Résidant actuellement à la Réunion, Joëlle Brethes écrit « sérieusement » depuis 1990. Enseignante au seuil de la retraite, elle espère avoir d’ici peu tout son temps pour assouvir sa passion d’écriture, notamment dans les genres science fictif et fantastique qui sont ceux où elle s’est fait le plus souvent remarquer. (Elle a reçu une soixantaine de premiers prix sur 264 nominations à divers concours d’écriture, tous genres confondus). Elle anime un atelier d’écriture et de diction dans son collège. Inscrite à la fac de lettres de la Réunion où elle a repris des études d’anglais, elle en profite pour participer, avec ses jeunes « copines » aux différents ateliers (théâtre, chorale) proposés aux étudiants. Elle vient aussi de faire sa première expérience cinématographique en étant la « vedette » d’un court métrage d’une quinzaine de minutes. (la photo a été prise lors d’une séance de dérushage en juin 2006).



Ses 5 dernières parutions
* Au-revoir Granmèr Kal (conte), Dicolor livre, août 2001
* Quand le Diable s’en mêle (conte), ARS Terres Créoles, octobre 2002
* Trois coups de folie (Théâtre), Dicolor livre, août 2004
* Le secret de Judith (roman jeunesse), Laféladi, juin 2006
* L’Homme de Larachney (Roman SF), Masque d’Or, septembre 2006




Le site de Joëlle Brethes

Photos et bio/biblios Par titre Par auteur Par thème

Le Cadeau du Martien

Joëlle Brethes


Nouvelle inédite pour adulte


  
— Oh ! Ai-je dit en m'inclinant pour mieux voir et en écarquillant les yeux.
  — Oh ! a-t-il fait, désolé. Je vous croyais aveugle.
   Il aurait mieux valu que je le fusse, en effet : la " chose " que j'avais devant moi, bien que parlant ma langue n'avait rien d'humain.
   Ni rien d'animal.
   Ni rien de quoi que ce soit de connu.
   C'était une forme disparate, sans organes sensoriels apparents. Ça n'avait ni bras ni jambes. C'était court, volumineux, avec des parties angulaires et des parties arrondies. " Aigugrocourond " ai-je murmuré pour définir ce que je voyais.    La chose a enflé, ce qui devait être un soupir et a poursuivi :
   — Vous pouvez m'appeler comme ça si vous voulez. Je ne pense pas en effet que vous puissiez prononcer mon vrai nom.
   — C'est quoi, votre vrai nom ? ai-je demandé davantage par politesse que par véritable intérêt.
   — Edftsssyrtzzzzyttttsss WhdWhdykjykj.
   Ça enflait, ça sifflait, ça chuintait. On aurait dit une cocotte minute au bord de l'explosion. J'ai refait " Oh ! ", il a de nouveau soupiré et m'a répété que Aigugrocourond lui convenait parfaitement.
   — Eh bien, Monsieur Aigugrocourond ! quel bon vent vous amène ?
   — Ma foi... Je vous croyais aveugle, Monsieur Mayenne.
   C'était la deuxième fois qu'il revenait sur le sujet. Qu'est-ce que l'état de ma vue pouvait bien lui faire, à cet étrange visiteur ? ! Comment savait-il, d'ailleurs, que j'avais des problèmes de vue ?
   — Asseyez-vous, je vais vous expliquer.
   C'était bien la première fois qu'un visiteur m'offrait un siège dans ma propre demeure. J'ai failli protester mais la situation était si étrange que j'ai obéi. Et puis, plus vite il aurait fini de m'expliquer, plus vite il repartirait.
   J'ose à peine rapporter ce qu'il me raconta tant c'était farfelu : il se prétendait Martien, en mission sur notre planète bleue. Après moult recherches pour dénicher l'hôte idéal, ses commanditaires m'avaient choisi, moi ! J'étais, selon leurs critères, aussi raisonnable qu'un humain puisse l'être, j'habitais une ville intéressante à tous égards, et mon handicap visuel supposé me préservait de la crainte et du dégoût d'accueillir chez moi un être aussi différent de mes références culturelles.
   — Eh bien, c'est loupé ! ai-je articulé avec fermeté. Je vous vois... euh... suffisamment pour me rendre compte que vous êtes très très très éloigné de mes références culturelles ! Vous auriez dû venir huit semaines plus tôt, monsieur Aigugrocourond. Puisque vous étiez si bien renseigné sur mon infirmité, vous auriez dû savoir qu'on allait m'opérer !
   — Certes, mais...
   Et j'ai appris, effaré, que mon hôte et ceux qui l'avaient envoyé avaient tablé sur un échec de la médecine me concernant. Mon cas était si délicat et la médecine terrienne si balbutiante !
   — Il est fâcheux que nous nous soyons trompés a repris la voix.
   Pour eux, peut-être ! Pas pour moi ! Et j'ai sur-le-champ invité ce prétendu Martien à retourner d'où il venait.
   — Écoutez, c'est impossible. Cela fait deux mille ans que nous essayons d'entrer en contact avec les Terriens. C'est notre dernier essai et, s'il est négatif, on nous coupera définitivement les crédits... Vous savez ce que c'est… Voyez-vous, si vous étiez gentil, vraiment gentil...
   Je ne sais pas si je suis gentil mais je suis poli. J'ai donc attendu la proposition de ce curieux explorateur interplanétaire. Je l'ai réfutée aussi sec :
   — Vous faire visiter la ville et vous introduire chez mes amis ? Vous n'y pensez pas ! Je ne veux pas déclencher d'émeutes !
   — C'est ce que nous craignions tous, nous aussi ! Mais vous avez supporté sans vapeurs et sans cris les bizarreries de ma personne : pourquoi vos concitoyens ne réagiraient-ils pas de la même façon ?
   — Primo parce qu'ils voient beaucoup mieux que moi qui n'ai récupéré que deux dixièmes à chaque œil, deuzio parce qu'ils sont beaucoup moins gentils que moi pour reprendre ce qualificatif que vous m'avez fait l'honneur de m'attribuer... Au mieux, on vous chassera ! Au pire, on vous tirera dessus pour vous éliminer, et on vous coupera ensuite en morceaux, dans un laboratoire, pour voir ce que vous avez dans le ventre.
   — Ce serait fâcheux, évidemment. J'aurais pourtant voulu...
   Et il s'est mis à m'expliquer les domaines qu'il souhaitait explorer. Moi, je suis resté de marbre.
   Il a fait appel à mon cœur, à mon intelligence…
   Si, au moins, j'acceptais de répondre à quelques-unes de ses questions, il s'en contenterait. Il s'arrangerait ensuite pour bricoler un rapport qu'il présenterait à ses supérieurs et commanditaires.
   " Bricoler " un rapport ! J'ai explosé et lui ai de nouveau montré la porte. Il n'a pas protesté mais j'ai senti un courant froid me glacer les épaules : sa déception ?
   — D'accord, je m'en vais ! a-t-il capitulé. Excusez-moi pour le dérangement. Ah !... J'oubliais : je vous avais apporté ces opercules à mettre sur vos yeux. Pour améliorer votre vue… Les dernières avancées de notre technologie… On les utilise pour les Bytwythsss qui ont des organes sensoriels semblables aux vôtres. Ça devrait marcher pour vous. Je devais vous les remettre en partant... Je pars, les voici.
   J'ignore d'où il les a tirés et comment il me les a mis dans la main, mais je me suis aussitôt retrouvé avec une boîte translucide contenant deux sphères rosâtres...
   Qu'auriez-vous fait à ma place ? Moi, j'ai eu honte de mon intransigeance :
   — Restez ! ai-je soupiré. Je devrais pouvoir vous supporter deux ou trois jours. Mais après, il faudra décaniller.
   J'ai posé la boîte sur une étagère tandis qu'il gargouillait ce qui devait être, dans sa langue, un remerciement ou un acte de grâce à une divinité martienne.    À supposer que ces gens-là aient une ou plusieurs divinités.
   De très agréables effluves floraux ont envahi la pièce. Ce devait être l'odeur de sa joie... Curieusement, ça m'a ému.
   Et moi ? Tu lui as demandé si je pouvais rester ?
   J'ai sursauté.
   Posée d'une voix de crécelle, la question venait de nulle part. Aigugrocourond s'est tortillé et il en est sorti un machin d'abord informe qui n'en finissait pas de tressauter.
   — C'est quoi, ça ? ai-je éructé.
   — Un… un " pwoydod ", a-t-il dit avec confusion.
   — Ça ne me dit pas ce que c'est ni à quoi ça sert !
   — Eh bien, je pense que dans votre vocabulaire ce serait proche de… Voyons… Disons… d'une secrétaire. Mais les nôtres sont beaucoup plus performantes, bien entendu.
   Les leurs étaient surtout nettement moins canon ! Ce que j'avais devant moi ressemblait maintenant à un petit flacon rempli aux neuf dixièmes d'un liquide très pâle. Son long col flexible était en train de s'allonger et de se tortiller dans tous les sens. Ça m'a donné la chair de poule.
   — Vous en avez encore beaucoup, des comme ça, dans votre…
   Je n'ai trouvé aucun mot et j'ai capitulé. Aigugrocourond s'est répandu en excuses. Le pwoydod et lui étaient couplés depuis si longtemps qu'il ne le distinguait plus de sa propre personne…
   L'incident étant clos, nous nous sommes mis au travail. Je veux dire qu' " ils " se sont mis au travail. Moi j'ai répondu à leurs questions. Je leur ai loué des films, des documentaires, en cassettes ou DVD, et des logiciels de simulation. Ayant tripatouillé mon matériel, Aigugrocourond (qui devait être le Mac Gyver de Mars : il bricolait tout !) faisait défiler tout ça sur l'écran à une vitesse prodigieuse. De temps en temps, le pwoydod et lui s'interrompaient. C'était chaque fois pour vrombir, chuinter, tressauter de concert, me donnant la désagréable impression qu'ils se révoltaient ou se moquaient de nos petites habitudes. J'ai bien failli plusieurs fois les flanquer à la porte.
   Les piles de cassettes diminuaient à vue d'œil et j'avais du mal à assurer leur renouvellement ! C'est fou ce que j'ai pu courir pendant les premières heures. J'ai failli plusieurs fois me faire écrabouiller en traversant la rue. Les gens ne respectent plus rien ! À croire qu'ils ne voyaient ni ma canne blanche que je brandissais pourtant haut, ni ma paire de lunettes sombres.
   Ça ne pouvait pas continuer comme ça : le téléphone et une armada de coursiers, seraient plus efficaces et me fatigueraient moins. Mon compte en banque n'en souffrirait pas : les compatriotes martiens de mon hôte m'avaient crédité, Dieu seul sait comment, d'une somme rondelette dont il me reste à ce jour la majeure partie.
   Aigugrocourond et le pwoydod ont passé deux nuits et trois jours à NOUS étudier par fictions ou documentaires interposés. Au début de la troisième nuit :
   — Eh bien, Monsieur Mayenne, il est temps de nous quitter a dit Aigugrocourond… Mon pwoydod et moi nous vous sommes…
   Il a de nouveau vrombi et chuinté : plus de pwoydod !… Ce dernier ne tenait pas en place depuis qu'il était sur notre Terre. Où diable était-il passé ? Aigugrocourond l'a appelé, on a cherché partout. En vain.
   L'extraterrestre s'est calmé aussi vite qu'il s'était affolé : chez les Martiens, on est raisonnable ! Sans doute son compagnon était-il allé faire une balade dans le quartier, histoire de confronter ce qu'il avait vu sur l'écran à la réalité du terrain. Les deux missionnaires se retrouveraient près de leur module C'est du moins ce qu'Aigugrocourond espérait. Dans le cas contraire, il serait dans une très fâcheuse posture. Mais à quoi bon s'empoisonner l'esprit avec des choses qu'on ne maîtrise pas ?
   — Au fait, vous ne voulez pas essayer vos opercules devant moi ? m'a proposé Aigugrocourond en prenant congé. Cela me permettrait de faire des ajustements si par hasard…
   Mais l'expérience ne me tentait guère. J'avais, une fois, sorti les deux objets de leur boîte et leur consistance m'avait déplu. Mous et gluants... N'allaient-ils pas s'incruster dans ma chair et me clore la vue à tout jamais ? Sans compter que les bricolages de mon hôte, je m'en méfiais un peu.
   Peut-être à tort.
   Sans doute à tort étant donné ce à quoi j'avais assisté.
   Mais les sentiments ne se domptent pas si facilement. J'ai donc décliné l'offre d'Aigugrocourond, bien décidé à jeter ces horreurs suspectes dès qu'il aurait tourné le dos.
   Il s'est excusé de nouveau pour le dérangement, m'a salué puis est parti en laissant dans l'appartement une odeur fruitée très délicate : l'odeur de sa reconnaissance ?
   J'ai saisi les opercules, ai ouvert le vide ordures…
   Allez savoir pourquoi j'ai renoncé à y balancer le cadeau étrange de mon étrange visiteur.
   J'ai reposé la boîte sur l'étagère et j'ai allumé le poste de télévision. Aigugrocourond avait tout remis en ordre et il fonctionnait normalement. Le faux contact au niveau du son avait même disparu. Le Martien avait par ailleurs mis son nez dans tous les appareils de la maison : les fils dénudés de mon grille-pain avaient une gaine neuve, le va-et-vient du salon fonctionnait, le minuteur du micro-ondes aussi… Dommage que mon bricoleur n'ait pas pensé à s'occuper du mélangeur de la salle de bain.
   Peu après, la curiosité s'est emparée de moi. Que se passerait-il si je mettais finalement les fameux opercules ?
   J'ai sorti les rondeurs flasques pour les réexaminer. Franchement, comment ajuster " ça " ! ? Ça ne resterait jamais en place ! J'allais les ranger de nouveau quand :
   Un peu de courage, voyons !
   La voix de crécelle du pwoydod m'a fait sursauter. Il a jailli de ma poche, s'est ébroué comme un chien, a déployé son col-périscope. J'ai remarqué que le liquide pâle était devenu, en trois jours, d'un orange très soutenu.
   — Vous avez bonne mine, ai-je dit stupidement.
   — Le " bon air pollué " de la Terre n'y est pour rien, a grincé le pwoydod. Ce sont toutes ces nouveautés que j'ai enregistrées chez vous qui en sont la cause. Et pourtant, elles ne sont pas réjouissantes.
   Le col-périscope a fait le tour de ma maison, est revenu se pointer sur moi, accusateur.
   Comment faites-vous pour vivre de cette façon ? N'entendez-vous pas le râle d'agonie des fleurs que vous avez achetées ce matin au marché ? N'entendez-vous pas les lamentations des arbres que vous avez coupés pour que cet immeuble et ceux qui l'entourent étalent leur hideur au grand jour ? Les Hommes sont des barbares !
   J'ai bien sûr protesté de nos bonnes intentions : le confort du plus grand nombre, le progrès…
   … ne justifient pas tout, Monsieur Mayenne, m'a coupé le pwoydod. Un jour, si vous n'y prenez garde, votre planète sera désertique… Les conditions de vie seront telles, que les survivants devront s'exiler dans les entrailles de la terre… Comme nous avons dû le faire, nous, il y a des millions d'années. Ce serait dommage : c'est si joli, ici !…
   — Peut-être… ai-je murmuré, un peu ahuri. Ça fait si longtemps que je ne vois que de vagues formes.
   Eh bien ! Qu'attendez-vous pour mettre les opercules de mon collègue : vous verrez mieux ce que vous risquez de perdre. Allons ! Ne soyez pas si couard !
   J'ai donc fini par écarter les paupières de mon œil droit et j'en ai approché l'un des opercules. Comme attiré par un aimant, il s'est mis lui-même en place. J'ai installé le second avec la même facilité et j'ai regardé autour de moi : miracle ! Je voyais tout avec une acuité extraordinaire.
   Vous voyez que ce n'était pas si difficile ! On va se promener un peu ?
   Et il a disparu dans un éclair couleur flamme. Je me suis fouillé : il n'était dans aucune de mes poches. Il devait s'être glissé entre deux vêtements et je n'ai pas perdu de temps à le chercher. S'il ne voulait pas être trouvé, je ne le trouverais pas.
   Malgré l'heure tardive, je suis sorti dans la rue pour suivre le conseil du pwoydod et profiter de ma vue toute neuve. Puis j'ai foncé au bar tabac de mon vieux copain Henri : lui payer un coup et lui raconter mon aventure, voilà ce que j'allais faire.
   Mouvement de recul en arrivant devant le bistrot. Henri essuyait des verres et il était trop absorbé pour voir, autour de lui, les êtres immondes qui grouillaient au comptoir. J'ai tapé légèrement sur la baie vitrée pour attirer son attention, j'ai fait de grands gestes ; il a fini par m'apercevoir et m'a fait signe d'entrer. Son visage rayonnait de cette gaieté qui lui attire toutes les sympathies et contribue à remplir son bar. Suivant ma pantomime, il a regardé autour de lui avec surprise, a écarté les bras pour me signifier son incompréhension, m'a rejoint dehors :
   — Eh bien, Jean ! Qu'est-ce qui te prend ?
   — Mais enfin, Henri, tu ne vas pas rester au milieu de cette ménagerie !
   Il m'a regardé, mi-amusé, mi-inquiet, m'a saisi l'épaule :
   — Ils vont être contents, tes potes, de savoir que tu les traites de ménagerie ! Viens- t'en un peu leur dire ça en face !
   J'ai essayé de résister mais il est costaud, Henri. Il m'a tiré malgré moi à l'intérieur.
   J'ai réussi à éviter le comptoir où un chameau, un goret et deux serpents semblaient en bonne intelligence. Aux tables, des porcs, des poules et des rats étaient assis près d'humains qui semblaient trouver normale cette stupéfiante situation. J'ai salué. " On " a eu l'air content de me voir, content d'apprendre, par Henri, que mon opération avait porté ses fruits, content de savoir que je recommençais à sortir seul. Une vache ruminait sur une banquette, et Caroline, la serveuse, prenait la commande.
   Je devais rêver.
   Ou halluciner.
   Je me suis pincé, j'ai fermé les yeux… Rien n'avait changé quand je les ai rouverts. Que contenait le vin martien de l'amitié offert par Aigugrocourond avant qu'il ne me quitte ? Le liquide vert, légèrement acidulé, que j'avais hésité à boire s'était révélé excellent. Peut-être aurais-je dû me méfier davantage.
   Une grosse chienne s'est approchée de moi et a murmuré :
   — Alors, Monsieur Mayenne, on se décide, ce soir ?
   Elle m'a frôlé avec une concupiscence sans ambiguïté. Le pire, c'est qu'elle avait la voix de Solaine, la petite fleuriste qui traîne son panier de roses dans tous les lieux publics du quartier. Le bruit courait qu'elle vendait autre chose que ses fleurs. Moi, j'avais toujours haussé les épaules et refusé de prêter attention à ces ragots. Et voilà que…
   — Pour vous, je ferai un prix, Monsieur Mayenne.
   Je l'ai regardée avec horreur et elle n'a pas insisté. Henri ne me quittait pas des yeux. Il semblait inquiet.
   — Tu es sûr que ça va, Jean ? Je t'assure que tu fais une drôle de tête. Je t'offre un café ? Quelque chose de plus fort ? Un cognac ? Oui, je pense qu'un cognac est tout indiqué. Ne bouge pas : je reviens.
   Il est allé s'affairer à son comptoir, m'a préparé un verre, a servi et encaissé au passage une demi-douzaine de clients, est revenu s'asseoir près de moi. J'ai repoussé le breuvage, bien sûr : un simple fond de verre me fait léviter ! Je n'allais pas en avaler un entier pour risquer de voir tous ces monstres en double. Ils ne semblaient pas dangereux, mais on ne sait jamais. Ce qui était sûr, c'est qu'il fallait que je parte avant de piquer une crise de nerfs !
   — Je reviendrai à une heure creuse, ai-je lancé en me levant. Je t'expliquerai tout.
   — Mon ami, a fait Henri que mon état semblait bouleverser, j'ai l'impression que tu es en train de subir le contrecoup de ton opération. Tu veux que je te raccompagne chez toi ?
   J'ai fait signe que non et me suis précipité vers la sortie.
   — Un petit poker tournant, Jean ?
   Allons bon ! L'Émile m'arrêtait au passage. À sa table, une hyène et un serpent se sont esclaffés. J'ai cru reconnaître le rire en cascade d'Eugène et celui, stupide, de sa Patricia. Était-ce possible ? Entre Eugène-hyène et Patricia-serpent, un bel inconnu me souriait avec gentillesse :
   — Eh bien, Henri ! Depuis qu'on t'a rendu la vue, tu snobes les copains ? a-t-il dit.
   Là, j'ai failli sauter au plafond. Pourtant, la voix et un certain reflet dans les yeux n'autorisaient aucun doute.
   — Julien ? C'est toi ? C'est bien toi ? ai-je balbutié.
   Julien, c'est un chômeur qu'Henri a pris sous sa protection. Il lui confie de menus travaux en échange du gîte et du couvert.
   Il est gentil, Julien. Le seul problème, c'est (je devrais dire " c'était " car il ne l'avait plus) une tache de naissance qui lui couvre presque entièrement la joue gauche et fait peur à tous ceux qui le voient pour la première fois. Sans compter que sa grande carcasse maigre et ses yeux tristes n'attirent pas les sympathies. Par quel tour de passe-passe s'était-il métamorphosé en ce superbe athlète qui respirait la santé et la joie tranquille ?
   Je me suis rué dehors.
   Arrivé au petit square je me suis assis sur un banc. La nuit était calme. Le ciel était beau. Je crois que je n'avais jamais imaginé qu'il pût y avoir autant d'étoiles au-dessus d'une ville polluée comme Paris. Elles clignotaient et j'ai eu le sentiment que quelqu'un m'observait en s'amusant beaucoup : Aigugrocourond ? Le pwoydod ? Leurs séides, à des milliards de kilomètres de là ? Avais-je été l'objet d'une farce ? D'un sombre complot ?
   D'une erreur ! Vous avez été victime d'une simple erreur. C'est votre faute, aussi ! Si vous aviez essayé vos opercules devant Aigugrocourond, il aurait tout de suite constaté qu'il y avait un problème et il aurait…
   — … bricolé, ouais, je sais ! ai-je fait d'un air morne. Je peux savoir à quoi correspond ce que j'ai vu ?
   — Aigugrocourond le saurait mieux que moi. Mais il n'y a que deux possibilités : ou bien vous avez vu le MOI profond de vos amis, ou bien leur qualité subjective en fonction de vos amitiés et inimitiés personnelles…
   — Ce n'est pas la même chose ! Tout de même : vache, rat, chienne, hyène, serpent… C'est assez primitif comme symbolisme.
   C'est celui sur lequel vous vous accordez entre humains. Méchanceté, avarice, concupiscence, cruauté, hypocrisie… Admettez que ce n'est pas très gentil pour " vos amis " les animaux. Remarquez, ils vous le rendent bien ! Vous seriez étonné de savoir ce qu'ils pensent du monde en général et de vous, les Hommes, en particulier.
   — Parce qu'ils vous on fait leurs confidences, sans doute ?
   J'ai juste saisi les propos de Jenny, Cany et Cuituit.
   J'ai haussé les épaules. Après avoir surpris les doléances de mes fleurs et des " non-arbres " de mon immeuble, le pwoydod prétendait avoir entendu les propos d'une chatte, d'un clébard et d'un serin… Et moi, j'étais là à écouter ces inepties !
   Et mon paillasson ? Il n'avait rien dit, mon paillasson ?
   Et les puces du pochard de service, elles ne s'étaient pas plaintes, les puces du pochard de service ?
   Vous avez tort de vous fâcher. Nous sommes différents, vous et moi et nous ne percevons pas les mêmes choses. Avez-vous une idée de la forme que vous avez à travers mon regard ?
   J'ai ricané assez méchamment. Quelle image de moi aurait un observateur neutre ? La rue était déserte mais qui sait si, derrière ses rideaux, un insomniaque ne s'interrogeait pas sur mon compte ?
   Il n'y a jamais d'observateur neutre a ajouté le pwoydod comme s'il avait lu dans mes pensées. Tout ce qui est vu par quelqu'un passe au travers d'un filtre qui a la couleur de sa colère, de sa joie, de sa tristesse et de son expérience.
   J'ai soupiré. Je connaissais assez mes contemporains pour savoir à quoi je devais ressembler à travers " leur filtre ". Silhouette assise sur un banc, près d'un flacon de ce qui serait immanquablement pris pour un alcool fort, je devais avoir tout du pochard fébrile en train de soliloquer.
 
   J'ai longtemps réfléchi, longtemps rêvé.
   Une soudaine envie m'a traversé le cœur.
   Ma mère.
   Depuis combien de temps ne l'avais-je pas vue ? Trop longtemps, de toute façon. Je l'avais négligée de façon indigne alors qu'elle était si vieille, si fragile… C'est toujours la même chose : on oublie de s'occuper des gens qu'on aime. On oublie, déjà, de leur dire qu'on les aime. Et quand ils partent, on se rend compte qu'il est trop tard et on s'étouffe de tous les mots qu'on n'a pas dits, on devient lourd de tous les gestes qu'on a retenus. Je savais, par le docteur, qu'elle était venue tous les jours à l'hôpital quand j'étais si mal… Dès que j'avais été mieux, elle s'était effacée. Je lui avais téléphoné deux ou trois fois pour lui donner de mes nouvelles. Ce n'était pas grand chose !
   Un taxi en maraude passait ; j'ai levé la main sans réfléchir et il s'est arrêté.
   Quand il m'a eu déposé à Antony, je me suis assis sur un banc du trottoir, juste devant ses fenêtres : il était trop tard -ou trop tôt- pour toquer à la porte de la petite maison assiégée par de hauts immeubles. J'attendrais qu'une lumière s'allume pour me manifester.
   Comme j'avais besoin de compagnie, j'ai appelé le pwoydod mais il ne s'est pas montré. Était-il près de moi ? Était-il resté à Paris ? Je n'avais aucun moyen de la savoir.
   Je m'assoupissais quand une main légère s'est posée sur mon épaule.
   — Jean ?… C'est toi, mon petit ?
   — Maman !
   Sans sa voix, un peu rauque, je ne l'aurais jamais reconnue : elle se tenait devant moi, superbe dans une robe de nuit claire. Ses longs cheveux noirs cascadaient sur ses épaules et ses yeux brillaient de bonheur.
   — Jean ! a-t-elle répété tout émue.
   — Maman !
   Je l'ai serrée contre moi et j'ai eu envie de pleurer. Elle m'a caressé la tête, comme lorsque j'étais petit, puis elle m'a fait rentrer.
   Elle avait entendu le taxi arriver, avait vu une ombre s'installer sur le banc après avoir examiné sa façade et avait mis du temps à me reconnaître.
   — Maman ! ai-je lâché, émerveillé : comment as-tu fait pour rester si jeune, si belle !
   — Mon petit !
   Sa voix pleine de tendresse grondait. Elle était vieille, le savait et l'acceptait sans vains regrets. Inutile de la flatter : le reflet de son incorruptible miroir lui disait jour après jour ce qu'il en était.
   Puis elle m'a examiné.
   — Toi, tu n'es pas dans ton état normal. Il t'est arrivé quelque chose ? Je peux t'aider ?
   Je lui ai raconté la visite d'Aigugrocourond et du pwoydod, les bricolages du curieux visiteur, le don des opercules et ma nouvelle vision du monde. Elle m'a regardé d'un drôle d'air, puis :
   — Il est tard, mon petit. Nous reparlerons de tout cela demain. Tu ne crois pas que tu as besoin de repos ?
   Elle doutait de moi. Ça m'a fait perdre contenance : j'aurais pu retirer mes opercules, les lui montrer, les lui faire essayer, peut-être… Je n'ai rien fait de tout ça. J'ai acquiescé et je me suis laissé dorloter et border comme quand j'étais petit. Je n'ai pas dû mettre beaucoup de temps à m'endormir.
   Il faisait encore sombre quand je me suis éveillé. Maman était dans le fauteuil près de mon chevet. Elle avait dû vouloir me veiller, avait succombé au sommeil. J'ai sauté sans bruit au bas du lit et suis allé dans la salle de bains. Les opercules se sont laissés ôter aussi facilement qu'ils s'étaient laissés mettre.
   J'ai regardé ma montre. Avec un peu de chance, la boulangerie de la rue voisine serait ouverte. Maman aimait les croissants et le pain chaud mais ses jambes qui la trahissaient de plus en plus souvent lui interdisaient d'aller chercher ce petit plaisir.
 
   Je venais de récupérer ma monnaie et j'étais à moins de cinquante mètres de chez moi quand…
   — Eh !
   J'ai crié, j'ai couru en vain derrière la forme, reconnaissable entre toutes, qui filait avec célérité. Aigugrocourond ! Qu'était-il venu faire dans le secteur ? Il aurait dû être en route pour Mars !
   Dès le couloir d'entrée, d'agréables effluves d'épices flottaient dans l'air, se mêlant aux odeurs de café qui venaient de la cuisine où maman chantonnait en préparant le petit déjeuner. C'était donc bien le Martien que j'avais vu dans la rue. Et il s'était introduit dans la maison. Dans quel but ? Qu'avait-il fait ? Se pouvait-il qu'il ait… J'ai pris machinalement les opercules sur la commode, les ai examinés, les ai ajustés. Le monde est redevenu net.
   Maman s'est encadrée dans la porte.
   Elle avait retrouvé ses rides et ses cheveux blancs…
   — Aigugrocourond… ai-je balbutié.
   — Tu vas bien ? m'a-t-elle demandé avec stupéfaction.
 
   Elle n'avait vu aucune cocotte minute chuintante et sifflante.
   Elle était à sa toilette quand une voix sympathique et courtoise l'avait priée de ne pas se déranger. " On " venait juste changer " les lentilles " de Monsieur Jean. Le temps de passer un peignoir et elle arrivait au moment où la porte se refermait sur des excuses et des souhaits de santé et de bonheur.
 
   Vous étonnerais-je en vous disant que quand je suis retourné chez Henri, la ménagerie avait disparu ?


FIN


© Joëlle Brethes. Reproduit avec l'aimable autorisation de l'auteur.

Le Cadeau du Martien a reçu le Prix Lélia de la meilleure nouvelle féminine, ainsi que le 1er accessit de Francophilie au Concours Francophilie en novembre 2002.

Nouvelles

Mauvais choix

La Mère

19/09/04 actualisé 27/08/06