La nouvelle



   Oximoro Martínez n'avait jamais prêté attention à la façon d'uriner de son chien. C'est pour cela que, quand Balzac, un beau labrador roux, déposa une flaque d'urine sur son tapis de Boukhara, un cadeau de la tante Angélica, sa première intention fut de prendre son AK-47 qu'il avait ramené d'Iran et de tirer sur le misérable. Mais par chance il s'arrêta à temps. La forme prise par le liquide, une série de traits cohérents qui ressemblaient à des lettres, disaient clairement que Balzac essayait de transmettre un message.
   — Petit fou, dit Oximoro en caressant le chien, car malgré son accès cynocide expérimenté quelques minutes auparavant, il aimait Balzac.
   — On pourrait savoir pourquoi tu as pissé sur mon tapis de Boukhara ?
   Le chien urina ce qui suit : « C'est ma façon de m'exprimer ».
   Abasourdi par cette révélation inattendue, Oximoro regarda son chien, regarda le tapis, regarda à nouveau le chien et une autre fois le tapis. Je ferai court : Oximoro mit seulement deux minutes à découvrir que les textes de Balzac étaient de la littérature, et de la meilleure.
   Il rédigeait des paragraphes comme celui-ci : « Au coucher du soleil, il s'accroupit près du sentier, fit cuire son dîner et écouta pétiller le feu en mâchant pensivement »1.
   — Génial ! Tu serais capable d'écrire des trucs plus longs ? dit Oximoro.
   Le chien écrivit : « Bien sûr ! Un roman, par exemple ? ».
   — Un roman ! Formidable ! Le premier best-seller écrit par un chien. Oximoro se frotta les mains, ses yeux brillèrent et il fit un saut de danseur classique, entrechoquant les talons avant de retomber.

   Balzac, faisant honneur à son nom, écrivit le roman en trois mois. Oximoro dû investir dans l'aventure, car il lui en coûta une certaine somme en bière… parce que c'était de la bière et non de l'eau que prenait Balzac pour stimuler sa vessie et son, disons, " stylo ". Selon l'opinion d'Oximoro, le roman était merveilleux et il prit beaucoup de plaisir à le lire. Son enthousiasme fut tel qu'il fit l'impossible pour obtenir une entrevue avec l'éditeur le plus important de la ville, avec pour objectif de lui proposer l'œuvre de Balzac. Et son acharnement porta ses fruits, car il obtint un rendez-vous avec Erasmo Bibliotek pour se présenter au trentième étage de la Tour Universum, siège de la maison d'édition des best-sellers les plus fameux. J'abrègerai le récit en passant sur les prolégomènes de l'entrevue et je passerai directement à la discussion qu'Eresmo et Oximoro, celui-ci accompagné de Balzac, eurent dans le bureau du premier.
   — Donc vous soutenez que ce manuscrit – il tapa du doigt sur le manuscrit – a été écrit par le chien ici présent ?
   — C'est ce qu'il a écrit en utilisant son… urine, veuillez m'excuser. Moi je me suis limité à transcrire le texte.
   — Ah, ah. Le chien écrit et vous recopiez.
   — Exact, assura Oximoro. Et avant qu'Erasmo ait pu réagir, Balzac commença sa démonstration.
   — Arrêtez ! Fini ! Stop ! S'exclama Erasmo, au bord de la syncope. Mon tapis de Boukhara !
   — Il a ruiné le mien, dit Oximoro. Tout pour la littérature, non ? Lisez ce qu'il a pissé, je veux dire, ce qu'il a écrit.
   Erasmo Bibliotek lut, et ne put nier que Balzac avait écrit un paragraphe cohérent et lisible.
   Ceci disait : « Ce soir-là, après avoir écrit une lettre à son fondé de pouvoir et discuté avec l'intendant une question de métayage, il reprit sa lecture dans la tranquillité du studio, d'où la vue s'étendait sur le parc planté de chênes »2.
   — Qu'en pensez-vous ? N'est-ce pas merveilleux ?
   Tout en s'étouffant, mais incapable de mourir sans auparavant mettre au clair la situation, Erasmo répondit :
   — C'est… merveilleux… spé… spécialement, par… parce que… cela, Cor… tázar l'a déjà… éc… écrit, et… et… le ro… roman, c'est Anna Kare… Karenine, mo… Mot pour… pour mo… mot. Il rassembla ses dernière forces et cria à tue-tête : Votre chien n'est pas un génie, votre chien est un plagiaire !


FIN


1. Ray Bradbury - Chroniques martiennes. (Trad. H. Robillot).
2. Julio Cortázar - Continuité des parcs. (Trad. C. et R. Caillois).


© Sergio Gaut vel Hartman. Reproduit avec l'aimable autorisation de l'auteur. Traduit de l'espagnol (Argentine) par Jean Claude Parat. L'illustration est © Can Stock Photo.

 
 

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17/03/14