Pierre Jean Brouillaud, qui a beaucoup roulé sa bosse et exercé plusieurs professions -dont celles de journaliste et de traducteur- a publié, en littérature générale, chez Calmann-Lévy, un roman (Les Aguets) et deux recueils de nouvelles d'inspiration fantastique (La Cadrature et L'Angle droit), avant de passer à la science-fiction. En 1975, il a fait paraître Tellur dans la collection "Ailleurs et Demain" (Robert Laffont).

En 1996, il a donné aux éditions La Geste un recueil intitulé L'Oeil de pierre (1).

Il a publié plus de 70 nouvelles dans de nombreuses revues françaises et étrangères. Ses novellas ont notamment paru dans Antarès et Miniature.

De 1987 à 1997, il a présidé INFINI, association des littératures de l'imaginaire d'expression française. Il s'est employé à développer les relations avec les littératures des autres pays d'Europe et a aussi publié, à ce titre, plusieurs traductions de l'italien, de l'espagnol et du portugais.

 (1) Ce recueil contient : Le Secret d'Andérès, Dédale, Quand l'Heure viendra.  

 


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  Sinistre, ce 21ème siècle finissant. Son bonheur en vert. Hyperécolo. Bête à manger de l'herbe. Un seul avantage sur les siècles qui l'ont précédé : on peut en sortir pour aller voir ailleurs.
  Alors tous les trois - Rip, c'est moi, Dud et Yag - on s'est demandé où on pourrait s'amuser un peu. Et se refaire, parce qu'on était sur le sable. Hum ! un mot que je ferais mieux d'éviter... Tout de suite, on a pensé aux Années folles. Tout un programme. À dire vrai, on n'en sait pas grand-chose, mais le nom traîne dans les mémoires.
  D'accord, on aurait dû réserver. Mais on ne tenait plus en place. Direct, on s'est rendus au chronodrome, avec l'idée de prendre la première navette pour les Roaring Twenties.
  Parmi les destinations affichées : Paris et Berlin. Ça nous disait quelque chose. Quoi, au juste ? De toute manière, c'était complet.
  Dans la soirée, il y avait trois places pour Las Arenas 1927. On n'en avait jamais entendu parler. Mais pourquoi pas ? Et puis l'année nous plaisait : 1927, encore un bon millésime.
  Allons-y pour Las Arenas.
  L'agence vous prévient charitablement. Vous prenez vos risques. Après coup, vous ne viendrez pas vous plaindre. Si vous tenez à savoir ce qui vous attend, rendez-vous salle 10 où ils flashent des échantillons de la période choisie.
  Nous, on aimait mieux la surprise. Le grand jeu, quoi. De toute façon, un holorama ne prouve pas grand-chose. On se dit toujours que c'est biaisé. Le visiteur aime ou n'aime pas. Pour savoir, un seul moyen, y aller soi-même.
 
  Toujours la même faune de transtemporels qui traînaillent dans les salles d'attente sans savoir à quel siècle se vouer.
  Et les nostalgiques. Les transpos qui en sont revenus et qui affichent leurs barrettes clignotantes : j'ai fait la guerre de Cent Ans. Ils vous agrippent : moi, mon petit, j'étais avec Jeanne d'Arc. Nous, on ne voit pas très bien. Mais ça les excite.
  Si on en revient, nous aussi on accrochera les nouveaux par la manche : en 1927, j'étais à Las Arenas. Ils s'en fouteront. Mais ça nous fera du bien.
  Ah ! Il y a les autres qui tournent autour de vous comme des mouches à viande. Pour vous vendre la Fin de l'Empire romain. Orgies en tous genres. Lions et martyrs. Une journée chez les gladiateurs. Formation professionnelle accélérée. Tous les secrets de l'arène. Avec des clichés pris en catimini par les transpos qui vous ont précédés.
  Par la même occasion, ces ordures essaient de vous placer une assurance-retour. Au noir. Parce que c'est interdit. Une assurance-retour quand vous allez chez les barbares ! Soyons sérieux.
  Mais la préparation, il en faut - un minimum. On ne peut pas y échapper. Si on veut avoir une chance de revenir, mieux vaut se faire comprendre des indigènes, de vos arrières-arrières, ancêtres ou descendants, tout aussi bien. Et, pour ça, parler leurs baragouins. Surtout qu'ils n'étaient pas fichus de jargonner tous la même langue. On appelait ça babel, si j'ai bien saisi. Bon, c'est prévu. Un implant derrière l'oreille - une petite merveille - et babel n'a plus de secret pour vous.
  En plus, on nous a conseillé de prendre un nom du cru, pour ne pas trop se faire repérer. OK. Rip, Dud et Yag sont devenus Ramon, Luis et José.
 
  Naïvement, on croyait débarquer pile à Las Arenas. Trop simple. Cette saloperie de navette nous a largués à 200 km. En plein désert. Los Huesos, le bien nommé. Le désert des os. Au mois de juillet. Bon, une halte. Un relais, si vous préférez.
  Avec le peu l'argent qu'il avait changé, le trio s'est procuré un de ces drôles d'engins que nos arrières-arrières appelaient bagnoles, une torpédo, de dernière main. Un investissement, disait Luis qui avait travaillé dans le marketing.
  À Las Arenas, on allait se refaire. En moins de temps qu'il n'en faut pour le dire.
  Il a fallu toute une journée pour apprendre à se servir de la torpédo. Impossible, cet engin, avec des boutons, des pédales et des leviers partout. Ça boit, comme un trou, un liquide puant. Ça pête et ça crache. Une fausse manœuvre, et la machine vous plante au milieu du désert. Faut démonter, souffler, remonter. Tous les dix kilomètres, la sueur et le sable dans les yeux, dans les oreilles, entre les omoplates.
  Nous avons traversé le dernier village que le sable - toujours lui - gagnait par l'est, recouvrant de ses dunes les murs et les toits. Des enfants dépenaillés, sortis de partout et de nulle part, couraient derrière la voiture. Nous avons fait le plein à un poste d'essence qui conservait des pompes bizarroïdes, à double colonne de verre pisseux. Dernière station avant le désert. Le pompiste avait la peau flasque et ridée d'une outre vide.
  Passé les crêtes de la Sierra Dorada, ainsi nommée à cause de son éclairage, nous sommes entrés dans la fournaise.
 
  Chaque jour, nous partions à la brune, nous roulions à la tiède (très relative, d'ailleurs). Dès onze heures, des vapeurs d'étuve montaient de nos sièges. À midi, on commençait à fondre. Repos, la gueule ouverte, la langue à l'air, comme les chiens. Mais l'air nous brûlait les papilles.
  Les vautours ne sont apparus que le deuxième jour. Ils attendaient que nous soyons mûrs. Ils arrivaient par vagues. José ne pouvait plus tenir. Il tira dans le tas. Deux cous pelés s'abattirent sur le sable. Aussitôt, de tous les points de l'horizon sortirent les congénères. Le ciel était noir de vautours.
   Rien d'autre que ces oiseaux de malheur et nous.
 

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11/06/02