La nouvelle


   J'ai toujours eu un faible pour les carpes, bien que certains ne les aiment pas, trouvant qu'elles sentent la vase. Mais ce n'est pas tout à fait exact. La carpe ne ressemble à aucun autre poisson, surtout si on sait la cuisiner. Ce qu'il faut, c'est la faire flotter sur un lit d'oignon, d'huile d'olive, de purée de tomate après lui avoir farci le ventre de noix coupées en morceaux et de condiments. Ensuite, tu peux déguster sa chair délicate et te lécher les doigts. Je suis donc allé jusqu'au marais pêcher une grosse carpe, d'autant plus que, depuis quelque temps, je n'ai rien d'autre d'important à faire. À en croire les rumeurs qui circulent sur la Toile, l'année dernière, un type a péché une de ces bestioles qui pesait quinze kilos. Je ne prétends pas sortir un tel monstre, mais si je peux ferrer quelque chose de ce genre...
   Quand je suis arrivé à mon coin préféré, à l'ombre du grand arbre qui se voit depuis la route, il y avait déjà quelqu'un. Vous savez ce qu'on ressent à ce moment-là. On s'énerve. À cet endroit précis, la rive est escarpée, et, au-dessous, l'eau est profonde, trop profonde pour que des joncs y poussent. Il ne me restait qu'à regarder la surface énigmatique et à me dire ici il doit y avoir des carpes de belle taille. Mais, maintenant, s'était installé là un type foutu comme l'as de pique, aux jambes maigrichonnes mais trop grandes, vêtu d'une sorte de liquette, de jeans et de sandales malpropres, qui était vautré sur un morceau de plastique et regardait attentivement à travers des jumelles qu'il avait fixées sur un trépied. Il ne me prêtait aucune attention.
   J'ai décidé de tousser, comme on fait dans ces circonstances. Le personnage a tourné la tête un instant, puis tendu la main et gribouillé rapidement quelque chose sur son carnet. Mais il ne m'accordait toujours aucune attention.
   — Excusez, ai-je dit nerveusement. C'est que j'ai l'habitude de pêcher à cet endroit.
   — Le coin n'est pas réservé, a murmuré l'insolent en grattant sa tignasse.
   Votre position n'est pas très commode, ai-je grogné, prêt à me montrer plus agressif. Dans la famille on est par tradition plutôt bravaches et bagarreurs.
   Le type a compris que l'affaire se gâtait et m'a observé. Apparemment, il a apprécié mes excellentes qualités physiques et a changé de ton :
   — Monsieur, je vous prie de vous installer plus loin, parce que je suis en train d'effectuer un travail scientifique important !
   — Dans une eau aussi sombre, on ne voit rien.
   — Je ne regarde pas l'eau mais ce qui apparaît au-dessus.
   — c'est quoi, exactement ? J'insistais parce que j'étais plutôt remonté.
   — Cinq grenouilles qui ont été marquées. Elles sont indispensables pour la statistique. Et elles ne se voient que d'ici.
   Je me suis demandé comment ils pouvaient marquer des animaux à la peau aussi mouillée. Probablement pas avec de la peinture, car ces bestioles respirent à travers la peau. Je le sais très bien, j'ai appris ça il y a quelque temps. Le personnage a griffonné fébrilement quelque chose sur son carnet et a collé les jumelles à ses yeux. Je pensais que le moment était venu de lui flanquer un coup de pied quand j'ai senti la curiosité m'envahir et j'ai demandé :
   — Qu'est-ce qui est si important pour les grenouilles ?
   — Chasser les mouches.
   — Tout le monde le sait. C'est ce que les grenouilles font toujours. Mais elles chassent aussi les moustiques.
   — Moi, ce sont les mouches qui m'intéressent.
   — Pourquoi ?
   — Parce que c'est important. Ça fait des jours que j'étudie l'équilibre statistique, et il semble que, pris sur une moyenne, il soit en train de changer. Ce qui peut induire un déséquilibre écologique et même un chamboulement total des habitats écologiques de la planète. Ça pourrait même conduire à une modification génétique et à la disparition de l'espèce humaine telle que nous la connaissons aujourd'hui.
   Le gars paraissait un peu givré, mais j'ai décidé de poursuivre la conversation.
   — Et pendant combien de temps occuperez-vous ma place ?
   Pas plus de quinze minutes. C'est la cinquième fois que je viens ici faire les relevés nécessaires à la statistique. De neuf à dix heures du matin, a précisé l'enquêteur. Là-bas, j'ai garé ma voiture.
   Comme je l'ai déjà dit, le personnage dégingandé avait de grandes jambes. Il avait beau être allongé sur le ventre, on voyait tout de suite qu'elles étaient d'une taille démesurée par rapport aux autres parties du corps. J'ai senti que, décidément, la curiosité l'emportait. Peut-être les carpes étaient-elles impatientes de bouffer mon hameçon, mais elles pouvaient attendre un peu.
   — Je n'ai pas très bien saisi. Qu'est-ce que vous comptez exactement ?
   — Le nombre de mouches mangées. Et je tiens le décompte pour chaque grenouille.
   — Mais ces animaux ne restent pas au même endroit pour se faire décompter. Le marais est grand.
   — Nous en avons marqué plus de cent, approximativement de même taille. On en trouve presque toujours cinq à la fois, ce qui n'a pas d'influence sur l'enquête.
   — Et quel est votre objectif ?
   — L'équilibre entre les espèces.
   J'étais sur le point de perdre patience. Je n'y comprenais rien.
   — Pourriez-vous m'expliquer ça plus en détail ? ai-je dit, faisant un ultime effort.
   Apparemment le bonhomme attendait cette question. Alors, il a attaqué :
   — Que pensez-vous de l'évolution ?
   — Quelle drôle de question ! On étudie ce sujet à l'école primaire. L'évolution… c'est l'évolution… Il y a eu des bactéries, des dinosaures, puis l'homme est apparu. C'est ce qu'a dit Darwin.
   — Et si c'était un peu différent ?
   — Que voulez-vous dire ?
   — Dès 1971, un scientifique a démontré que certaines espèces n'ont pas subi de modification durant des millions d'années, tandis que d'autres ont totalement disparu pour être remplacées par de nouvelles, ce qui s'est produit à un rythme incroyablement rapide. Les mouches et les grenouilles ont conservé une étonnante stabilité comme espèce. Mais, à ce moment précis, la situation écologique est en train de s'aggraver. Cela n'est pas seulement dû à l'intervention de l'homme ; il y a d'autres facteurs.
   — Mais est-ce que n'allez pas enfin me dire de quoi il s'agit ?
   — De la langue des grenouilles. Ces derniers temps, elle a grossi.
   — Et qu'est-ce… ?
   — Elles veulent chasser davantage de mouches, mais c'est le contraire qui se produit. La quantité de mouches ne cesse de diminuer.
   — Ça n'est pas un mal. Les mouches sont des insectes nuisibles.
   — Ces derniers temps, la quantité de grenouilles a également diminué, mais, en échange, elles ont changé, voilà ce qui est mauvais signe. Il s'agit sûrement d'une mutation défensive, mais qui sait ? Elles sont plus grosses, elles pondent probablement davantage d'œufs pour augmenter leur population, mais les mouches ne peuvent suivre ce rythme évolutif, et elles finiront par disparaître subitement. Si cela se produit, les grenouilles – qu'elles le veuillent ou non – devront changer leur alimentation de base ou disparaître, très précisément dans le cas de l'espèce que nous observons actuellement. Son alimentation future dépend de nombreux facteurs que nous ne connaissons pas et, pour le moment, on ne voit de signes d'adaptation. Vous comprenez ? La langue des grenouilles ne cesse de grossir et, en même temps, la quantité de mouches diminue selon une progression géométrique. Cela n'est pas normal et peut conduire à une catastrophe écologique. Jusqu'à l'extinction massive d'autres espèces et l'apparition de nouvelles. De même, les grenouilles servent de nourriture aux cigognes et autres animaux. Des catastrophes de ce genre se sont déjà produites dans le passé, mais, pour le moment, il n'y a pas d'explication quant à sa véritable raison d'être. On a le sentiment que la nature a déclenché un gigantesque mécanisme inconnu et que tout change vertigineusement. Et cela ne se passe pas lentement, comme l'affirmait Darwin, mais tout d'un coup. De sorte que je ne suis pas du tout d'accord avec sa théorie. On dirait que la nature, lasse de voir les mêmes animaux et les mêmes plantes, a actionné sa baguette magique et les remplace par d'autres. Ainsi tout a une cause première, bien qu'à première vue elle puisse paraître insignifiante.
   — Tu ne m'as pas expliqué grand-chose.
   — C'est le fameux effet domino. En tombant, une fiche fait tomber celles qui ont été placées verticalement derrière elle. Tout s'écroule brusquement, provoquant donc la disparition de certaines espèces et l'apparition de nouvelles, bien que certaines se maintiennent. Et ça va très vite. Personne n'attend des millions d'années, comme le prétendait Darwin.
   Il a de nouveau porté une mention dans son carnet avant de reprendre :
   — Tu as vu ? Il s'est écoulé cinq minutes au cours desquelles il y a eu cinq grenouilles, mais pas une seule mouche ! À ce propos, il se passe également quelque chose chez les pigeons. Une partie de leurs plumes a commencé à dégénérer et à subir une métamorphose qui les fait ressembler à des cure-dents. Je les observe depuis ma fenêtre et ça m'attriste. Ils sont de plus en plus laids.
   — C'est probablement dû à l'influence des installations métallurgiques qui ceinturent la ville. On dit qu'elles dégagent dans l'atmosphère des composés nocifs à base de plomb.
   — Ce n'est pas tout. Chaque jour qui passe, ces oiseaux deviennent plus agressifs. Leur comportement a beaucoup changé.
   — Les pigeons se sont toujours disputés. Pour une femelle, pour la nourriture et qui sait pour quoi encore ? ai-je rappelé fort à propos.
   — Oui, mais pas avec la férocité qu'ils y mettent désormais. Les chiens et les chats changent eux aussi. Ils se font chaque jour plus bizarres.
   — Bon. Les quinze minutes sont passées, ai-je dit, coupant court à ses effusions. Les carpes n'attendent pas.
   Il s'est enfin levé. Debout, il avait exactement l'allure que j'avais imaginée. Celle d'un grand échalas. Mais ses yeux affichaient la bonté innocente d'un bovin.
   — Si on se présentait ? a-t-il proposé en me tendant la main. Je m'appelle Daniel.
   — Ivan, ai-je grommelé, mais mon attitude n'était plus aussi hostile.
   — Je vais vous demander quelque chose, a-t-il bredouillé. Si nous nous rencontrons de nouveau, ne pourrions-nous pas, d'une manière ou d'une autre, rester tous deux au même endroit ? Vous à pêcher vos carpes et moi à compter grenouilles et mouches. Ça ne se produira que deux ou trois fois.
   — C'est bon.
   Et je lui ai serré la main.
   Le reste de la journée, on aurait dit que les carpes avaient muté pour de bon. Elles ne touchaient pas mon hameçon, bien que j'aie appâté à la polenta. J'ai fait quelques tentatives avec du maïs cuit, mais rien… Le pauvre type, c'était moi.

   Les jours suivants j'ai réparti mon territoire avec Daniel qui, malgré son regard bovin, était têtu comme un bourricot. Je portais toujours avec moi une bouteille de vodka et je l'ai invité plusieurs fois. Mais, de jour en jour, nous devenions plus sombres. Ses mouches disparaissaient, et les carpes me boycottaient.
   — Écoute, pourquoi tu n'essaies pas un autre appât ? m'a dit une fois Daniel qui, peu à peu, me devenait plus sympathique, et nous nous tutoyions. Par exemple, avec une sauterelle.
   — Quoi ? Une carpe et une sauterelle ? Ce noble poisson apprécie les bons repas, mon vieux. Il aime la nourriture végétale. Mais quand bien même j'essaierais de l'appâter avec un gâteau à la farine de tournesol, ça ne donnerait rien.
   — Mais est-ce que ça t'embête de changer d'appât ?
   — Qui ? Moi ?
   J'ai attrapé une sauterelle verte bien dodue et je l'ai enfilée sur l'hameçon de l'une de mes lignes. La pauvre s'est mise à cracher parce que ça ne lui plaisait pas du tout. J'aurais dû avoir pitié de la bestiole, mais nous sommes cruels, la plupart d'entre nous. Puis je l'ai lancée dans l'eau profonde.
   Il n'a pas fallu une minute, j'ai péniblement tiré le gros fil. En luttant avec la chose, j'ai failli m'abîmer les doigts. Elle ne résistait pas comme une carpe, mais j'ai fini par la sortir en m'aidant de l'épuisette. C'était un animal horrible, énorme et tout noir. Il pesait au moins six kilos. Je lui ai tapé sur la tête avec une pierre, puis j'ai commencé à examiner fièrement ma prise. Et Daniel s'est penché à côté de moi.
   — Regarde ! Tu as suivi mon conseil ! C'est sûr que ces carpes ne mordent qu'avec des sauterelles ! Tu peux voir à quoi ressemble ce monstre. ÇA A COMMENCÉ ! Que Dieu nous vienne en aide ! s'écria-t-il en jetant un regard inquiet autour de lui. Plus besoin de mes investigations stratégiques. Je suis dépassé par les événements.
   Je gardais les yeux fixés sur ma prise qui, à vrai dire, ne ressemblait pas à une carpe. À la place d'écailles, elle avait un cuir rugueux, comme celui des requins. Sa bouche laissait voir des dents aiguisées, et ses nageoires inférieures avaient l'air de bras dégénérés. Je l'ai regardée encore une fois et j'ai paniqué. J'étais sur le point de la rejeter dans le marais, mais je me suis retenu. Les crocodiles aussi sont très laids, mais on dit que leur chair est excellente. Merde ! Je la mangerai ! Et il arrivera ce qui doit arriver.
   C'est ce que j'ai fait, et j'ai invité Daniel à dîner. Le pauvre menait une existence solitaire, comme moi. Et son illusion dans la vie – faire une importante découverte scientifique – s'était évanouie. Tout le monde se rendait maintenant compte des changements, mais ça leur était égal. Et, en définitive, ce poisson qui aurait du être une carpe était exquis. Mais, après avoir accompagné mon nouvel ami jusqu'à la porte, j'ai réfléchi à ses pronostics.

   Depuis ce moment-là, il ne s'était écoulé que quelques mois, mais notre monde ne cessait de se métamorphoser, comme l'avait prédit Daniel. Vraiment, il n'y avait pas besoin d'attendre des millions d'années !
   Les mouches ont complètement disparu et ont été remplacées par d'autres créatures repoussantes. Elles étaient pourprées, recouvertes d'un tégument si dur qu'elles ne s'écrasaient pratiquement pas quand on les piétinait, et elles se révélaient très gênantes parce qu'elles étaient très agressives. Quand elles mordaient, leurs mandibules de cuir pénétraient à travers les chemises et les pantalons, sans lesquels les humains ne pouvaient sortir de chez eux. Dehors, il fallait être bien protégé. Elles ressemblaient à de curieux scarabées dotés d'yeux télescopiques et d'une douzaine de pattes. Mais elles continuaient à voler et s'attaquaient à tout être vivant. Pour le moment, elles n'avaient pas d'ennemi, grâce aux liquides vénéneux que contenait leur corps, et ces bestioles répugnantes se multipliaient rapidement. On les appelait muscapoïdes.
   Les grenouilles ont, elles aussi, dégénéré et ont complètement changé d'aspect. Leur corps s'est couvert d'une cuirasse cornée, et elles n'aimaient plus l'eau. Elles se sont mises à déposer leurs œufs dans quelque chose de semblable à des petits réseaux qui sortaient, par minuscules filets, des douze trous disposés autour de leur cloaque et qui séchaient immédiatement pour former des fils très minces. Ensuite, elles les collaient sur les aiguilles des arbres qui, maintenant, n'avaient plus de feuilles, afin que leurs petits sortent de leurs coquilles sous l'action du vent. Les langues des ranapoïdes, comme on les appelait, se firent très grosses et extrêmement gluantes. Désormais elles se nourrissaient de ratonsimiles (successeurs des rats) qui volaient imprudemment d'un terrier à l'autre.
   Poules et poulets ont totalement disparu des élevages. Simplement, ils n'existent plus. Ils ont cédé la place à des animaux bizarres à la peau et au pelage épais qu'il est difficile d'écorcher, tant pour l'industrie de transformation que pour les usages domestiques, mais on peut faire de jolis souvenirs avec leur queue. Une voisine m'a dit que ça porte chance de mettre une queue de pullosimile dans un pot de fleurs avec quelques biscuits à apéritif. Depuis la prise de cette carpe, il ne s'est écoulé que quatre-vingt dix-huit jours, oui, je m'en souviens parfaitement, parce que j'ai, en outre, marqué la date sur le calendrier collé au mur.
   Les porcs sont de plus petite taille et ils se sont couverts de fines plumes, mais leurs ailes leur servent à sauter en l'air. Dieu merci, les porcosimiles qui ont fait leur apparition ne pouvaient voler et nourrissent encore l'humanité ! Mais les vaches, elles, ont un jour cessé de s'alimenter et sont mortes sans remède. À la place n'est apparue aucune espèce, et, aujourd'hui, les gens se souviennent avec émotion du lait qu'ils dégustaient en d'autres temps.
   Le pelage des chiens a disparu, leur peau lustrée a pris une teinte bleutée, et ils se sont mis à marcher sur deux pattes. C'est peut-être la raison pour laquelle ils sont devenus plus intelligents, et on m'a même dit qu'ils avaient l'intention d'aller jusqu'à parler. Les chats ont suivi leur exemple, mais cela s'est plutôt traduit par une involution. Ils sont devenus idiots et ont cessé leurs chatteries. Naturellement, leurs maîtres les ont mis à la porte ; alors ils ont dû revenir à l'état sauvage. Je ne me souviens même pas du nom qu'on leur a donné. Maintenant, ils errent dans la campagne et font concurrence aux ranapoïdes dans la chasse aux ratonsimiles, mais, quelquefois, ils sont victimes de la grosse langue des premiers.

   La catastrophe écologique a induit un changement de climat. Du fait que toutes les plantes ont changé leurs feuilles pour des aiguilles, les arbres ne dégagent plus beaucoup d'humidité, et le climat devient plus sec, avec de très grands écarts de température. Dans la journée, on atteint des valeurs supérieures à 50° et, quand la nuit tombe, il fait très froid. Par contre, dans les montagnes il a continué à pleuvoir, ce qui a apporté quelque consolation. Dans les campagnes se sont formées les aquatartes qui poussaient facilement et qui constituaient une excellente nourriture. Durant les rares précipitations, ce genre de cactus absorbait l'eau dans sa moelle, et la masse charnue qui se trouvait sous la peau prenait la saveur du pain.
   Depuis quelque temps j'en viens à penser qu'une catastrophe écologique, ça n'est pas si terrible. Tout autour de moi voletaient ou planaient des créatures ailées inconnues, certaines répugnantes, les autres très gracieuses ; sur le sol rampaient diverses bestioles qui, pour la plupart, semblaient venir d'un autre monde et dont les chairs ont peu à peu durci.

   Quand j'ai remarqué la première écaille qui s'est formée sur ma main, j'ai commencé par paniquer. Mais, avec la deuxième et la troisième, je me suis progressivement habitué. Quand tout mon corps s'est couvert de cette matière dure, j'ai fini par comprendre et par m'en réjouir, car, désormais, je ne pouvais plus me couper ou être mordu par un muscapoïde, ce qui était de loin le plus important. Les sixièmes doigts qui se sont formés à mes mains et à mes pieds et la chute de tous les poils de mon corps m'ont d'abord surpris, puis je me suis accoutumé à cette situation nouvelle et me suis senti beaucoup mieux. Peu à peu, mon corps est devenu plus robuste, la queue qui me poussait me fournissait un appui solide et réconfortant dans la vie. Certains ne savaient pas où la mettre dans leurs véhicules, mais les fabricants ont commencé à produire des chaises et des sièges avec un orifice.
   Peu de temps après, je me suis trouvé marié. Ma femme exerçait la même profession que moi ; elle avait des écailles dorées et des yeux violets, très beaux. Les seuls reproches qu'elle m'ait adressés touchaient ma manie d'écrire des histoires qui s'est soudain manifestée quelques années après notre mariage. Il paraît que mes ongles courts et aiguisés font un bruit désagréable sur le clavier de l'ordinateur.
   — Arrête ce clic-clac, espèce de débile ! (On entend fréquemment sa voix venant de la chambre). Je voudrais dormir !
   Moi aussi, je voulais dormir, mais quand j'étais jeune. Maintenant, je n'en ai normalement pas envie et considère que c'est une perte de temps, comme l'affirme mon ami Daniel qui, en définitive, est un homme très intelligent.
   Malgré tout, chacun veut avoir la paix chez soi, et mon voisin m'a annoncé que l'on trouve désormais sur le marché des claviers en caoutchouc. Tu peux t'en servir sans qu'on entende de cliquetis.

   Mais on survit, que diable ! Peu importe que nous nous soyons transformés en autre chose. Ça ne m'intéresse pas beaucoup de savoir comment on appellera l'époque que je suis en train de vivre. La catastrophe écologique n'a pas été si terrible, et je suis même reconnaissant aux ex-grenouilles et mouches.
   Une fois accoutumé à ma nouvelle apparence, je me sens bien, merveilleusement bien.


FIN



© Khristo Poshtakov. Reproduit avec l'aimable autorisation de l'auteur. Traduit de la version en langue espagnole (La Ciénaga) par Pierre Jean Brouillaud. L'illustration est ©

 
 

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09/11/10