La nouvelle


   Mechita adorait regarder le lac assise sur la grande pierre tout en caressant l'eau de ses pieds nus. Elle jouait à asperger les canards qui glissaient comme par magie en ramant avec leurs petites pattes invisibles sous l'eau. Soudain l'un d'eux plongeait la tête, puis un autre, plus loin. Et la fillette souriait. Elle souriait toujours.
   À côté d'elle, Canica avait apporté un os et grattait la terre de ses griffes boueuses. Derrière elle, Capota la regardait avec l'envie de jouer. Les chiens passaient leur temps à jouer. Ils s'enchevêtraient dans de fausses luttes où ils faisaient semblant de se mordre, museau contre museau. Mechita savait que c'était pour de faux parce qu'ils jouaient en souriant ; et souvent elle se joignait à leurs cabrioles.
   Depuis la fenêtre de la cuisine, maman Samanta regardait la scène avec un sourire triste.
   Amarrés à un petit ponton, deux canots à la peinture délavée se balançaient au rythme des vagues qui baignaient la rive. Vers la droite, le lac se rétrécissait jusqu'à son affluent qui se perdait parmi les oliviers sauvages ; sur la gauche, il s'écoulait par un canal escarpé que l'eau avait creusé dans le flanc de la colline pour suivre son cours jusqu'à la vallée. Le déversoir, très pentu, était traversé par une passerelle en bois, et quelques mètres plus bas, une vieille turbine hydraulique fournissait un peu d'électricité pour la consommation domestique.
   Mechita avait cessé de jouer et se dirigeait vers la maison avec un chien sous le bras.
   — Maman, Capota est déchargé.
   La mère se sécha les mains sur son tablier.
   — Hé, Mechi, tu ne peux pas laisser les animaux allumés toute la journée.
   — Les canards ne s'arrêtent jamais, dit la fillette.
   — Les canards se rechargent tout seuls, ma fille. Ils se mettent dans le courant et se rechargent grâce à une petite roue qu'ils ont sous le ventre.
   La fillette se retourna et resta perplexe, regardant les canards au loin, la bouche entre-ouverte.
   Samanta ouvrit une petite porte dissimulée dans le dos poilu de Capota et tira un fin et long câble qu'elle brancha sur la prise de courant du mur.
   — Nous allons le recharger et avec un peu de chance, peut-être aurons-nous aussi une mise à jour.
   — Je peux emmener Pimpi ? demanda la fillette.
   — Oui. Appelle-le fort pour qu'il se remette en marche et vienne.
   — Pimpi ! Pimpi ! Allons jouer !
   Le gros chat gris sortit de la chambre de la fillette d'une marche pesante et somnolente. Canica remua la queue et tous trois sortirent dans le parc.
   — Ne t'approche pas de la passerelle, lui cria sa mère depuis la porte.
   Mechita fit un signe de la main, sans se retourner, et partit en courant avec son chien, son chat et sa robe de jeu rose.

   La maison du lac était simple et belle. Elle avait un épais toit en paille de vinyle duquel dépassaient les antennes, deux chambres avec de larges fenêtres qui donnaient sur l'avant, et une grande salle de séjour prolongée par la cuisine. Un large auvent abritait la sortie sur le parc, à son ombre on avait disposé des fauteuils en bois rustique et une table basse dans le même style.
   L'après-midi finissait paisiblement quand Pedro émergea d'entre les oliviers, zigzagant à grande vitesse, debout sur la plate-forme de son Jet-ski, fermement cramponné aux commandes et le corps légèrement incliné vers l'avant comme un skieur.
   Il prit le chemin le plus court, suspendu au ras du lac, évitant les canards et dessinant un doux sillage sur la surface du lac. Il laissa le véhicule sous l'auvent, appuyé contre le mur, et salua la fillette d'un baiser.
   — Qu'apportes-tu là ? demanda Mechita en voyant l'énorme boîte que Pedro était en train de détacher du porte bagage.
   — C'est pour toi, mais tu ne dois l'ouvrir que plus tard.
   — Pourquoi ?
   — Parce que, premièrement, on doit la brancher un moment.
   — Mais qu'est-ce que c'est ?
   — Je ne te le dirai pas.
   Pedro entra dans la maison avec la fillette voltigeant autour de lui.
   — Dis-moi par quelle lettre ça commence.
   — Je vais juste te donner une piste : « arrête de voltiger autour de moi comme… une nuée de papillons ».
   L'indication ne servit à rien et il fut difficile d'obtenir que Mechita retournât dans le parc.


   Maman Samanta salua Pedro d'un sourire et d'un reproche.
   — De nouveau par ici ?
   — C'est la seule chose dont j'ai envie chaque fois que je commence à m'ennuyer de toi.
   Elle l'ignora, un peu gênée.
   — Allez, branche ces papillons, dit-elle.
   Pedro posa la boîte sur la table, extirpa un câble de l'un des côtés, tout en ne déchirant rien de plus qu'un petit morceau de l'emballage, et le connecta à la prise de courant du mur. Puis il s'assit et croisa les jambes. Samanta se retira vers le plan de travail de la cuisine en prévision de l'interrogatoire.
   — Comment vas-tu ? dit-il après un long silence.
   — Bien. Tu veux un café ?
   — Oui, s'il te plaît ; si avec cela j'obtiens que nous restions un moment assis à discuter.
   — Je ne veux pas parler de cela. Tu le sais bien.
   — Moi je n'ai parlé de rien, je t'ai juste demandé – Pedro appuya la question pour la replacer – : Comment vas-tu ?
   Elle ne répondit pas immédiatement et accéléra ses préparatifs dans la cuisine. Elle fit du bruit avec les tasses, ouvrit les portes des placards, sortit le sucre, arrangea les petites cuillères. Puis elle s'arrêta un instant, sécha ses larmes du dos de la main, expira rapidement, prit le plateau et, ainsi recomposée, emmena le tout jusqu'à la table.
   — Bien, dit-elle. Je vais bien.
   Ils discutèrent un moment sur le mode décontracté, simulant un enthousiasme pour des sujets qui n'intéressaient ni l'un ni l'autre. Lui, se mordant la langue. Elle, souhaitant qu'il la retienne.
   Venant de la boîte, un bruit de battements d'ailes qui allait croissant interrompit la farce. Pedro enleva l'emballage et révéla un récipient cubique en verre rempli de papillons de toutes les couleurs qui s'agitaient et s'entrechoquaient à cause du manque de place.
   — Avec ce bouton on ouvre la porte et ils sortent, expliqua Pedro. Avec cet autre bouton, ils reviennent dans la boîte. S'ils se déchargent ils reviennent seuls. Une fois dans la boîte, tu la branches et ils se rechargent tous. Avec ce filet, la petite jouera à les chasser.
   — Comme c'est beau ! dit Samanta. Combien y en a-t-il ?
   — Quatre-vingt-dix-sept.
   Samanta le regarda, incrédule. Pedro fit pivoter la boîte et lut tout en soulignant du doigt :
   — « Contient quatre-vingt-dix-sept papillons ». Je suppose qu'ainsi ils paraissent plus naturels.

   Depuis les trois dernières décennies, un mouvement extrémiste nommé Technorenaissantisme luttait pour reproduire la nature telle qu'elle était, dans tous ses détails. Cent ou cinquante étaient des nombres qui convenaient à l'homme, et devaient apparaître avec la même fréquence que n'importe quel autre dans les systèmes naturels reproduits. Ainsi, quatre-vingt-dix-sept papillons, c'était bien.
   — Maintenant, je passe mon temps à regarder Mechita courir dans le parc à chasser les papillons toute la journée, dit Samanta qui s'était approchée de la fenêtre et observait comment la fillette, agenouillée au bord du lac et soutenant un long bâton qu'elle arrivait à peine à contrôler, harcelait un canard coincé entre les pilotis du ponton pour lui mettre les pattes en l'air.
   Pedro s'approcha de Samanta et tous deux observèrent en silence les péripéties de Mechita.
   — Comment ça se passe avec la petite ?
   Elle observa un long silence et ses yeux se remplirent de larmes.
   — Elle est merveilleuse, balbutia-t-elle d'une voix cassée. Puis elle finit par éclater en de véritables sanglots qu'elle ne pouvait plus contenir.
   Pedro la prit dans ses bras. Elle se couvrit le visage de ses deux mains et s'appuya sur la poitrine du garçon.
   Le jeune homme la caressa un long moment. Puis il rompit le silence.
   — Ne continue pas ainsi, mon amour. Ce n'est pas bon pour toi.
   Elle ne répondit pas.
   — Je veux revenir, continua-t-il. Cela je ne peux plus le supporter. Je m'ennuie de toi à chaque instant. Crois-tu que ça été facile pour moi ? Je veux revenir.
   Samanta nia de la tête sans savoir comment justifier son refus.
   — Je ne suis pas prête.
   — Six mois ont passé, mon amour.
   — Pour le monde six mois ont passé. Moi je suis restée à la minute zéro. J'ai survécu grâce à la petite.
   — Laisse-moi t'aider. Moi aussi je veux t'aider. Laisse-moi revenir.
   Samanta se détacha doucement de Pedro, fit quelques pas et revint se plonger dans ses ustensiles de cuisine.
   — Je dois préparer le dîner.
   — Vas-tu m'inviter ?
   — J'avais pensé que non.
   Il s'approcha, la prit par les épaules et la fit doucement se retourner.
   — Je t'aime, dit-il, avec un regard intense et humide.
   Samanta ne répondit pas.
   L'homme lui caressa la joue et, sans dire un mot, fit demi-tour et se dirigea vers la porte. Une fois là, il fit le geste du clown qui se rappelle quelque chose, les deux doigts montrant le plafond.
   — J'ai failli oublier.
   Il revint vers la table, appuya sur le bouton de la boîte en verre et libéra les papillons.
   Soudainement, la cuisine s'emplit de vie et de couleur.
   — Papillons ! Papillons ! Cria-t-il, sautillant comme un enfant. À la chasse aux papillons !
   La femme dénoua le nœud dans sa gorge d'un rire haché.
   Un à un, les petits malins trouvèrent la sortie vers le parc et derrière eux sortit Pedro avec son filet.
   — À la chasse aux papillons ! À la chasse aux papillons !
   Il ne tarda pas à passer le relais à Mechita qui sortit galopant derrière les bestioles. Ensuite il remonta sur son Jet-ski et partit.
   — Pierrot ! Cria Samanta depuis la porte. Demain je ferai des beignets…
   L'homme leva un pouce de loin et se perdit au milieu des oliviers.

   Les dernières lueurs du jour teintaient d'argent le paysage. Avec la nuit naissante, la maison du lac commençait à exsuder une mélancolie habillée de lilas et de violacés. Les lampadaires du parc étaient déjà allumés, attirant de minuscules hordes d'insectes volants. Ignorante de la tristesse ambiante et des événements du passé récent, Mechita continuait à courir derrière les papillons. De temps en temps, elle rentrait à la maison pour mettre sa capture dans la boîte en verre. Mais cela faisait longtemps qu'elle n'entrait plus, et maman Samanta sortit dans le parc pour voir ce que la fillette faisait.
   Avec effroi, Samanta la vit sur la passerelle, appuyée sur la rambarde, le torse suspendu dans le vide, essayant d'attraper un papillon.
   — Mechi ! Non ! cria la mère.
   La fillette resta pétrifiée par le cri, debout au milieu du pont, le filet à la main. Samanta partit en courant à sa rencontre.
   — Reste tranquille, maman va arriver.
   Une fois près d'elle, elle la serra très fort dans ses bras.
   — Mechita, ne reviens jamais sur ce pont. Jamais.
   Et là, avec la brise battant ses cheveux, et l'obscurité hostile de la nuit, Samanta ferma les yeux et revécut toute la tragédie. Sa fille bien aimée disparaissant derrière la rambarde, tombant la tête la première dans le torrent. La course désespérée dans son canot de secours, et l'horreur de la trouver dans cet état, encastrée dans les pales de la turbine avec son petit corps quasiment partagé en deux et cette sève vermillon jaillissant de ses entrailles pour être emportée par les tourbillons des rapides. Et ses yeux, glacés et ouverts, regardant le ciel pour toujours depuis le fond de l'eau.
   Et maman Samanta pleura amèrement sur cette nuit-là, au milieu du pont, serrée tout contre Mechita, se rappelant la mort absurde de sa petite fille entre les mâchoires du générateur. La fillette avait alors six ans et sa vie ne put aller plus loin. Et la vie de Samanta elle aussi s'était arrêtée à cet instant-là.

   Maman Samanta éteignit la lumière de la salle à manger. Dans sa chambre, Mechita jouait avec ses poupées.
   — Tu t'es lavé les mains ? demanda la mère.
   — Les mains et la figure et les dents ? demanda la fillette.
   — Oui.
   — Non.
   — Eh bien, qu'attends-tu ? Il est déjà tard, fillette.
   Durant quelques minutes, maman Samanta entendit l'eau couler dans la salle de bains. Ensuite la fillette sortit avec un peu de dentifrice sur une joue.
   — Ça y est, dit-elle.
   Maman Samanta sourit et lui nettoya le visage. Elle l'emmena jusqu'à sa chambre, lui ôta ses vêtements et ses chaussures, lui mit une chemise de nuit blanche avec des petites fleurs rouges dans laquelle il fut difficile de faire passer la tête. Elle la mit au lit et la borda. Elle alluma la veilleuse, éteignit la grande lumière et tira le rideau pour laisser entrer le clair de lune.
   — Maintenant je vais dormir ?
   — Oui, mon amour.
   — Et je vais rêver ?
   — Oui, mon amour.
   — Et à quoi veux-tu que je rêve ?
   Maman Samanta s'agenouilla près du lit et caressa ses cheveux bouclés.
   — Je veux que tu rêves aux anges.
   Mechita sourit, tourna la tête et regarda par la fenêtre.
   — Bonne nuit, maman.
   — Bonne nuit, mon amour.
   Mechita ferma les yeux et s'endormit. Maman Samanta la regarda avec tendresse durant quelques secondes. Puis, comme sortant d'un rêve, elle plongea ses mains sous les couvertures, fouilla dans le corps de la fillette et d'un endroit de son dos sortit un fin câble de couleur carmin qu'elle brancha rapidement.
   Samanta imaginait qu'un matin, quelque chose de magique emporterait ces câbles, et aussi que la fillette pourrait rêver. Alors, il n'y aurait plus de différences, et tout serait comme avant. Et tous trois seraient de nouveau une famille, ils joueraient avec les chiens, se promèneraient en bateau sur le lac, parleraient tout simplement de la vie et joueraient à imaginer le futur. Et les funestes évènements du passé seraient oubliés. Si seulement elle pouvait rêver…
   Maman Samanta éteignit la veilleuse, appuya sa joue contre le visage inerte de la poupée et resta là, comme toutes les nuits, caressant ses cheveux blonds, regardant les dessins de la lune contre le mur des poupées, et répétant à voix basse son inutile litanie :
   « Oui, mon amour…rêve. S'il te plaît… rêve. »


FIN


© Cristian J. Caravello, 2014. Reproduit avec l'aimable autorisation de l'auteur. Titre original : La niña sin sueños (Axxón 254, Mai 2014). Traduit de l'espagnol (Argentine) par Jean-Claude Parat. L'illustration est © Guillermo Vidal.

 
 

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19/07/14