La nouvelle


   Les trois amis sirotaient leur boisson sur le balcon. Que c'était bon de se retrouver après une si longue absence. L'automne s'avançait doucement vers l'hiver, les feuilles quittaient à regret les grands ormes bordant le parc Knofler. L'air se faisait frisquet, mais pour rien au monde ils ne seraient rentrés dans l'appartement d'Eva.
   — Alors, grand méchant, il paraît que tu t'es débarrassé de Caligula ?
   Stuart fronça les sourcils, faussement vexé.
   — Qui te l'a dit ?
   — Ta dernière maîtresse, nigaud ! Je te rappelle que nous allons toutes deux au même cours de danse. Alors ?
   — Eh bien oui, j'ai donné mon chat à une association qui les récupère ! Il finit sa vie en bord de mer, dans le Lancashire.
   De temps en temps, Stuart visionnait sa chambre capitonnée avec fontaine de lait, haute de quatre pieds, demandait de ses nouvelles à la directrice de l'établissement. La propriété était luxueusement confortable, avec un grand parc et un fantastique assortiment de jeux félins.
   — Je ne te reprochais rien, Stuart… J'ai fait de même avec mon ancien chien, tu le sais bien.
   L'un et l'autre ne regrettaient rien, et partageaient un instant la douce nostalgie de leurs encombrants compagnons à quatre pattes. Mais qui pouvait résister à la mode ? Eva déboucha la fine bouteille d'alcool, et servit ses deux amis.
   — Je suis curieuse de savoir ce que tu as choisi.
   — Moi aussi !
   — Veux-tu que nous nous montrions nos compagnons ?
   — Bien sûr ! Ma charmante maîtresse, que tu connais si bien, a refusé de m'en dire plus.
   Eva rapprocha sa chaise de Stuart et minauda, très fière de son acquisition, trouvant son idée la plus spirituelle au monde. Craignant soudain un incident regrettable, elle recula jusqu'à l'Eucalyptus en pot.
   — Je te présente ma petite Bianca !
   — Et moi, je te présente ma belle Sherka !
   Stuart abandonna son verre sur la table, et remonta lentement le bras gauche de sa chemise jusqu'au coude. Eva en fit de même avec son pull-overtech. Stuart ne comprit pas immédiatement ce dont il s'agissait. Son amie semblait simplement porter un très long bracelet. Puis il comprit, admiratif et craintif à la fois. Le bracelet se défit, se déroula avec lenteur, cercle après cercle. Eva, elle, s'émerveilla.
   — Qu'elle est mignonne ! C'est une gerbille ? Je peux la caresser ?
   — Bien sûr ! Ne fais pas de geste brusque, c'est tout.
   La petite souris tendit son nez rose palpitant vers cette géante inconnue dont la main s'avançait vers elle. Son bassin émergeant de la peau du poignet clairsemé de poils lui laissait peu de liberté de mouvement. Pourtant, elle saisit le doigt d'Eva avec ses seules minuscules pattes de devant. Stuart, lui, avança précautionneusement sa main droite. Sherka tendit sa tête, effleurant les doigts, par-dessous, par-dessus.
   — Comme elle est fine, c'est incroyable. J'adore sa couleur vert pomme.
   — C'est pas vraiment une vraie couleuvre pour la taille. Elle est inoffensive, la pauvre chérie. Ils ont rajouté un gène fluo, je crois. Bonjour Bianca ! J'en serais jalouse, dis donc ! Je vais lui chercher un morceau de fromage !
   — Non, laisse ! Elle a mangé il y a une heure. Elle a tendance à grossir, ce n'est pas bon pour elle.
   Eva se resservit de la main droite un verre de l'alcool de poire qu'elle avait ramené de France. Stuart lui indiqua l'animalerie et la clinique de la galerie marchande où il avait été opéré sous anesthésie locale. Il n'avait pas hésité longtemps, il avait eu immédiatement un coup de cœur pour Bianca.
   — Caligula ne te manque pas ?
   — Un peu. Mais qu'est-ce que tu voulais que j'en fasse ? Je voyage sans cesse. C'est une agence spécialisée qui passait le nourrir. Je ne suis même pas certain qu'il comprenait qui était réellement son propriétaire. Alors que Bianca, elle, me suit partout, elle est tellement pratique. Il existe tout une gamme d'aliments, de traitement pour qu'elle supporte l'avion ou la chaleur, le froid. Je lui ai même pris un gilet à sa taille. Mais ce n'est pas évident pour la vêtir. J'y ai renoncé.
   Stuart, le bras droit toujours tendu vers Eva, laissa Sherka s'enrouler lentement autour d'un de ses doigts, sa minuscule tête oscillant, cherchant avec sa langue à explorer le monde. Il remarqua alors avec amusement qu'elle portait une montre incrustée entre ses fines écailles. Il retrouvait bien son amie dans ce raffinement.
   — Il n'y a pas un problème ? Un serpent, ce n'est pas un animal à sang froid ? Comment peut-elle survivre avec toi ?
   — La vendeuse m'a tout expliqué. En fait, elle est à sang chaud, comme nous. On m'a dérivé une veine et une artère du bras, on les relie au bout de Sherka, et après, ils l'ont cousu sur moi. C'est très bien fait. Tu as vu, j'ai à peine une légère cicatrice ? Le seul inconvénient, c'est que je dois prendre un médicament une fois par semaine.
   — Pareil pour moi. Mais c'est remboursé par mon contrat d'assurance santé. Au titre d'anti-stress, je crois. Je n'ose te demander ce que j'ai en tête, Eva !
   — Vas-y ! On se connaît depuis longtemps…
   — Eh bien, disons, au lit, comment cela se passe ? Je n'aurais pas envie de passer la nuit avec une partenaire et son serpent qui me guette durant l'acte.
   — Arrête, tu te trompes ! Il faut juste bien les choisir, c'est tout. Mon dernier amant mensuel, la première fois où je l'ai entrepris, je ne lui ai rien dit, tu penses ! C'est toujours un plaisir de s'amuser un peu. Je venais juste de me faire opérer, et ma petite chérie était nerveuse. Je l'ai menacé, du genre si tu ne me contentes pas, Sherka va te mordre les fesses. Parce qu'entre filles, nous sommes solidaires. En même temps, il était Catho Dialoguiste. Alors tu vois, toute la légende, la pomme, le serpent, ça le faisait fantasmer. Crois-moi, il n'a pas arrêté de bander pendant deux heures.
   Stuart rassurait Bianca avec de tendres caresses sur son pelage bleuté.
   — En somme, tu t'es condamnée à ne plus coucher qu'avec des Catholiques !
   — Dans un sens, ce n'est pas grave. Après tout, ce sont des gens comme nous.
   — Je suis bien d'accord. Vieux jeu, mais sympathiques.
   Stuart finit son verre. Eva ayant posé ses bras sur la table, Sherka ondulait, approchant des raisins posés dans une coupelle. Il garda prudemment Bianca affolée en retrait sur l'accoudoir du fauteuil.
   Eva et Stuart se tournèrent vers le troisième ami, resté silencieux.
   — Et toi, Buzz ? Toujours à penser à ton boulot de courtier à la City ?
   — C'est vrai, tu n'as pas dit un mot depuis ton arrivée.
   — Notre ami ne perdrait pas son temps à s'occuper d'un petit compagnon. Il sait bien que cela ne lui rapporterait rien ! Tu as toujours été le plus intéressé de nous trois. Mais on t'aime bien quand même.
   Buzz leur sourit, renversa légèrement sa tête en arrière, puis ouvrit grand la bouche, sentant agréablement le miel. Son essaim personnel d'abeilles en jaillit, tournant un instant autour de la table, puis s'en allant butiner les fleurs du balcon.


FIN


© Gulzar Joby. Reproduit avec l'aimable autorisation de l'auteur.
 
 
 

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12/09/08