La nouvelle


   — Insúa ! me crie le commissaire.
   Je m'arrête et me retourne.
   J'ai fait à peine quatre ou cinq pas depuis la barrière, mais déjà j'ai une bonne perspective sur le camion blindé, les quatre voitures de patrouille et la trentaine de policiers retranchés derrière. Et ça, c'est seulement ce qui est visible.
   C'est aussi ce que doit voir Lucas depuis l'intérieur.
   — Tu as cinq minutes, pas une de plus, me dit-il.
   « Après, nous entrons. » Ça, il ne le dit pas, mais je le sais.
   Je n'espérais rien, pas même qu'il me laisse agir. Quand je suis arrivé à la grille, ils se préparaient déjà pour entrer.
   « Je le connais bien. »
   Je l'arrête en lui posant la main sur l'épaule. Je n'ai même pas essayé de le convaincre que Lucas ne pouvait pas être le Joker. Je lui ai juste promis de tout faire pour qu'il se rende.
   — Cinq minutes. Parfait, dis-je, et je reprends ma marche vers le centre commercial Spinetto.
   La porte au coin de la rue Moreno est entre-ouverte. J'ai un instant d'hésitation. Peut-être devrais-je passer par dessus la palissade qui se trouve un peu plus loin, il n'est quand même pas là, en train de m'attendre. Mais si c'est Lucas, le Lucas que je connais, il n'attend personne. Et si ce n'est pas lui, rien de ce que je suis en train de faire n'a de sens. Ainsi débarrassé de tous mes doutes – du moins je le crois –, je pousse un peu plus la porte et la franchis.
   À l'intérieur, c'est l'obscurité, du moins à proximité de l'entrée, pour le peu qui est resté debout. Au delà de l'allée centrale, le soleil entre à flot. Il n'y a plus de toit. Juste quelques colonnes et quelques cloisons remplies de trous qui permettent de deviner l'agencement du vieux supermarché.
   Lucas n'est pas en vue.
   J'avance dans l'allée et, au troisième pas, un crissement de verre brisé m'arrête. Il y en a partout. Du verre et des décombres. Il va être difficile d'avancer sans s'annoncer. Du gâteau pour une embuscade.
   « Qu'ils aillent se faire foutre avec tout ça, dis-je entre mes dents. Il s'agit de Lucas. Et Lucas ne peut pas être le Joker ! »
   Et j'avance, sans me préoccuper du bruit. Du moins jusqu'à ce que j'arrive au bord du trou de ce qui fut autrefois un escalier mécanique. Je m'arrête derrière un mur et je le cherche dans le grand espace qu'occupait la galerie centrale.

   Aujourd'hui je l'ai vu. Dans la matinée. Lucas jouait avec deux balles en chiffon dans l'escalier de l'édifice. Il est toujours là. C'est sa seule occupation. Jouer. Et sourire. Ce sourire niais que trahit son portrait. Du moins jusqu'à ce qu'il parle.
   — Bonjou' Ma'io, m'a-t-il salué. Un énorme télétubby descendu de sa planète pour visiter Balvanera.
   — Bonjour, Lucas. Je lui ai passé la main dans les cheveux, il a un peu ri. Qu'as-tu là ?
   — Deux bal'. Il me les a montrées puis les a lancées en l'air. 'ongler.
   Une balle a rebondi sur sa tête et l'autre est allée directement par terre.
   — Tu jongles, c'est ça ?
   — Oui. 'ongler. Feu 'ouge. Il me montra le carrefour.
   — Tu te mets au feu rouge. C'est très bien Lucas. Tu vas gagner beaucoup de pièces pour t'acheter des fruits, non ?
   Lucas a fortement secoué la tête.
   — Non. Ma'chand donner f'uits. Moi 'ongler et gens sou'ient.
   Cela m'a arraché le seul sourire de la journée. Comme chaque fois que je cause avec Lucas.
   — Donc, les fruits, on te les donne, hein ? Mais que le marchand ne te voit pas jongler gratuitement, car il pourrait se mettre en rogne.
   — 'ogne ?
   — Oui, en rogne ; en colère.
   — 'ogne. Lucas a souri pour fêter le nouveau mot.
   Je lui ai donné une tape dans le dos et je l'ai laissé là, s'exerçant au mot et aux jongleries. Un sourire sur les lèvres.
   Un énorme sourire.
   « Oh, mon Dieu. Ce ne peut être lui. Pas lui ! Le monde ne peut pas être assez corrompu pour contaminer de sa pourriture l'être le plus pur de la ville. »

   Je me déplace jusqu'à un autre mur pour avoir une meilleure vue. Le mur est en réalité une baie vitrée peinte à la chaux, ce doit être la seule encore intacte de tout le secteur. Un local qui annonce des promotions sur les draps et les matelas. GRANDE LIQUIDATION, crient les affiches, en espérant que quelqu'un les entende. J'en ai la gorge sèche.
   « Oui, c'est sûr. Ils vont liquider un ami. »
   Je réprime l'envie d'exploser la vitre d'un coup de pied, et me penche vers un endroit où la chaux a disparu.
   Il est là, sur un tas de décombres, le dos appuyé au tronc d'un énorme palmier – qui a depuis longtemps débordé du pot dans lequel il était – tandis qu'il lance des pierres en l'air en essayant de les rattraper de l'autre main.
   « 'ongler. »
   C'est Lucas, c'est sûr. D'un autre côté, la description ne laissait pas vraiment place au doute. Cette étrange protubérance derrière l'oreille, cette « chair qui a poussé » comme ils ont dit à la radio. Il ne doit pas y avoir grand monde avec ce défaut de naissance.
   « C'est pour ça que tu es là, putain ! »
   L'avoir trouvé fait s'évanouir mon dernier espoir - le plus mince - que ce ne soit pas lui. Le découragement m'envahit.
   Lucas, en revanche, est très calme. Je crois qu'il n'a rien vu de ce qu'il y a dehors en train de l'attendre. Ou plutôt, en train de m'attendre, moi. Lui, ils ne vont pas l'attendre, non monsieur.
   D'où je suis, je ne vois aucune arme. Ils disent qu'il a tué le vieux avec un couteau.
   « Impossible. Lucas n'utilise jamais de couteau, même pas pour manger. Sa mère ne le lui permet pas. »
   Quelque chose dépasse de la poche de son éternelle salopette en jean. Sous l'effet de la surprise mon cœur a un sursaut et s'arrête, me coupant le souffle, avant de recommencer à battre.
   C'est un petit tube rouge.
   Je m'adosse à la vitre.
   Un bâton de rouge à lèvres. La signature de l'assassin. La raison même pour laquelle Chronique TV l'a baptisé Le Joker, comme ce répugnant personnage de bande dessinée. Un sourire rouge dessiné sur le visage de chacune de ses victimes. Certaines égorgées, d'autres étouffées.
   Bien sûr, jusqu'à hier tous – ceux de Chronique inclus – le prenaient sur le ton de la plaisanterie. Après tout, ses « victimes » n'étaient rien d'autre que des chats ou des chiens errants, des animaux qui n'avaient même pas de propriétaire. Qui allait s'en inquiéter ? Certains se réjouissaient même que quelqu'un se chargeât de nettoyer les rues de tous ces chats.
   Jusqu'à hier.
   Hier est apparu le vieux avec les veines tranchées.
   Aujourd'hui, Le Joker ne fait plus rire personne. Les gens ont peur parce qu'ils pensent qu'il est fatigué – qu'il en a assez – des bestioles ; maintenant qu'il a commencé avec des êtres humains, il ne va plus s'arrêter.
   Aujourd'hui, les policiers ne s'amusent plus sournoisement de ce sourire, comme lorsqu'ils remplissaient les sacs poubelles avec les premiers « cadavres ». Maintenant ils le haïssent, parce qu'ils comprennent que c'est à eux qu'il s'adresse. Ce qui hier était une curiosité médiatique, est aujourd'hui une chasse aux sorcières. Le piège est tendu. Quelqu'un doit y tomber.
   Et ils ne vont pas être aimables quand ils vont l'attraper.
   Je le regarde de nouveau. Je dois croire ce que je vois, pas ce que je pense, pas ce que les autres disent.
   Aujourd'hui, dans la matinée, un témoin s'est présenté. Il a dit qu'il l'avait vu hier sortir de la maison du vieux. Et moi, je ferme les yeux, comme pour ne pas voir la vérité. Parce que le vieux habitait dans mon immeuble.
   « Bien sûr, et c'est pour ça qu'ils t'ont donné l'affaire ! »
   Et c'est sûr qu'il connaissait Lucas, et Lucas le connaissait.
   Il m'est très difficile de le croire. Je l'écoute rire quand les pierres lui échappent des mains, et je jure par Dieu que je ne peux pas le croire. Je ne veux pas le croire.
   Le bref sifflement d'un mégaphone, en rien accidentel, m'annonce qu'il me reste à peine une minute. Si je dois agir, c'est maintenant.
   Je fais le tour de la baie vitrée, et c'est à peine si je me dissimule derrière une colonne. Je reste là, à le regarder une fois de plus, repoussant jusqu'à l'impossible le moment de m'approcher pour le saluer, une main – et le neuf millimètres – dans le dos.
   Et si réellement c'était lui ? Et si j'ai eu Le Joker en face de chez moi durant tout ce temps. Si j'ai offert des Carambars à un monstre – comme celui qui donne à manger à une bête féroce au zoo –, à un être dépravé, sans pitié pour aucune forme de vie ?
   Comment ai-je pu me tromper à ce point ?
   Il me vient à l'esprit des histoires de gens avec deux ou plusieurs personnalités. Schizophrénie, je crois que ça s'appelle. Lucas, n'est pas né normal. Ça je le sais bien. Et si ses problèmes venaient de sa personnalité cachée ? Une personnalité assassine ?
   Le doute me paralyse avant de pouvoir agir. Puis je me transforme en spectateur.
   Car Lucas est sorti de ses rêveries. Il est allé ramasser une des pierres qu'il s'amusait à lancer. Il a trouvé autre chose. Il le soulève. C'est un chat, un chat mort.
   Il le dépose sur le sol, la face sans yeux tournée vers moi. Il doit être mort depuis plusieurs jours. Le fruit de l'espièglerie d'un des petits anges du quartier qui vont fumer de la pâte de coca dans le terrain vague.
   C'est alors que Lucas sort le tube de rouge à lèvres de sa poche et avec la rapidité que seule une longue pratique permet d'acquérir, dessine un sourire sur la face du chat mort.
   Un énorme et joyeux sourire rouge.
   Alors je comprends. Et l'alarme se déclenche dans ma tête. Je sors de derrière la colonne et avance dans la lumière du soleil, avec la lenteur fataliste des rêves.
   Le visage de Lucas transpire le bonheur quand il reprend ses jongleries.
   Et quelque chose se passe. Comme lorsque deux pièces essentielles d'un puzzle finissent enfin par s'emboîter, après avoir buté pendant des années sur le mauvais côté.
   Le soleil est juste là où il faut, suspendu dans le ciel.
   Une odeur de pain grillé flotte sur la houle du vent.
   Une pierre tombe avec douceur dans la paume moelleuse d'une main.
   — Ta-ta-taaaaa ! Résonne joyeusement la trompette d'un cirque imaginaire.
   Le monde est si simple que ça fait mal de le découvrir...
   Lucas me voit et me reconnaît. Le sourire béat s'élargit encore plus, si c'est possible, déborde d'un visage où le soleil dessine des guirlandes en traversant le feuillage du palmier.
   Il semble qu'il va courir à ma rencontre mais une tâche rouge apparaît sur son vêtement, comme si le bâton à lèvres venait d'éclater dans la poche, et Lucas tombe en arrière.
   C'est seulement à ce moment-là que je cours vers lui, même si je sais qu'il est trop tard.
   Je cours parce que je sais que le gamin qui vient de mourir n'a rien fait d'autre que d'essayer d'apporter un peu de bonheur à tous les êtres, même à ceux déjà morts.
   Je cours parce que je sais que ce n'est pas la balle d'un sniper qui l'a tué.
   Ce sont mes doutes.

FIN



© Hernán Domínguez Nimo. Reproduit avec l'aimable autorisation de l'auteur. Titre original : " El Guasón " (Axxón 156, novembre 2005). Traduit de l'espagnol (Argentine) par Jean-Claude Parat.

 
 

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15/11/11