La nouvelle


   Certaines choses ne peuvent arriver que durant la nuit. La nuit porte un voile magique, une couronne d'étoiles et une armée d'ombres. Et les étoiles sont mystérieuses, et les ombres obscures.
   Celui qui est attiré par le mystère et la magie se doit d'aimer la nuit.
   Qui peut nier la saveur d'une balade de quartier à deux heures du matin ? Là, on écoute le silence de la lune, on devine l'humidité des vieux édifices, on entend respirer les jardins. Les aboiements sont différents la nuit, et le ronflement d'un moteur d'auto isolé. Tout est unique, solitaire et personnel. Les choses sont plus proches les unes des autres et chacun plus proche de l'autre.
   Je tournai au coin de la rue et avançai sur le trottoir délabré, humide de rosée. Sur la droite, une succession de locaux commerciaux dormaient, leurs rideaux baissés comme des paupières fatiguées. À gauche, la chaussée, avec ses tourbillons de feuilles noires déchiquetées se trémoussant sur le pavé, balayées par un courant d'air qui, après avoir caressé la Pampa, se déploie sur la ville en un delta de brises. La nuit, Buenos Aires redevient un hameau qui interrompt la campagne, une simple plaie dans la plaine interminable où vit la vermine qui se nourrit du fleuve.
   La voiture noire traversa le carrefour deux rues plus haut. Toutes les autos sont noires à deux heures du matin. Les autos et les chats. Peut-être par curiosité, peut-être par ennui, je parcourus les deux pâtés de maisons et pris sur la droite, suivant ainsi la direction prise par le véhicule. Je débouchai dans une ruelle sombre et sans nom. La voiture noire était garée en face, juste à côté d'un vieux bar qui irradiait à peine assez de lumière pour éclairer la rue pavée. Quelques chats rôdaient devant la porte. Ils entraient, sortaient et sautaient sur les toits des maisons voisines. Là, ils miaulaient, couraient, grimpaient, guettaient, se trouvaient, se battaient face à la lumière et copulaient cachés dans l'ombre.

   J'entrai dans le bar et m'installai à une petite table près de la fenêtre. Dehors il n'y avait pas grand-chose à voir, mais entre le mur et la fenêtre, on choisit toujours la fenêtre.
   Il me parut surréaliste de trouver un bar ouvert à cette heure de la nuit au milieu d'une ruelle, mais certainement l'endroit était-il renommé. Il s'agissait d'un vieux bâtiment restauré avec plus de goût que de splendeur. Immédiatement, on remarquait le sol d'origine, composé de carreaux alternés noirs et blancs bordés d'une double frange noire tressée sur fond blanc qui faisait le tour du local. Les murs s'ornaient d'un enduit rustique et de quelques écaillures intentionnelles qui laissaient apparaître de grandes briques rongées par le temps et les batailles, à peine recouvertes d'un verni terni. Du plafond invisible descendaient des chaînes noires terminées par des abat-jours ouverts comme des chapeaux chinois, composés d'un matériau translucide qui les faisait flotter au-dessus des tables, dirigeant la lumière vers le bas et laissant dans l'obscurité tout ce qui se trouvait au-dessus des deux mètres. Il n'y avait pas plus de vingt tables arrangées en angle droit, formant un L large et court autour du comptoir. Au fond, sous une arcade imposante, se trouvait l'accès aux sanitaires. Sous les pictogrammes des dames et des messieurs étaient accrochées deux affichettes qui disaient : « RÉSERVÉ AUX CLIENTS ». Et, très étonnant, au bas de chaque porte il y avait un passage type va-et-vient pour la libre circulation des animaux familiers qui, je m'en rendis vite compte, invariablement étaient des chats.
   Immédiatement, je perçus le frôlement rugueux du regard des autres qui vous fait vous sentir étranger. À une table voisine, deux vieilles discutaient avec animation tout en buvant une infusion accompagnée de tartes aux pommes et lemon pie.
   J'appelai le serveur et commandai un cappuccino avec amaretti plus un verre de xérès. C'était un homme âgé, très cérémonieux, qui immédiatement prépara la table en y apportant différents objets avec une routine lente et ordonnée. Il mit une petite nappe individuelle, un centre de table, deux chocolats enveloppés dans du papier d'aluminium et de la cellophane, une carafe d'eau et un petit verre conique aux parois épaisses et striées verticalement.
   — Je vous apporte votre commande de suite, dit-il. Et il partit.
   Je m'appuyai au dossier pour observer les gens. Aussitôt un octogénaire sortit des toilettes ; il avançait avec difficultés, cramponné à un bâton en bois verni. Derrière moi, un homme d'âge moyen se leva, plia son journal et s'empressa de l'aider.
   — Je ne sais si vous faites bien de venir ici, don Hippolyte, lui dit-il tout en le soutenant.
   — C'est merveilleux, répondit l'ancien. Nous revenons demain.
   L'assistant secoua la tête.
   — Cette habitude va vous emmener dans la tombe.
   — Je suis déjà mort, Pepito. Je viens ici pour vivre mes derniers instants.
   Lentement, ils sortirent, montèrent dans une voiture bleue qui attendait à quelques mètres et disparurent au coin de la rue.
   En même temps que je réfléchissais à l'étrangeté de ce dialogue, je me rendis compte que tous les clients du bar étaient des personnes âgées.
   Un chat noir émergea du va-et-vient des toilettes pour hommes. Il sortit sur le trottoir, s'approcha de deux ou trois autres chats qui semblaient l'attendre et ensemble se perdirent dans l'obscurité de la ruelle.
   Une chatte couleur cannelle m'approcha d'un air décidé et commença à se frotter contre mes mollets. Elle partait des moustaches et avançait en appuyant avec fermeté tout son côté jusqu'à l'extrémité de la queue, puis elle faisait un huit entre mes jambes et répétait l'opération avec l'autre mollet. Je lui caressai la tête et elle plissa les yeux de plaisir. Au bout d'un moment de sa routine câline, elle partit comme une flèche et disparut derrière la petite porte des toilettes pour dames, laissant mes chaussettes de laine couvertes de poils jaunes.
   Le garçon m'apporta mon cappuccino et profita du voyage pour encaisser l'addition des vieilles aux infusions, qui semblaient plutôt pressées de payer. Empressement qui s'expliqua de suite, car, immédiatement après, elles se dirigèrent vers les toilettes.
   Je savourai mon café tout en observant la réunion de chats à l'extérieur. Ils avaient envahi toute la ruelle. En regardant sur les toits, on pouvait voir leur silhouette se découper sur le clair de lune, allant et venant avec une étrange frénésie. De temps en temps, ils descendaient sur le trottoir, se regroupaient à deux ou trois et entamaient la marche en suivant un parcours précis. Ils longeaient la ruelle jusqu'à escalader le mur du fond pour tomber dans l'arrière-cour d'une vieille chapelle.
   Une vieille coquette, les cheveux très colorés, passa près de ma table, s'arrêta un instant et me dit à voix basse :
   — Belles chaussettes, surtout bien douces, et elle continua vers la rue.
   Au même moment, une autre entra, marchant doucement, légèrement inclinée vers l'avant. Elle avança, s'appuyant sur les tables et les chaises à sa portée. Elle s'assit à la table d'à côté, me regarda un instant et baissa le regard quand je l'observai. Elle ne pouvait pas avoir moins de quatre-vingt-dix ans.
   Deux chattes sortirent des toilettes pour dames en trottinant allégrement, la première attendit un instant la deuxième, et toutes deux se dirigèrent vers la fête des chats qui semblait battre son plein dans la ruelle.
   Un vieux qui était seul se leva pour aller s'asseoir à la table juste à côté de la nonagénaire qui venait d'entrer. Ils conversèrent, discutèrent, lui insista en se référant à un précédent rendez-vous :
   — Allons, ça ne t'a pas plu ? Si tu t'es éclatée, tu ne vas pas me le dire.
   Elle le repoussa plusieurs fois, et je jurerais qu'à un moment elle m'avait regardé en me demandant de l'aide.
   Quand le grand-père devint plus insistant et commença à la tirer par la main, secouant la pauvre vieille d'avant en arrière, je jugeai qu'il était opportun d'intervenir.
   — Excusez-moi, grand-père, mais je crois que la dame préfère être seule.
   Le vieux se retourna pour me regarder, d'un mouvement spectaculaire qui gardait le cou bloqué et pivotait au niveau de la taille. Il m'examina en haussant le regard, hésita un instant, puis leva les deux mains les paumes en avant.
   — C'est bon, dit-il. Il se releva et se dirigea vers les toilettes des hommes en prenant tout son temps et avec une évidente mauvaise humeur. Il tomba presque en trébuchant sur un chat qui sortait par la petite porte du bas, mais l'animal l'évita avec agilité et continua sa route.
   — Merci, jeune homme, dit l'ancienne. Elle me caressa la main et me regarda avec tendresse. Je lui souris et regagnai ma table pour me rendre compte que la scène n'était pas passée inaperçue et que tous les regards étaient sur moi ; hostiles pour les vieux, attendris pour les vieilles.
   — Je ne sais pas ce qu'un homme aussi jeune fait ici, entendis-je commenter.
   Je restai encore un moment, à présent intrigué par le manège de l'endroit. Comme des marionnettes gravement blessées par l'existence, ces personnages payaient leur addition et s'arrachaient dans un craquement d'os et de cartilages jusqu'aux toilettes surpeuplées, dans lesquelles entraient et sortaient des chats grâce à la petite porte du bas. Je remarquai que les vieilles aux infusions, après une demi-heure, n'étaient toujours pas ressorties. Je constatai que, en général, aucun de ceux qui étaient entrés n'étaient ressortis. D'autres sortaient, ça c'était sûr. Et les chats qui allaient et venaient ne se trompaient jamais de porte ; les mâles dans les toilettes pour hommes et les femelles dans les toilettes pour dames.
   Finalement, la nonagénaire paya son addition et se transporta jusqu'aux toilettes, criant par les yeux les innombrables douleurs de la vieillesse.
   J'appelai le serveur et demandai l'addition. Dans l'intervalle un chat gris et noir bondit vers moi et me griffa le visage. Instinctivement, je me jetai en arrière, tandis que l'animal se précipitait vers la porte. Je payai le garçon qui commenta l'attaque :
   — Je suis désolé, monsieur, mais vous comprendrez que nous ne pouvons pas mettre les chats à la porte, me dit-il avec un clin d'œil.
   Non. Non, je ne comprenais pas. Mais ce qui maintenant m'apparaissait plus clairement, c'était qu'il se passait ici quelque chose d'étrange avec les vieux et les chats, et toutes les interrogations me ramenaient aux toilettes d'où les uns et les autres entraient et sortaient sans logique ni raison.
   Une chatte blanche franchit la petite porte et vint à ma table. Je me recroquevillai, m'attendant à une autre attaque, mais la chatte blanche grimpa sur mes genoux et s'y blottit dans une posture de repos. Je la caressai un peu et je la sentis proche, douce, je dirais même excitée. Elle sauta sur le sol et me regarda avec des yeux gris qui cherchaient à me dire quelque chose. Elle se dirigea vers la porte des toilettes, revint à ma table et repartit jusqu'aux toilettes. Depuis la porte, elle me regardait, tournait sur elle-même et de nouveau me regardait. Finalement, elle fila vers la porte et sortit dans la rue.
   Je me levai, décidé à me rendre dans ces toilettes « réservées aux clients » afin de pulvériser le mystère.

   À ma grande surprise, les toilettes étaient vides. Sur la droite d'un couloir central, face à un miroir qui recouvrait la totalité du mur, se trouvaient quatre lavabos impeccables de style ancien. À leur gauche, trois petites portes, chacune donnant accès à un box. Un chat surgit de dessous l'une de ces portes et sortit des toilettes. Je me penchai pour examiner le réduit, puis entrai et fermai la porte. Il y avait une cuvette w.-c., un rouleau de papier toilette et une poubelle en plastique avec un couvercle. Sur la cloison de gauche, une affiche proclamait une recommandation absurde : « Souvenez-vous qu'il n'est pas prudent de prolonger l'état félin plus de deux heures ». Avant de comprendre la phrase, ma tête commença à tourner. Les murs s'allongèrent vers le haut et la cuvette devint subitement énorme. Je perdis conscience pour la récupérer immédiatement. Je sortis du box totalement désorienté. Je parcourus cahin-caha le couloir immense et déformé, débouchai dans le salon où une pulsion instinctive me poussa dans la rue.
   Ils étaient tous là dehors, dévoilant le mystère. Abandonnés au vice éternel de la jeunesse, profitant de l'agilité sans douleur, buvant l'élixir de la pirouette en sautant sur les toits, formant des groupes, parlant des anciens bals, des clubs de quartiers, récitant la composition de l'équipe de Boca Junior de 47, distillant la santé et sifflant des tangos de Hugo del Carril et Goyeneche. Reproduisant par des miaulements féroces les querelles des bellâtres. S'emmourachant de la jolie fille du quartier qui attend coupable dans son avidité de sexe adolescent, cachée dans l'ombre, entre les citernes d'eau des terrasses. Vivant l'instant avec intensité pour terminer l'aventure, assis face à l'horloge de la vieille chapelle.
   Guidé par une excitation exubérante, j'effectuai un saut jusqu'à un auvent. J'atterris avec l'instinct d'équilibrer mon poids avec la queue. J'observai la géographie des tuiles s'étendant sous la lumière grisâtre de la lune, comme une forêt mystérieuse qui m'invitait au mouvement, et je m'enfonçai dans cette nuit à la recherche de la chatte blanche, pour la récupérer dans mon giron et la tenir là pour les deux heures suivantes, ou même plus, si par hasard elle préférait mourir d'amour plutôt que de retourner à la vieillesse.

FIN


© Cristian J. Caravello. Reproduit avec l'aimable autorisation de l'auteur. Titre original : El enigma del bar de los viejos y los gatos (Axxón 226, janvier 2012). Traduit de l'espagnol (Argentine) par Jean-Claude Parat.

 
 

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La Petite fille sans rêves



25/04/13