristes veulent quelque chose, je ne sais pas, de l'argent, la libération de quelques terroristes emprisonnés, voire l'indépendance et sont, en échange, disposés à désarmer l'engin. Peut-être la bombe n'est-elle pas destinée à exploser réellement. Et il devrait donc nous rester un peu de temps, vu que les revendications ne nous sont pas parvenues.
   — C'est juste », commenta le gouverneur.
   Mais Kim Sukyung secoua de nouveau la tête : « En théorie seulement. Tout d'abord parce qu'il est impossible de savoir ce qui passe dans la tête de terroristes prêts à tout, deuxièmement, parce que, même à l'intérieur de cette organisation, il y a des éléments plus ou moins extrémistes, et nous ignorons qui l'emporte pour le moment. Troisièmement, parce que les terroristes savent que nous connaissons l'existence de la bombe…
   — Ils le savent ? » s'étonna Mariam Foluso.
   Le commissaire fit tristement signe que oui. « Ils le savent, puisque, pendant la communication de Weiler, ils sont intervenus et ont tué notre agent. Donc, désormais, n'importe quoi peut se produire. »
   Kim Sukyung s'approcha d'un terminal et ouvrit un dossier vocal. Du haut parleur voisin sortit une cacophonie de décharges qui hachaient le message de Weiler. L'enregistrement était exécrable.
   « Le Front a posé une bombe atomique… » disait la voix de l'agent. Suivaient des décharges et des mots décousus. Puis la transmission reprit, relativement claire, et l'agent fit part de la situation que le commissaire Sukyung avait exposée un instant auparavant. Ensuite revint une série de décharges, et l'on entendit une sorte de grésillement suivi d'un cri.
   « Ils ont fait usage d'une arme électrique ! s'écria Mariam Foluso.
   — Écoutez ! » dit Kim Sukyung.
   La voix se fit à nouveau entendre, mais très faible, hachée de décharges. "Achso," Puis de nouvelles décharges. "Aufhebungsbefehl… Zahl…"
   « Maintenant, il parle allemand… s'étonna Hadj Goran.
   — Chut ! fit le commissaire. Il est mourant et sous le choc. Écoutez. »
   Il y eut de nouvelles décharges, et les paroles qui suivirent n'étaient pas claires. "crac… neun… crac… Mars… cracprrcrac… Zahl… crac…crac… "
   La communication s'interrompit.
   Il y eut un silence, puis Hadji Goran s'écria : « Mais pourquoi parle-t-il allemand et qu'est-ce qu'il veut dire ?
   — Il parle allemand parce qu'il est mourant, dit doucement le commissaire. Dans sa souffrance, il revient à sa langue maternelle. C'est fréquent. Et quant au sens de ces mots, je ne suis renseigné. Aufhebungsbefehl… Zahl… signifient code de désactivation… nombre alors que les suivants veulent dire neuvième nombre de Mars.
   — Et ce serait le code de désactivation ? s'exclama Mariam Foluso, incrédule.
   — C'est tout au moins la clé qui devrait nous donner le code, précisa Kim Sukyung, mais, en toute franchise, je ne sais pas ce qu'elle signifie. » Et il regarda Uriel Qeta, comme pour lui dire : « C'est pour ça que je vous ai fait venir. »
   Le planétologue secoua la tête. Même pour lui, cette partie du message était dénuée de signification. Malheureusement, le message était trop fragmenté par les décharges et peut-être s'était-il perdu quelque chose d'essentiel.
   « Il ne m'est venu qu'une idée, mais elle ne nous avance guère.
   — Et laquelle ? demanda le commissaire.
   — Il se peut que le premier mot ne soit pas neun mais neunte. C'est-à-dire non pas neuf mais neuvième.
   — Le neuvième nombre de Mars, alors, intervint le gouverneur. Mais qu'est-ce que ça peut vouloir dire ? »
   À voir l'expression des présents, personne n'en avait évidemment la moindre idée.
   « En astrologie le nombre de Mars est cinq », fit remarquer Mariam Foluso qui rougit, comme si le fait de connaître des éléments d'astrologie constituait un péché grave de la part d'une personne aussi rationnelle. « Donc neuf ne peut être le nombre de Mars.
   — Cinq ou neuf, ça ne nous mène nulle part, proféra sèchement le commissaire Sukyung. Il faut nous orienter dans une autre direction.
   — Et si le pauvre Weiler avait été simplement en train de délirer demanda le gouverneur sans se retourner vers quelqu'un en particulier.
   — Dans ce cas, nous aurions perdu la partie, admit le commissaire. Parce que nous n'aurions aucun moyen de désarmer cette maudite bom… »
   La sonnerie du téléphone l'interrompit.
   « Communication extérieure pour le commissaire Sukyung », fit la voix de l'un des agents de la salle des opérations.
   Le commissaire avait donné l'ordre de ne le déranger sous aucun prétexte. Cette interruption ne pouvait donc avoir qu'une seule raison d'être.
   Et il ne s'était pas trompé.
   De l'autre côté de la ligne une voix gutturale ayant l'accent des natifs de la Ceinture des astéroïdes déclara : « Vous vous croyez malins, valets de la Terre ? Nous avons supprimé votre espion et maintenant la bombe va exploser. Nous ne sommes plus disposés à négocier…
   — Un instant, l'interrompit Kim Sukyung. Attendez, on peut toujours négocier. Vous ne pouvez pas commettre une telle horreur ! »
   La voix de l'autre côté était glaciale. « Négocier, ça ne nous intéresse plus. Maintenant, nous voulons seulement détruire Luna-City à titre d'avertissement pour la Terre. Dans dix minutes la bombe explosera. »
   Clic.
   Fin de la communication.
   Fin de la partie.
   Finie peut-être l'existence même de Luna-City.
   « Dix minutes ! s'écria, abasourdi, Hadji Goran. Nous ne pouvons rien faire, pas même évacuer les occupants de la base.
   — Et il est probable que la panique tuerait avant la bombe, ajouta amèrement Mariam Foluso.
   — Réécoutons l'enregistrement, dit Uriel Qeta. Qui sait si quelque chose ne nous a pas échappé. »
   Kim Sukyung fit redémarrer l'enregistrement. Et de nouveau résonna dans la salle le passage crucial :
   " crac… neun… crac… Mars… cracprrcrac… Zahl… crac… crac… "
   « Le neuvième nombre de Mars ou le nombre de Mars neuf, ça n'a absolument aucun sens », grogna le planétologue.
   Nerveux, le gouverneur consulta la pendule.
   « Encore une fois » commanda Uriel Qeta.
   Il était inutile d'expliquer de quoi il s'agissait, et le commissaire fit repartir l'enregistrement.
   " crac… neun… crac… Mars… cracprrcrac… Zahl… crac… crac… "
   Uriel Qeta secoua la tête : « Si seulement nous comprenions ce qu'il y a au milieu de ce cracprrcrac…
   — En premier lieu, ne pas oublier, dit nerveusement Hadji Goran, qui avait jeté un rapide coup d'œil sur la pendule, que l'explosion aura lieu dans cinq minutes. »
   Uriel Qeta sursauta comme si une vipère l'avait mordu : « Comment avez-vous dit ? »
   Goran le regarda, stupéfait. « Que, en premier lieu… »
   « Premier ! » Un éclair était passé dans le regard d'Uriel Qeta qui se tourna vers Kim Sukyung. « Connexion avec la bibliothèque publique ! Je dois consulter un texte. Vite, il n'y a pas un instant à perdre. »
   Le commissaire ne perdit pas son temps à demander des explications. Comme l'avait souligné le planétologue, il ne restait aucune marge. Et Uriel Qeta était leur seul espoir d'éviter l'apocalypse.
   « Peut-être que Mars n'a rien à voir là-dedans », grogna le planétologue tout en actionnant le trackpad pour fouiller dans les archives électroniques de la bibliothèque publique. Soudain, il lança un cri de triomphe : « Et voilà ! » Dans ses yeux brillait une lueur de folie. Mais c'était une saine folie.
   « Connectez-moi à l'adresse alphanumérique » cria-t-il à Kim Sukyung qui s'exécuta sans discuter.
   « Pour l'amour de Dieu, ne vous trompez pas », fit Hadji, le visage terreux.
   Mais à ce moment-là personne ne posa de question. Le délai allait se terminer, et il n'y avait pas d'autre tentative possible.

   La sueur perlait au front d'Uriel Qeta. Il était sûr d'avoir la solution, mais, au fond de lui-même, il savait très bien qu'il subsistait toujours une légère marge d'erreur.
   Il frappa avec la plus extrême attention une suite de chiffres, puis son doigt se posa sur la touche ENVOYER du clavier, hésitant encore un instant, presque comme s'il était sur le point de tout remettre en question à la dernière minute.
   « Soixante-dix secondes », fit le gouverneur, l'œil rivé sur l'horloge.
   « Allez-y », dit Kim Sukyung qui ferma les yeux, comme si cet ordre dont dépendait la vie de milliers de personnes lui avait enlevé toutes ses forces.
   Uriel Qeta abaissa le doigt et appuya sur la touche.
   L'impulsion électrique parcourut comme l'éclair les méandres des conduits télématiques, remonta la série infinie des contacts, choisissant sans hésitation les embranchements aux points cruciaux, pour s'engager dans la dernière longue portion conduisant au but final.
   Enfin elle atteignit le détonateur électronique de la bombe.
   « C'est fait », dit Uriel Qeta épuisé et il s'épongea le front.
   « Nous avons encore une minute », dit le gouverneur.
   Une minute de vie, pensa Kim Sukyung. Et puis… La vie encore… ou la destruction et la mort.
   « Dix secondes. »
   Neuf, huit, sept, six, cinq, quatre, trois, deux, une.
   Zéro.

   Les secondes recommencèrent à progresser.
   Une, deux, trois…
   Ils étaient encore vivants. Pas d'explosion.
   « Nous avons réussi », dit Kim Sukyung qui ne semblait pas y croire, tout comme Mariam Foluso et Hadji Goran.
   « Alors c'était bien ça », murmura Uriel Qeta, comme s'il était presque surpris lui-même d'avoir désactivé la bombe.
   « Bon sang ! Mais quel est le nombre que vous avez tapé ? », demanda Hadji Goran, d'une voix rauque. « Vous nous devez au moins une explication. »
   Brusquement, Uriel Qeta, complètement vidé de son énergie, se laissa tomber dans un fauteuil.
   « C'était le neuvième nombre premier de Mersenne, murmura-t-il.
   — Le neuvième nombre premier de Mersenne ? » fit Kim Sukyung, mais, à en juger par l'expression de tous les autres présents, personne n'avait la moindre idée de quoi il pouvait s'agir.
   Uriel Qeta hocha la tête : « Oui, rappelez-vous la partie incompréhensible du message : crac… neun… crac… Mars… cracprrcrac… La transmission était très perturbée et nous avons tous cru que le mot était "Mars". En fait, c'était le début du mot Mersenne, déformé par les décharges. Mais j'y suis seulement arrivé quand le gouverneur a prononcé le mot "premier". »
   Hadji Goran le regarda, incrédule : « Premier ? »
   Oui, fit Uriel Qeta, d'un signe de tête. « Vous avez dit textuellement : " En premier lieu, ne pas oublier que l'explosion aura lieu dans cinq minutes.… " Ce mot "premier", je l'ai, par association d'idées, rapproché du son inexplicable "prrr", entre deux décharges, et, par conséquent, du mot"Zahl" du message, ce qui donne "Primzahl", nombre premier.
   — Et que viennent faire le nombre premier et Mersenne ? demanda Kim Sukyung qui n'était pas très ferré en mathématiques.
   — Mersenne était un moine français du dix-septième siècle et un grand mathématicien qui a étudié à fond les nombres premiers ayant une caractéristique particulière, à savoir les nombres premiers de la forme deux élevé à n avec n nombre premier, moins un. Ce sont des nombres plutôt rares, très utilisés dans les systèmes de cryptographie. Une fois trouvé le terme Primzahl, nombre premier, j'ai eu spontanément l'idée de l'associer à Mars, ou, mieux, à Mers-enne. Et le neuvième nombre premier de Mersenne est 2305843009213693951. Qui est aussi le premier nombre de la série assez longue et impossible à mémoriser. C'est pour ça que j'ai dû consulter la bibliothèque. »
   Mariam Foluso le regarda avec une expression bizarre. « Vous ne pouviez pas en être sûr, pourtant. » dit-elle d'une voix indécise.
   Uriel Qeta haussa les épaules. « C'est vrai, mais quelle autre possibilité avions-nous dans ces quelques minutes ? »
   Un frisson courut le long de l'échine des présents. La tentative d'Uriel Qeta avait été un saut dans le vide, mais, comme le planétologue venait de le souligner, que pouvait-on faire d'autre ?
   Il y eut un long silence qui risquait de se prolonger si Kim Sukyung ne l'avait rompu par un rire nerveux. « Maintenant, il vaut mieux nous mettre à rechercher cette bombe. N'oublions pas que si elle a été désamorcée, elle est toujours présente dans un endroit de Luna-City et que les terroristes pourraient bien la récupérer et la faire exploser. »
   Uriel Qeta se leva, titubant un peu. « Je ressens le besoin de boire quelque chose de costaud. Colonel Foluso, puis-je vous offrir un bon verre de fine martienne ? »


FIN


© Antonio Bellomi. Reproduit avec l'aimable autorisation de l'auteur. Traduit de l'italien par Pierre Jean Brouillaud. Titre original : Dubbio. Publié dans le n°5 de la revue Kimba (Ponzoni Editeur, mai 1967). Traduction française non créditée.
 
 

Nouvelles
La Flamme verte

08/03/13