Sergio Gaut Vel Hartman  
Sergio Gaut Vel Hartman

Né à Buenos Aires en 1947. Auteur très prolifique, il a publié de nombreux récits dans des revues du monde entier. Il a créé et dirigé la revue Sinergia et a ensuite dirigé la revue Parsec. La présente nouvelle a été traduite par Pierre Jean Brouillaud. Elle s'inspire d'une époque peu glorieuse de l'Argentine.
 


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Le Cercle se referme


Sergio Gaut Vel Hartman


   
« Bonsoir, vous vous souvenez de moi ?
   L’homme qui avait interrompu la marche du colonel Jorge Iribarren était de petite taille, avait le teint foncé et le cheveu crépu. Il portait un blouson d’aviateur, des pantalons en toile cirée et des bottes de cuir.
   — Non, je ne me rappelle pas, répondit le militaire. Je devrais ?
   — Oui, je crois, fit l’autre. Il tira une cigarette de la poche intérieure de son blouson et l’alluma de la même main, par un tour de passe-passe ou par quelque chose qui y ressemblait aux yeux d’Iribarren. Vous m’avez tué il y a quelque temps.
   Le colonel attendit quelques secondes. Le crépuscule le cédait à la nuit. Avant de répondre, il regarda le ciel dégagé et la lune qui apparaissait entre les édifices de l’avenue.
   — Ah, oui ! Bien que je n’aie pas de souvenir particulier, j’ai tué plusieurs personnes comme vous, mais, d’habitude, elles ne reviennent pas réclamer. Vous êtes sûr de ce que vous dites ?
   — Que je suis mort ou que vous en êtes responsable ?
   — Des deux, dit Iribarren sans se troubler. Sa vie durant, il s’était trouvé dans des situations problématiques, et il pouvait y avoir pire qu’un mythomane.
   — Peut-être que vous-vous souviendrez si je vous dis mon nom.
   — Je ne crois pas, s’empressa de répondre Iribarren.
   — Peu importe. Dans la vie j’étais le commandant Sampedro.
   Iribarren fit un pas de côté, simplement pour éluder l’obstacle et continuer son chemin sans plus attendre. Il considérait que, malgré la bizarrerie de la situation, il s’était conduit correctement, sans montrer plus d’hostilité ou de cynisme que d’habitude. C’est pourquoi, quand ledit commandant Sampedro imita son mouvement et lui barra de nouveau le passage, il estima qu’il n’était plus temps de patienter.
   — Excusez-moi. Mort ou vif, vous m’empêchez d’avancer. Ma famille m’attend. Je vous ai déjà dit que je ne vous connais pas, que je n’ai pas conscience de vous avoir tué ou d’avoir donné l’ordre de vous tuer. Je n’ai rien à voir avec votre mort, et je vous demande à nouveau, poliment, de sortir de mon chemin.
   Ces derniers mots sonnèrent un octave plus haut que le reste de la phrase. Au même instant, comme obéissant à un signal ou à un programme, les réverbères du parc de la Réconciliation nationale s’allumèrent tous à la fois. On aurait dit un éclair qui avait décidé de se perpétuer après s’être déclenché.
   Iribarren cilla et Sampedro sourit. Derrière le commandant s’alignait une foule d’hommes et de femmes aux visages graves et crispés. Il y avait des enfants, il y avait des vieillards.
   — Choisissez, colonel. Si vous croyez que je me trompe, si croyez que vous ne m’avez pas tué, voici une excellente occasion de corriger l’erreur. Je suis certain que vous avez assassiné plusieurs de ces personnes, peut-être un grand nombre, bien qu’un seul suffise, comme test, vous ne pensez pas ?
   La pâleur lunaire qui couvrait le visage d’Iribarren montrait à l’évidence que, cette fois, l’initiative de Sampedro l’avait touché. La foule paraissait s’être mobilisée afin de lui demander des comptes, à lui en particulier, pour les comportements qu’elle avait connus dans le passé. Morts ou vifs, ils étaient là. Réels ou non, ils étaient là. Pourtant, il décida de ne pas céder, faisant valoir qu’il avait obéi aux ordres de ses supérieurs. Fidèle à lui-même, il contre-attaqua :
   — Je me souviens de quelques-uns. Un dénommé Bernal, Rosa Naranjo, Bernardo Zelinsky et un gamin qui se faisait appeler Mitraille, Marcelo Cardoso. Est-ce qu’ils sont parmi tous ces gens-là ? Il les regroupa d’un geste de la main. Est-ce que ça suffit ?
   — Ils y sont, fit Sampedro, d’un ton grave. Quant à savoir si ça suffit, on verra.
   Quatre silhouettes se détachèrent de la foule et s’avancèrent résolument, de façon à se placer deux par deux de chaque côté de Sampedro. La femme tenait une enfant par la main. Zelinsky était un vieillard décrépit, Mitraille et Bernal, deux adolescents.
   — Vous êtes ceux que j’ai nommés ? demanda Iribarren. Je ne me souviens pas de vous, je ne me rappelle pas vos visages, pour le moment.
   — Le cerveau sélectionne, dit Sampedro, pensif. Il vaut mieux oublier certains faits, et, de ce point de vue, rien de mieux que d’oublier les visages de ceux qu’on a tués, vous ne croyez pas ?
   Iribarren n’éprouvait rien de particulier à se voir entouré de gens qui non seulement affirmaient être morts, mais qui, en outre, l’accusaient de les avoir assassinés. Rien de particulier, et il savait pourquoi.
   — Et maintenant ? dit-il. Ils veulent se venger ? C’est ça ?
   Les cinq se regardèrent, visiblement déconcertés. Enfin, la femme, Rosa, prit la parole.
   — Vous croyez que nous ne le ferions pas ? Nous vous mettrions en morceaux sans répugnance et sans remords. Mais nous ne pouvons pas. Les morts ne peuvent pas tuer.
   — Je comprends, fit Iribarren, les morts ne peuvent pas tuer. Son visage inexpressif ne trahissait pas les sentiments confus qui commençaient à le ronger intérieurement.
   — Vous n’avez pas peur ? dit Bernal. Maintenant, il donnait l’impression d’un homme simple, calme et non d’un gamin, encore moins du genre d’halluciné que l’on peut liquider comme s’il s’agissait d’un cafard.
   — Peur d’un cauchemar ? Iribarren composa une grimace qui fut sur le point d’éclore en un sourire, mais avorta.
   — C’est ça, maintenant, dit Sampedro, vous croyez rêver.
   Le commandant se mordit la lèvre supérieure et resta ainsi quelques secondes. Iribarren devina que son adversaire n’appréciait pas le cours que prenaient les choses. Il était sûr que cette possibilité avait été envisagée précédemment mais le commandant n’avait pas les moyens de le convaincre lui, colonel Jorge Iribarren, qu’il ne rêvait pas, qu’il ne s’agissait pas d’un de ces simples cauchemars qui se dissipent au réveil.
   — Je rêve ou j’hallucine, insista Iribarren. Un cauchemar peut prendre diverses formes, y compris ce délire. Il a commencé quand vous vous êtes mis en travers de mon chemin, bien que je ne me rappelle pas ce qui s’est produit auparavant. Ma vision est saturée à partir d’un point dans le passé et ensuite il y a un trou. Mais il y a une chose dont je suis sûr : vous êtes une création de mon esprit ; vous n’existez pas.
   — De votre esprit blessé, de votre esprit malade ? Sampedro essayait de reprendre l’initiative, de frapper fort, mais Iribarren savait qu’il ne parviendrait pas à percer sa cuirasse ; il se savait dur, très dur. Le fantôme d’un mort ne pouvait rien contre lui.
   — De mon esprit.
   Iribarren regarda sans crainte et sans humour les cinq disposés en éventail. Ça durait depuis trop longtemps et le coup était trop bien monté. Il en fallait plus pour le troubler.
   — Que voulez-vous dire ? Zelinsky avança d’un pas et étendit le bras. Il avait des mains énormes et aurait pu, d’une seule, étrangler Iribarren. Vous croyez que vous allez résoudre tout ça en alléguant la folie ?
   — Je ne crois pas aux fantômes, dit Iribarren. Je ne crois pas davantage à la culpabilité, aux mythes, à la souffrance. La seule chose à laquelle je crois, un peu, c’est la mort.
   — Pour toutes ces raisons, dit Sampedro, vous êtes convaincu de rêver ? Pauvre type !
   Iribarren ne se troubla pas et, haussant les épaules, reprit :
   — Il n’y a pas d’autre explication. Il suffira que je fasse un effort et je vais me réveiller. Ça m’est déjà arrivé.
   Il ferma les yeux, serra les paupières. Des lignes semblables à des pentagrammes se dessinèrent sur son front ; deux ou trois verrues et une cicatrice complétaient la composition. Mais quand il rouvrit les yeux, la scène n’avait pas changé. Pour la première fois, il parut désorienté.
   — Saturée ou non, fit Sampedro, la vision persiste. Qu’est-ce qui vous reste ? Est-ce qu’il vous reste quelque chose ? Je dis : un trou, une nuit noire. Vous ne rêvez pas, vous n’êtes pas fou, vous n’hallucinez pas. Qu’est-ce qui vous reste ?
   — Excusez-moi, je ne comprends pas ce que vous dites. Peut-être suis-je plongé dans une transe induite par une drogue. C’est possible. Quelqu’un m’a administré une drogue pour m’obliger à vivre cette expérience. Mais l’effet ne durera pas éternellement. J’en sortirai, soyez certain que j’en sortirai.
   Le commandant Sampedro reprit son souffle :
   — C’est plus fort que vous ne pensiez. Non, colonel Iribarren, ce que nous construisons pour vous, ce n’est pas un cauchemar, c’est quelque chose qui s’apparente à une prison où vous resterez pour toujours. Vous ne parviendrez pas à sortir ; nous y veillerons.
   — J’en sortirai, répliqua très calmement Iribarren. Ne soyez pas stupide. Je me réveillerai.
   Il observa une pause et sortit une cigarette. Lui ne savait pas faire des tours de passe-passe. Il se servit d’une allumette. Au lieu d’exhaler une bouffée complète de fumée, il pointa sur Sampedro la main qui tenait la cigarette et qui tremblait légèrement :
   — Je vais vous dire ce que je vais faire pour en finir une bonne fois avec cette illusion. Vous êtes morts et bien morts ; mes compagnons et moi avons fait le nécessaire. Par conséquent, je vais passer à travers vos corps et, une fois que je serai de l’autre côté, vous allez tous disparaître comme la fumée de cette cigarette.
   — N’en soyez pas si sûr, dit Zelinsky. Si vous vous cognez aux morts, vous aurez un sérieux problème, non ?
   Le problème, Iribarren le reprit à la base. C’était exactement comme le mort avait dit : il devait assumer ses risques et éprouver la résistance du mur. Mais si les morts opposaient une consistance solide ? Que ferait-il ensuite ?
   — Vous n’avez pas besoin de faire la preuve, dit vivement Sampedro. Croyez ce que je vous dis et acceptez calmement votre sort. Il ne vous est jamais venu à l’idée que vous auriez à répondre de vos actes ?
   Le colonel sentit une vague irrésistible lui monter à la bouche : un éclat de rire, et cette fois il ne le réprima pas.
   — Un châtiment ? Si vous croyez que nous avons fait ce que nous avons fait pour passer le reste de nos vies à attendre d’être punis par la même volonté que celle qui a armé nos bras ! Nous savons reconnaître quand Dieu coule dans nos veines mélangé à notre sang. Et vous, vous avez peut-être douté au moment de tuer les nôtres ? Votre religion n’est-elle pas pareille à la nôtre ?
   Ce cadre où des milliers de morts et l’assassin se tenaient debout, disposés comme s’il s’agissait d’un échiquier dont ils constituaient les pièces, redevint aussitôt le lieu de confrontation. Le parc de la Réconciliation nationale était de nouveau terrain vague et champ de bataille. D’une même gorge, celle de la multitude rassemblée là, jaillit un seul cri, et le colonel Iribarren ne put réprimer un frisson.
   — Non, nous ne doutons pas, dit enfin Sampedro.
   — Et nous ne douterons pas pour la suite, fit Zelinsky qui brandit le poing à quelques centimètres du nez du colonel.
   Iribarren ouvrit très grands les yeux. Les morts reculèrent.
   — Maintenant, vous comprenez, dit-il, vous n’êtes rien, de la fumée, du brouillard, une vapeur, la condensation de mes propres doutes, et je n’accepte pas de ressentir la moindre culpabilité pour ce que j’ai fait, pour ce que nous avons fait.
   — Nous faisons match nul, Iribarren, dit Sampedro revenant à la position antérieure. Nous marquons un avantage léger, infime. Vous savez jouer aux échecs ?
   — À quoi ça rime ? Je sais jouer, mais qu’est-ce que ça peut vous faire ?
   — Alors, dit aussitôt Sampedro, vous saurez qu’un bon joueur est capable de voir la combinaison gagnante au moment le plus délicat. Symétrie et équilibre. Ça aussi, vous le savez ?
   — Fichez-moi la paix ! C’est ça la vengeance, me retenir ici contre ma volonté, en me tourmentant à coups de devinettes et de menaces voilées ?
   Sampedro se mit à rire, et plusieurs autres firent de même, mais sans beaucoup de conviction.
   — Vous achetez bon marché, presque pour rien, et vous voulez vendre à prix d’or. Non, Iribarren. Ce serait trop simple, trop banal, si nous acceptions de vous faire vivre cette affaire comme s’il s’agissait d’un cauchemar.
   — C’est un cauchemar, merde ! Je vais me réveiller et vous allez tous rentrer dans le néant !
   — Ce n’est pas un cauchemar, colonel, dit Rosa.
   — Ce n’est pas un cauchemar, reprit Bernal en écho.
   — Allez-vous me faire céder en rabâchant la même chose ? Vous allez dire mille fois « ce n’est pas un cauchemar, ce n’est pas un cauchemar », vous croyez que ça suffit ?
   Iribarren eut une grimace cynique qui lui couvrit le visage comme une tache :
   — Vous êtes idiots en plus d’être morts. Ça ne marche pas comme ça. Je suis un professionnel et quelqu’un qui agit par conviction. Si c’était à refaire, je le referais. Croyez-vous être les seuls à avoir une idéologie, des valeurs, des intérêts ?
   — Tout à l’heure, vous avez dit que vous ne croyez ni en la culpabilité ni en la souffrance, ce qui m’autorise à croire que ne croyez à peu près à rien, rugit Sampedro. À peine un peu à la mort. C’est vous qui l’avez dit, pas moi. Et maintenant, vous parlez d’idées, de valeurs...
   — Vous n’allez pas me vaincre dans une joute verbale, Sampedro. Pour ça vous avez mal choisi votre proie. Pourquoi ne cherchez-vous pas un plouc comme le général Pozzi ou le colonel Estevez ? Avec eux, vous auriez pu jouer ce jeu à satiété, comme un mauvais chat avec une bonne souris. Mais pas avec moi. Je lis, j’étudie. Mon combat contre vous transcende largement la défense des intérêts de groupes économiques. C’est une croisade que j’ai menée, Sampedro, et vous n’allez pas me battre comme ça.
   Sampedro observa ses compagnons et leur fit un geste d’approbation. Mais ce fut Zelinsky qui prit la parole :
   — Vous n’imaginez pas ce qui vous attend.
   Iribarren regarda Zelinsky comme s’il lui portait l’estocade :
   – J’attends de me réveiller une bonne fois, j’attends que vous disparaissiez de mon horizon. J’attends de traverser ce fichu parc et d’arriver chez moi, de retrouver ma famille, de dîner et de lire un peu avant d’aller dormir. Tout ça, vous le regrettez ? Moi, je l’ai ; vous, vous l’avez perdu. J’ai gagné. J’ai gagné, merde !
   Le colonel Iribarren se passa la main par la figure comme s’il voulait s’arracher un masque, se pressa le nez de deux doigts, puis secoua la tête d’un côté et de l’autre ; le craquement des vertèbres retentit dans la nuit calme et tiède.
   — Non, colonel, dit Sampedro, la partie continue et nous avons de bonnes chances de forcer la conclusion.
   Iribarren, sans annoncer son coup, chargea les morts de la première rangée mais ne fut pas assez rapide pour les surprendre. Les morts s’écartèrent, le colonel trébucha, tomba lourdement entre les buissons. Quelques rires étouffés se firent entendre pour s’éteindre aussitôt.
   — N’essayez pas de prouver que nous sommes des fantômes, dit Zelinsky. Il ne s’agit pas de ça, Iribarren.
   Iribarren se releva dignement et, sans tourner la tête, se dirigea droit vers chez lui. Il était sûr que, derrière lui, il ne restait que des bribes de délire en train de se défaire et il ne voulait pas donner de satisfaction à ces macchabées de pacotille.
 
   La mésaventure perdait de sa réalité à mesure qu’Iribarren s’approchait de chez lui. Il savait que le quotidien, les objets de toujours placés en leurs lieux habituels effaceraient les derniers restes de l’hallucination. Mais s’il ne s’était pas agi d’une hallucination ? C’était la seule explication possible. Savoir ce qui l’attendait là-bas le tranquillisait. Il se rappelait le moindre détail avec une précision stupéfiante, et ce simple inventaire lui assurait une sorte de pouvoir mental. Le jardin, le chien, le barbecue pour les grillades, l’oranger, la caisse contenant les armes. Tous les objets le ramenaient à la réalité. Il était donc certain d’avoir vécu un cauchemar ou l’effet malencontreux d’un incident pour lequel il n’y aurait pas de véritable explication. Il pensa à Lucia, sans doute un peu irritée par son retard, qui remettrait le dîner sur le feu, à Martita qui se frotterait les yeux, résistant avec opiniâtreté à l’envie de dormir, et à Gonzalo, impatient mais discipliné, obéissant aux ordres paternels, qui ne sortirait pas avec ses camarades sans le saluer et échanger quelques mots. Chose bien ordonnée est faite pour durer, se dit-il.
   Un seul et même frisson le parcourut de la tête aux pieds quand la maison fut en vue. Les lumières étaient éteintes, comme s’il n’y avait pas d’habitants. C’était injuste. Entre la vie antérieure et la vie éternelle, supérieure, qui suivrait celle-ci il n’y avait que des faits prévisibles, élémentaires. Il avait cherché à ce qu’il en soit toujours ainsi. Il cilla, et les lumières s’allumèrent, comme s’étaient allumées celles du parc, à la façon d’un éclair. Y avait-il un opérateur incompétent qui se déplaçait entre les ombres des saules, un manipulateur maladroit qui ne cessait de s’amuser et oubliait de mettre en scène les éléments appropriés ?
   Iribarren se reprit immédiatement et repartit d’un pas décidé parcourir les derniers mètres. Les aboiements de Bismark, le dalmatien qui l’avait senti de loin, vinrent mettre un terme aux repères invisibles. Il permit au chien de se jeter sur lui, comme un acrobate trop fougueux, quand il ouvrit la grille, puis il l’écarta de la main. Confiant, il engagea la clé dans la serrure de la porte en bois, et il ne put retenir un cri :
   — Lucia, je suis rentré !
   Une sorte de silence lui répondit. Pas un silence total, brutal, mais un silence bizarre, formé de particules infinitésimales de bruit. Bruits qui se repliaient sur eux-mêmes, bruits de jouets qui roulaient sur un tas de sable, bruits lancés au travers de la salle par une main maladroite, bruits étranges, sourds. Le bruit que font les acteurs quand ils se voient au milieu des décors, dans le laps de temps qui s’écoule entre deux actes. Entre deux actes, se dit-il à nouveau. Il fut effleuré par des pensées troubles, indécises ; les noms se nouèrent dans sa gorge. Lucia, Martita, Gonzalo. Il voulut les prononcer, sans y parvenir.
   — Me voici, dit une voix bourrue. La femme surgit de la pénombre de la cuisine. Elle se séchait les mains, traînait les pieds, avait le souffle court. C’était Rosa Naranjo.
   — Que faites-vous chez moi ? dit Iribarren. Du moins, il voulut le dire, car les mots, coincés dans le palais et les gencives, n’atteignirent pas les lèvres. Mais la femme sut interpréter le grognement.
   — Ce que je fais dans ma maison ? répliqua-t-elle. Je fais la cuisine pour monsieur qui arrive à n’importe quelle heure.
   — Où est Lucia ?
   — Qui est Lucia ?
   — Les enfants, où sont-ils ?
   — Me voici, dit la petite fille que Rosa tenait par la main dans le parc. Iribarren la regarda pour la première fois. Brune avec des yeux globuleux, elle ne ressemblait en rien à Martita. Mais la gamine ne lui laissa pas de répit :
   — Marcelo ne veut pas me prêter ses affaires.
   Marcelo. Affaires. Ça n’était pas possible. Comment avaient-ils fait ? Où étaient les vrais ? Lucia, Martita, Gonzalo ?
   — Ton père est venu sans prévenir, comme d’habitude, dit la femme.
   — Mon père ? Iribarren tourna la tête, regarda les murs comme si son père pouvait faire partie de la conspiration.
   — Il est dans le petit salon à jouer aux échecs avec Marcelo.
Iribarren décida de brusquer les choses. Il se lança brutalement contre la porte et, dans son élan, renversa pièces et échiquier. Les joueurs étaient Zelinsky et Mitraille.
   — À quoi ça sert de s’énerver ? dit le vieux. Qu’est-ce qui t’arrive ?
   — Ce qui m’arrive ? Iribarren jeta un regard stupéfait sur les quatre cavaliers qui, par un étrange hasard, restaient groupés sur un tapis blanc.
   — Fils de pute ! Ordures !
   — Jorge, qu’est-ce que tu as ! Tu me fais peur, fit Zelinsky. Marcelo, ton père est…
   — Fou ? Marcelo secoua la tête. Il n’est pas fou. Un peu dérangé par quelque chose qui lui est arrivé dans le parc, n’est-ce pas, papa ?
   — Il ne m’est rien arrivé dans le parc. Qu’est-ce qui pourrait m’être arrivé ?
   Iribarren se déplaça sans bruit, puis lança les mains comme des fouets. Il fut le premier surpris quand ses doigts touchèrent la gorge du vieux et se refermèrent pour former un cercle d’acier. Dehors, Bismark aboya.
   — Que… fais-tu ? balbutia le vieux. Marcela écarta les bras d’Iribarren sans effort, surtout parce que celui-ci, dans son désarroi, avait perdu la volonté d’agir. Résistance de la chair. Consistance des vertèbres et relief épineux de la nuque, effrayants tentacules d’un cauchemar à n’en plus finir.
   — Qu’est-ce que vous en avez fait ?
   — De qui ? Marcelo parlait calmement. Il avait quelques années de plus que Gonzalo, était plus corpulent, plus froid. Il n’aurait pas eu beaucoup de mal pour liquider le fils d’Iribarren.
   — On va enfin manger, oui ou non ? fit de nouveau la voix rude de Rosa Naranjo. La petite meurt de faim.
   — Vous n’existez pas, dit une fois de plus Iribarren. Mais, après avoir prononcé ces trois mots, il baissa les bras. Il n’y avait rien à faire. C’est bon, dit-il, vous avez gagné. Vous voulez que je le dise ? Je le dis : c’est bon. Je suis une bête nuisible, un assassin. Je vous demande humblement pardon pour tout ce que j’ai fait, pour vous avoir fait souffrir et vous avoir assassinés. Ça suffit ? Maintenant, rendez-moi ma famille.
   Ça ne semblait pas crédible, mais il n’imaginait pas d’autre issue. Les armes étaient loin et n’auraient servi à rien, il le savait. C’était trop tard pour tout.
   Les imposteurs, les doublures, les pitres, les fictifs se mirent en mouvement comme s’ils avaient appris à danser, à pas mesurés, dans un espace exigu, sans miroir.
   — Nous n’existons pas ? C’était Zelinsky qui parlait. Combien d’autres preuves faudra-t-il pour que tu acceptes la réalité comme elle est et non pas comme tu voudrais qu’elle soit ? Ta famille ? Nous sommes ta famille, la seule famille possible. Tu apprendras à vivre avec nous, ne t’inquiète pas.
   — Vous n’êtes pas réels, sanglota Iribarren. Je vous ai tués. Je me suis acharné sur Bernal. Et sur chacun d’entre vous. Vous voulez que je le mette par écrit ? C’est ça que vous cherchez ? Vous voulez que je parle aux journaux, à la télévision, que je me soumette à des interviews ? D’accord, je le ferai. Quoi d’autre voulez-vous que je fasse ?
   — Encore le numéro de la culpabilité ? Rosa fit une grimace de lassitude. Maintenant, une fois par semaine ; bientôt ce sera tous les jours.
   — Qu’est-ce qu’il a papa, mamy ? dit la fillette qui n’était pas Martita.
   Iribarren leva les yeux et retrouva un certain aplomb :
   — Très habile. Très fort. Alors vous êtes la seule famille que je mérite. Il ne m’était pas venu à l’idée que vous pouviez être aussi ingénieux.
   — On va manger, en fin de compte ? dit Rosa, impatiente.
   — Non, je ne mange pas, fit Iribarren. J’ai à faire.
   — Maintenant ? Quoi ?
   — Continuez votre jeu préféré.
   
   Le colonel semblait avoir retrouvé un de ces contacts qui s’activent en cas d’urgence. Il tourna le dos, quitta la pièce, quitta la maison. Personne ne tenta de l’empêcher de sortir la voiture, personne ne l’empêcha de se diriger vers la caserne. C’était une mauvaise heure pour déranger les gens, mais les circonstances l’exigeaient.
   Il conduisit comme un possédé. Il brûla tous les feux rouges, arriva en dix minutes. On le laissa entrer tandis que des voix criaient des ordres, que les pneus crissaient sur le gravier. Il laissa le moteur allumé et la porte du véhicule ouverte. Il franchit les trois marches d’un bond et, hors d’haleine, décomposé, fit irruption dans le bureau de Pozzi.
   — Que vous arrive-t-il, colonel ? Vous vous sentez mal ?
   Sampedro tira une cigarette de la poche intérieure de son blouson et l’alluma de la même main par un geste qu’Iribarren ne trouva ni magique ni surnaturel. Il regarda dans les yeux l’homme de petite taille, au teint foncé et aux cheveux crépus qui portait un blouson d’aviateur, des pantalons de toile cirée et des bottes de cuir. Il sut que maintenant, pour la première fois, le cercle s’était complètement refermé et qu’il n’existait pas dans tout l’univers une force capable de le rompre pour lui rendre sa liberté..


FIN


© Sergio Gaut vel Hartman. Reproduit avec l'aimable autorisation de l'auteur Titre original : El Circulo se cierra. Traduit de l'espagnol (Argentine) par Pierre Jean Brouillaud. Inédit dans sa version française.

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