(Dés)agrégée des Lettres et nouvelliste, Léo Lamarche se consacre entièrement à l'écriture et à la littérature (plus ou moins) noire. Elle a écrit une trentaine de nouvelles éditées en revues et recueils collectifs, ainsi que sur Internet. Leçon de Ténèbres, recueil de nouvelles, est paru aux éditions Noir Délire en 2004 et un second recueil dédié à l'association "La Voix de l'enfant" est en ligne sur le site


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L'Ivresse des profondeurs & Temps fugitif
sur Le Rayon du Polar.



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La transversale de





l'évidence
Léo Lamarche


   

© Shiba -Chemicals - http://www.photographie-gothique.com/

« Les morts dépendent entièrement de notre fidélité. »
V. Jankélévitch
 
   Passé le péage, toujours tout droit. Les panneaux bleus égrènent les bornes : Brest 355, 302, 260… mon vieux slow remplit l'habitacle, Time takes a cigarette, puts it in your mouth… il a raison, Bowie… You pull on your finger, then another finger, then your cigarette… et je fais comme lui, grille clope sur clope tout au malaise de rouler comme ça, scotché au marquage hypnotique. Bandé du désir d'en finir : il suffirait de braquer à droite pour enfoncer le garde-fou, ou bien à gauche pour débouler à contresens. Comme ça, pour rien, d'instinct. You're a rock'n' roll suicide
   Mais pas avant d'avoir niqué la cible que je tiens en ligne de mire. Alors, je fonce vers mon but.

   Brest. Hôtel Terminus. Ma piaule est gaie comme un chiotte de station-service. En arrivant, j'allume le poste en haut du perchoir métallique, pose mon sac, me légume sur le pieu le temps de rouler un quatre-feuilles, zapper tranquille… Sur la énième, une poignée de marines battent la campagne de marécage en champ de riz pour débusquer la rivière Kwaï. Un peu comme moi, tiens. Qui ai erré, galéré, bavuré avant de loger mon type à cinq minutes d'ici. Dans une rue transversale. Il suffisait juste de regarder au-delà des apparences – car l'illusion est courbe, circonvolution, synapse, elle plie les faits, arrondit si bien le monde que c'est toujours elle qu'on a sous les yeux. Alors que l'évidence est transversale. Une corde tendue sur l'illusion, qu'il faut traverser d'Est en Ouest.
   Et pas à pas, sans balancier, je l'ai suivie, ma transversale. Pas vraiment rectiligne - Strasbourg, Nancy, Orléans, Laval, Rennes… toujours vers l'Ouest, pourtant. Avec, au bout, Michel Giraud, psychiatre, psychanalyste et psychothérapeute, diplômé de plein de trucs, ancien interne de mes deux, chef de clinique au Diable Vauvert… C'est bien lui, ce tout à l'ego débordant de suffisance jusqu'à dégouliner du téléphone : Demain, dix-neuf heûûres… À mon cabinêêêt, c'est celâââ, oûii.
   La voix d'un qui allait me tirer de là en moins de séances qu'il n'en faut pour le dire.
   Causait pour lui.

   N'empêche, avant d'échapper à leurs griffes, ils m'en ont fait baver grave, les psys. À commencer par l'interne du QHS, un dénommé Villard. Qui ne bavera plus jamais.
   Pareil, depuis que je cavale après Giraud, je n'ai mis la main que sur des casses couilles. Tiens, le blaireau de Strasbourg - un lacanien élevé sur pattes qui a couiné comme un goret. Moins que le barbu et la pétasse de Dijon - des freudiens nourris sous la mère qui avaient même fait des petits. Dommage pour les mômes. Le pompon à Maurice Giraud de Tours, sans école mais à la retraite. Et teigneux, avec ça, un vrai chantier ! Mais c'était pas le bon.
   Parce que le bon, je le tiens à pile deux rues d'ici. Dans une transversale… All the knives seems to lacerate your brain. Alors, plus la peine de me prendre la tête …seems to lacerate your brain. Demain j'arrête, je m'arrête … lacerate your brain. Déjà, les voix en moi bourdonnent en assourdi.


   15 : 07. Et merde ! Le rasoir dérape, la glace du lavabo me renvoie les dégâts. Qui perlent. Bon, pas de panique, suffit d'éponger et terminer le défrichage des joues, histoire de gommer toute cette virilité envahissante. L'important, c'est les yeux, où toute la vie passe et s'éteint.
   J'empoigne Sa trousse, répète un à un tous Ses gestes.
   À commencer par l'eye-liner, un seul coup de crayon si je peux - Ariane ne faisait qu'un trait, parfait d'un bord à l'autre de la paupière.
   Ensuite, le fard - "de l'intérieur vers l'extérieur, le pinceau, me disait-Elle. Pas trop chargé, sinon on ressemble à un mauvais Warholl". Je me foutais bien de Warholl et La buvais en double, Elle et son reflet, deux intimités réfractées pour moi seul… qui vivais pour des instants comme ça, retenant mon souffle à espérer qu'ils dureraient toujours !
   Au tour du mascara - qui m'a donné du cil à retordre au début, à finir en clown triste. Maintenant que j'ai chopé la technique, mon faux est chaque fois plus ressemblant.
   Et la cérémonie peut commencer.

   18 : 50. Gagné ! Des effluves d'Amsterdamer traînent dans la salle d'attente : l'homme n'est pas loin, fidèle à son tabac au goût d'enfance, devrait se faire psycha… Je perds le fil en cherchant mon buvard. Sûr de l'avoir fourré dans la poche gauche. Où j'ai bien pu… ?
   Autour de moi, tout se veut bon genre mais sue le tocard : le skaï s'écaille, les revues chic s'effilochent, les murs s'éraflent de merdes colorées - jolis cadres…
   Je finis par dénicher le dragon d'acide coincé dans la doublure. Un Blue Dragon, l'as des ace, t'éclate la tête, tout le reste en enfilade, du pur effet kiss-cool. Pas comme leurs foutus cachetons. Qui faisaient de mon Moi un calque aux contours flous. Fini, tout ça. Depuis, j'acido-speede et le speed, ça fait de toi un autre. Qui peut dépasser l'illusion, tracer la transversale de l'évidence. Vers l'Ouest.

   — Mada… euh… Monsieur Bataille ?
   Giraud s'offre dans l'encadrement d'une porte…
   — Oui.
   — Par ici, je vous prie. …
   qu'il referme sur nous.

   19 : 00. Un entretien préliminaire sur le divan ? Z'avez pas l'habitude ? Moi si. De me bagarrer chaque fois pour l'obtenir. Aujourd'hui, je profite de sa surprise et m'allonge aussi sec.
   Un vrai pro, le mec - juste cinq secondes de flottement, se demander à quoi je joue dans mes hardes destroy : homo, travelo, dingo, représentant en farces et attrapes ?
   Puis de m'ajuster un regard neutre, genre tout va bien, tout est normal. No matter what or who you have been… Et de s'affaler dans le fauteuil club.
   Je lisse les plis de ma - de Sa - jupe noire, tire le bas du pull angora, histoire qu'il ait vue sur les trous. Zut, mon collant s'éraille, des poils sortent de la faille. Immondes. Et je me dévisse la tête, pour mater en contre-plongée sa tronche de cake. Immonde aussi. Exclu, le face à face ! Impensable d'avoir sous le nez cette enflure en tweed-velours. Ma haine aurait vite balayé tout ça et je dois parler, laisser percer ce qui grouille sous la surface.
   Le Verbe défait chair…
   " Un quinze novembre. Il est lâché devant l’immeuble d'Ariane. La portière claque sur les derniers conseils du paternel qui file à son rancard super urgent.
   À chacun son truc pour échapper à l'enfer, Papa son job et Eddy ses week-ends avec sa sœur… 
"
   Respirer un grand coup après l'introdiction. Avant de laisser les mots aller leur vie.
   " Maman va mal. Depuis son dernier suicide, elle fait la gueule. Soit c'est d'avoir raté son coup, soit d'avoir failli ne pas le rater. Allez savoir !
   En attendant, lourd, lourd ! Eddy vit dans la peur. Trouille de la nuit roulette russe. Angoisse de s'endormir, rater l'alerte - Valium, rasoir ou corde à linge ? Que le souffle de Maman lui échappe pour s’éteindre enfin...
 "
  — Oui ? susurre Giraud, ferré.
   Son corps part vers l'avant, le cuir grince. Je parie qu'il prend la pose, rien que pour les murs : bien droit, les doigts croisés, le regard inspiré par le papier peint.
  
— Je sais : j'ai dit "enfin".
  
— Que recouvre cette crainte, à votre avis ?
   Autant y aller franco et lui donner ce qu'il veut. Je balance tout à trac :
   " Mais qu'elle crève, voyons ! Qu'elle débarrasse une bonne fois ! L'angoisse est désir transversal qui le pousse à suivre ses insomnies de pièce en pièce, camouflé d'ombre. Pour jaillir pile au bon moment : "Je t'ai eue ! Maintenant, tu lâches ça, fini les simagrées et au dodo. "
  
Délires obscènes, mise en scène merdique, vieille actrice flippée. "
   Vite, j'enchaîne car s'il commence à m'interrompre, je n'aurai jamais le temps de finir. De le finir.
   " Cité des Lilas. Dès le hall, Ed cesse de ramer à l'envers, même si l’ascenseur est en panne et le petit dèje pèse sur le cœur. Parce que… Ça paraît simple, comme ça, de dire au revoir NORMALEMENT à son fils, genre "À dimanche, Eddy, amuse-toi bien." Trop simple pour elle ! Qui l'a serré à l'étouffer avec un "Tu sais, on ne se reverra peut-être pas…" glissé dans un soupir. Les boules ! Eddy s’est arraché la haine au ventre, ça a commencé à grouiller tout au fond, se battre, ramper vers l’extérieur, s’agripper aux parois lisses de la nausée.
   D'ici le septième, l’escalier va tout faire descendre.
   Et le programme : ARIANE, Ariane, encore Ariane. Des blagues, des fous rires, des câlins, même si… ben… il est un peu grand. Vers Elle, il kiffe ; avec un seul désir : ne jamais la quitter. Qui pourrait bien se réaliser, maintenant qu'Ariane a quitté Claude et que leur
"procédure" ressemble aux rounds d'un match dégueu où faut faire cracher à l'autre son protège-dents.
   Pourtant, Claude, c'est l'homme qu'on voudrait être plus tard. Quand on sera balèze et musclé. Qu'on marchera comme un grand fauve avec ce regard-là… Et vraiment fort ! des bourrades à lui couper le souffle, à le couvrir de bleus. Longtemps, le môme a pris plaisir à les regarder virer au jaune avant de se résorber. Histoire de se rappeler qu'il existait en vrai, pas seulement punching-ball des délires de sa mère.
   Enfin le palier, Ed frappe son code. Cinq puis deux. L'accès direct à la quatrième dimension : un sourire craquant, des traits fins à la Bowie, un joli corps frêle qu’il serre très fort dans une rafale de bisous.
   Pas aujourd'hui. Ariane a-t-elle oublié le rite ?
   Ed passe à la sonnette, s'acharne. Toujours rien, que la vibration des basses étouffées par la porte. Il sort ses clés du sac à dos. Dure dure, la nouvelle serrure. Que de secondes perdues à triturer là-dedans comme un con !
 "

   19 : 11. Une fissure du plafond s'écaille. L'autre se gratte : Ariane, Claude, la cité, le petit frère, ça lui dit quelque chose. Du pénible qui le démange, l'agite à en frapper l'accoudoir du tuyau de pipe. Il pue l'Amsterdamer d'ici. Exactement comme chez Ariane, les derniers mois.
  
— Et vous… enfin "Eddy" a ouvert ?
   Nous tenons tous deux au fil ténu des mots - pas pour les mêmes raisons.
   " L’odeur, d’abord. Du pourri fade bien écœurant. Comme la viande du chat oubliée au frigo, ou un vieux rot sur fond de caca. Bowie à fond les baffles.
   Le couloir paraît crade. Juste une impression due aux bibelots renversés, au tapis en bataille.

  
— Ariane ?… Qu'est-ce que c'est que ce bordel ? T'es où ? … Ariane ?
   Partir sans lui, chaîne allumée, Ziggy Stardust en boucle ?
   En attendant, ça renifle sévère. Insupportable. À en foncer vomir aux cabinets.
   Salle de bains, trou d’horreur. Ariane gît par terre, aussi laide qu'une poupée brisée. Du sein au ventre, deux blessures sales laissent échapper des bulles graisseuses sur chairs rosées. Autour, la laine du pull s'est blindée de sombre.
   NON !

   Eddy se sent partir en vrille, un bruit de chasse d'eau dans les oreilles, lutte sans oser approcher de ce corps bouche ouverte dans un cri muet.
   NON ! Se cramponne au mur pour sortir de là.
   RÉAGIR ! FAIRE QUELQUE CHOSE !
   Le couloir tangue comme un chalut par gros temps. Jusqu'au seuil du salon.
   NON, C'EST PAS POSSIBLE !
   Où chaque détail va lui exploser la tête en flashes de cauchemar. À vie.
 "

   Là, je laisse un blanc, que les précédents ont tamponné de mots à gerber. Comme ce Giraud de Troyes - le faux-cul aux lunettes rondes qui devait se prendre pour John Lennon. Paraît que j'étais justement venu le voir pour m'éviter le "à vie". C'est çui qui dit qui y est !
   Celui-ci ne bronche pas. Parce qu'il sait. Parce que c'est mon Giraud.
   " Y'a quelque chose dans le fauteuil. Avec le corps de Claude. Une bouillie pend, retenue par un morceau de peau chevelue. Zoom avant, une carabine au ras du sol, dessous, un papier chiffonné. Plus haut, une mâchoire inférieure. Presque intacte. Comme un clin de l'œil gauche éclaté. Comme un ricanement sombre : " Tu vois, je l'ai fait, j’ai tué Ariane ! " Une pure hallu. À vous faire basculer, conscience la première, dans un trou noir.

   19 : 18. Étalé sur le kilim du divan, je relève la tête, attrape un regard anxieux. Il sait que je sais !
   Un joli plan, n'empêche : on tire les ficelles, les pantins se flinguent, on n'a pas bougé de son cabinet, ni vu ni connu j't'embrouille…
   Ses yeux obliquent vers le réveil. Il me doit mes trente minutes, j'en fais ce que je veux, monter la pression par exemple… Alors je chantonne … and the clock waits patiently on your song

   19 : 24. Le cuir crie. Un ongle griffe l'accoudoir. Le pied martèle l'impatience. Le parquet grince.
   … Don't let the sun blast your shadow
   Plus que cinq minutes. J'enchaîne.
   " Don't let the sun blast your shadow… Zicmu à flots, remugle d'enfer, Eddy sort du coltar pour voir que c'était pas un cauchemar… mais l'évidence, en vision transversale, d'un corps sans tête… presque sans tête.
   Roulé en boule dans le kit sanglant, Ed égosille son agonie plus fort que Ziggy dans les baffles. Comment naître à la mort ? … Avant de ramper vers le téléphone.
   Extérieur nuit, des plombes plus tard. Eddy marche au hasard. Une vraie fugue jusqu’au bout du monde, là où la terre est plate, où on bascule dans le rien. Il sample
"C’est pas vrai, c’est pas vrai, pas vrai, pas vrai, pas vrai…" sur Rock'n'roll Suicide.
   On le rattrape, on le ramène et l'enferme. Il ne capte plus ce qu'il entend. Déjà raide d'une overdose de néant. "

   19 : 29. Bien. Un mouvement lourd pour se désencastrer du siège et passer au bureau, me rappelant à l'horaire. Ce sera tout pour aujourd’hui. Un ton à m'envoyer me faire voir l'En-dessous-de-tout-moi ailleurs. Trop tard, mon chou ! Et bien trop simple de t'en tirer comme ça. Je suppose que… Je sens que tu nous compares, à me regarder comme un crachat sur un trottoir. Tu te dis qu'Elle au moins était vivante, et belle à nous rendre cinglés. Qu'Elle avait tout, que j'étais fou d'Elle. Que c'est moi qu'aurais dû y passer. …protocole d'une thérapieséances bihebdomadaires… Vas-y, avoue que tu me trouves minable, comme un faussaire sorti du trou. Que tout ce noir me rend encore plus maigre. Moche et chelou avec ces fringues tachées, trouées, usées de quinze ans d'absence. T'as raison ! Nous pourrions commencer… Mais c'est que tu t'accroches, pervers ! Les… voyons, quel jour êtes-vous disponible ? Elle te plaît, ma parano cathartique, hein ? Disons les lundi, jeu… Les deux autres t'ont pas suffi ? Quant aux honoraires… Putain, cent euros le coup ! ta main se tend, poilue jusqu'aux dernières phalanges, l'alliance en bave pour briller. Ces mains qui se sont posées sur Elle... un éventuel accompagnement thérapeutique, si… Si tu crois que je t'ai attendu ! J'en ai tellement pris, des médocs, qu'on va me recycler à La Hague ! Mais c'est fini, tout ça !
   J'attrape ma veste - Sa veste - pour tuer le temps. Défais les attaches intérieures.
   Je te fixe à attendre que tu la boucles.
   Je t'ai cherché, tu sais, attendu, désiré toutes ces années… Maintenant je te tiens. Allez, regarde-moi bien dans les yeux, te laisse pas distraire par l'éraflure au menton… là… c'est ça… remonte doucement le fil qui me lie à Ariane, la diagonale des iris clairs, limite du transparent… Tu te troubles. Déjà ta voix mollit sous moi comme un crawl en eau tiède. Puis s'éteint.
   Alors, j'achève.
   " Dix-sept novembre. Le juge a signé le permis d’inhumer, l’enquête conclut à l'homicide par consentement mutuel. Suicide altruiste, comme ils disent : Claude flingue Ariane pour rien laisser derrière, et lui après.
   Dur à avaler, non ?
Surtout quand on sait qui est derrière tout ça. Tes yeux m'échappent, se reflètent sur le Sig Sauer. Effroi métallique. Faut faire gaffe à ce qu'on écrit, Giraud ! " Trois coups claquent pour mémoire, abdomen, poitrine et mâchoire. Des convulsions, des tressaillements, plus rien.
   Je suis les arabesques du sang sur le tapis. Vers l'agenda qui dégueule ses papiers tout autour…
   Bordel, l'écriture !

   L'évidence est transversale, je l'ai toujours su à surfer sur sa lame - qui m'apprend, en réarmant le P230, que ce Giraud-là n'est pas le bon. Lignes anguleuses et lettres pointues en tracé d'électrode, rien des boursouflures maniérées qu'offrait le billet par terre, à côté du corps de Claude. Disant que c'est pas parce qu'il s'est tiré une patiente qu'un psy va se la taper à vie - et pire, endosser un fœtus ! Pas question, ma jolie, on ne piège pas son Giraud comme ça ! Pis que si Ariane l'emmerde, il sait comment y faire vu qu'il a le mari en thérapie, que Claude est borderline voire ébranlé du bulbe, un vrai flacon de nitro à ne pas trop secouer…
   J'ai lu, relu, photographié l'ensemble en mémoire vive. Avant de bouffer le papier pour DEVENIR ma vengeance. Au même moment, un vague râle gargouillis sorti de la salle de bains passait sous les accords du slow. Peut-être qu'Ariane… mais je n'ai pas bougé. Juste décidé de tuer M.Giraud. Avec un "M" comme Max, Marcel, Martin, Maurice, Michel, Mathieu…

   19 : 40. L'orage perce rouge vif sous des nuages plombés, comme un hématome mal soigné. Il fait lourd à crever, mais je boutonne tout, remonte le col du tailleur, plonge le nez dedans jusqu'au parking. Et Son parfum, Femme de Rochas, juste un éclair fragile qui s'évanouit.
   C'est pas tout ça, mais j'ai à faire ! Je m'arrache, sono à fond. You're too old to lose it, too young to choose it… Remontée plein Ouest, vers Caen. Un psycho-truc qui pue le toc new-age. Je descends la vitre en l'imaginant d'ici : cabinet zen-bambou-futon, il sera pieds nus, en jean et coupe à la Jagger comme le Marc Giraud d'avant-hier…

   20 : 36. Je me penche pour vérifier l'adresse, Maxime Giraud-Delmarre, 14 rue Rocroix-Saint-Émile et lis le menu dans la foulée : Psychothérapies intégratives - programmation neuro-linguistique, thérapie biosystémique, réflexologie positive réalisant que ça pourrait être le bon. Flash. Une décapotable troue l'ombre, s'enfle dans le rétro. Aubergine, couleur corbillard. Un vieux beau tient le volant et une mémé la place du mort. Tous deux raides immobiles, sauf leurs cheveux blancs dans le vent. Quand ils me dépassent, j'avise le crâne de la vieille sous le poil rare et bleuté.
   C'est pas ça le plus curieux : leurs lèvres bougent à peine, mais j'entends qu'ils fredonnent You're not alone, just turn on with me
   Alors, je les reconnais : c'est la Faucheuse et son chauffeur ! Un signe, enfin. Que mon Giraud m'attend bien au bout de l'A 81.

  
FIN
 
© éditions Baleine, Le Seuil, 2002. Reproduit avec l'aimable autorisation de l'auteur et de l'éditeur.

La Transversale de l'évidence a été publié une première fois in "Les Affolés" (sous la direction de Bénédicte Heim) chez Baleine/Le Seuil, en septembre 2002.

Nouvelles

08/03/06