Jonathan Harker, est né le 30 juillet 1923 à Galway (République d'Irlande). Sourd-muet de naissance, il est d'abord surveillant en 1945 dans une école spécialisée : le Tulip Home, puis y devient enseignant et finit par en prendre la direction en 1958. Toute sa vie, il s'est donc occupé de ceux qui souffraient du même handicap que lui-même.
Ayant pris sa retraite, Jonathan Harker est venu vivre en Bourgogne à partir de 1987. Il écrit depuis l'âge de vingt-cinq ans, mais n'a jamais été publié dans son pays, sans doute à cause de l'audace de certains de ses ouvrages. En effet, il a appris à considérer Dieu comme « une réalité en-dehors de toute forme de superstition, dégagée du merveilleux comme du mensonge ». C'est pourquoi ses sujets, romanesques et philosophiques à la fois, ainsi que la vision de l'au-delà qu'il présente dans l'une de ses meilleures nouvelles : le Rivage noir (The Shore In The Darkness), peuvent être considérés comme de passionnantes curiosités littéraires.
Jonathan Harker est décédé le 6 août 2001.

Note : Les ayant droits de Jonathan Harker n'ont pas jugé bon de nous procurer une photo...
 

  

  TEXTES ET OUVRAGES PARUS
 
Nouvelles :
- le Rivage noir (The Shore In The Darkness) publié dans la Nouvelle Plume n° 9
- l'Héritage ancestral (The Ancestors' Legacy) publié dans COUP DE PLUME "spécial vampires" n°18
 
OUVRAGES À PARAÎTRE
 
Romans :
- Yechoua, l'enfant miracle (Yeshuah Wonder Child)
- Viens, Emmanuel (Emmanuel, Reach For Us)
- la République de la Croix (The Holy Cross Power)
 
Essais :
- Tant de silences à écouter (Listening To So Much Silences)
 

 

Note du Traducteur

Dans ce texte, J. Harker semble se moquer des multiples difficultés dont a souffert son établissement d'enseignement pour jeunes sourds dans l'Irlande jadis très puritaine. Il joue ainsi avec les accusations mensongères et les superstitions du pays.

Thierry Rollet

 



Photos et bio/biblios Par titre Par auteur Par thème
La petite possédée
Jonathan Harker

À l’attention de :
Monsieur Winslow McReady,
Directeur du Tulip Home,
établissement d’enseignement pour jeunes sourds et muets,
Galway – République d’Irlande

Dublin, ce 9 novembre 1966

 
    MONSIEUR le Directeur du Tulip Home,
 
    Je vous jure sur mon honneur que je vous attaquerai en justice très bientôt – moi-même, Herkimer Nutley, psychologue irlandais, honorablement connu, respectueux des traditions séculaires de notre pays et ardent défenseur de sa morale sociale et religieuse.
    Nous autres, les vrais citoyens de l’Irlande républicaine et fidèles très actifs de l’église catholique romaine, nous avons passé des années à moraliser notre pays. Je commence, pour ma part, à entretenir de fructueux contacts avec les Irlandais émigrés aux États-Unis d’Amérique et jusqu’en Nouvelle-Zélande, c’est pourquoi vos soi-disant relations émanant de ces mêmes pays ne m’impressionnent absolument pas. D’ailleurs, quelque chose me dit que je vais bientôt gagner beaucoup d'argent grâce à vous et que vous en serez bientôt réduit, non seulement à m’enrichir de quelques dommages et intérêt sonnants et trébuchants, mais encore – et surtout ! – à me présenter des excuses publiques, ainsi que doit le faire toute personne malhonnête ou immorale contrainte par voie de justice à reconnaître ses torts.
    Pourquoi faites-vous cette tête-là ? Car je l’imagine sans peine. Vous croyez peut-être que je divague, que je lance des menaces en l’air ? Eh bien, si vous êtes aussi inconscient que vous en avez toujours l’air, vous en serez pour vos frais, au sens propre comme au figuré !
    En ce moment, j’ai pour patiente Mildred O’Connor, la fille unique d'un couple d’Américains très riches et très influents. Le père fait souvent la pluie et le beau temps à Wall Street et la mère a conservé beaucoup d’amies très influentes au sein de la congrégation des Sœurs du Petit Matin. Comme vous êtes payé pour le savoir, il s’agit d’une société très écoutée au sein de l’église catholique, du fait des très nombreuses obligations que celle-ci peut lui avoir conservées.
    À mon humble avis, les Sœurs du Petit Matin pourraient amplement suffire à bouter hors de notre pays une école aussi peu digne et, disons le mot, aussi dépravée que la vôtre. Mais non : elles restent honnêtes et charitables. Elles ne veulent ni votre ruine ni votre disparition, seulement que votre établissement fasse preuve de l’humilité et du bon sens nécessaire à la poursuite de sa mission, suffisamment noble, certes, pour être saluée : l’instruction des jeunes sourds et muets. À condition toutefois que ladite instruction, au sens pratique du terme, se double, comme il se doit, de l’instruction morale qui, elle, fait cruellement défaut à l’enseignement – donc, à la formation – des maîtres du Tulip Home.
    N’ayant pas la prétention, quoique fidèle catholique, d’égaler ces dames en sainteté, j’aurai, pour ma part, beaucoup moins de scrupules : j’obtiendrai, comme je vous l’ai signifié, la fermeture pure et simple de votre établissement, la moindre des accusations que je puisse porter contre lui n’étant pas les dramatiques insuffisances pédagogiques dont il a toujours fait preuve vis-à-vis de ses malheureux élèves, inscrits sur ses listes par des parents soit complètement inconscients, soit trompés par vos fallacieuses manœuvres publicitaires.
    Ce que je viens d’écrire, je vous l’ai déjà signifié de vive voix, deux semaines plus tôt. Pourquoi alors m’avez-vous regardé comme si j’étais fou ? Ça vous semble bizarre qu'une jeune fille sourde de naissance ait beaucoup plus besoin d'un analyste que de prétendus maîtres de langues ou de sciences ?
    Apprenez donc pour votre gouverne, Monsieur le Directeur du Tulip Home, que Mrs Annabella O’Connor, mère de Mildred, s'est émue auprès de moi – et des autorités – des mœurs pour le moins scandaleuses que vous encouragez dans votre établissement. Je ne citerai que cette intolérable mixité que vous avez instituée dès la fondation du Tulip Home en 1945. Certes, la famille de Mildred a pu, un an auparavant, être influencée non seulement par la publicité fallacieuse et les parents inconscients auxquels je faisais allusion plus haut, sans oublier le fait que notre malheureux pays est, hélas, peu équipé en écoles spécialisées pour les sourds et muets. Vous avez su profiter de cette déplorable carence pour offrir aux familles ainsi éprouvées et désorientées des services aussi douteux que ruineux. C’est très habile de votre part. Malheureusement pour vous, vous trouvez maintenant sur votre chemin un homme de science épris de morale et de justice, qui s’est juré de détruire votre œuvre malfaisante, combattant ainsi et l’immoralité et l’irresponsabilité.
    Je me doute que vous n’êtes en rien convaincu par mes arguments. Laissez-moi donc vous apporter quelques informations supplémentaires.
    Il se trouve que, dans la nuit du 30 avril dernier, la jeune Mildred O’Connor s'est réveillée en hurlant, épouvantée, parce qu'elle avait rêvé que l’un de ses camarades masculins abusait d’elle. Votre surveillant, Mr Jonathan Harker, a reconnu le fait et s’est justifié en parlant de cauchemar. Mildred, quant à elle, a fait appel à sa bonté naturelle, très remarquable pour son jeune âge, en parlant d’une intervention de ces fées qui, selon une légende populaire régionale, hantent les moors qui entourent le Tulip Home.
    Vous conviendrez, je pense, qu’il s’agit là d’un cas délicat de nature à provoquer une trop forte émotion à une jeune fille, sourde de surcroît, donc extrêmement vulnérable. Il est vrai que le dortoir des jeunes filles est séparé de celui des jeunes garçons, mais aucune personne dotée d’un minimum de sagesse ne peut considérer un simple couloir de séparation, et même deux portes fermées à clé, comme une garantie suffisante pour la décence et les bonnes mœurs. Je reconnais en outre, et sa famille aussi, que Mildred a reçu des soins diligents et adéquats pour les deux ecchymoses qu’elle présentait à la poitrine et la trace de morsure, légère mais évidente, visible au bas de son cou. N’en demeure pas moins un trouble psychologique profond, que j’ai dûment constaté lors de mes examens.
    Autre exemple : Mildred a toujours eu peur, même petite, des jeunes garçons et de leurs jeux brutaux – que vous préférez appeler “virils”. C’est pourquoi elle n’a pas manqué de s’offusquer vivement de voir, un après-midi, une quinzaine d’entre eux revenir du lieu que vous appelez “terrain de sports” de votre école, tous dans un état de saleté repoussante, – couverts de boue qu’ils étaient tous – mais surtout dans une tenue qui laissait leurs bras et surtout leurs jambes découverts, puisqu’ils n’étaient vêtus que de maillots à manches très raccourcies et de ces caleçons blancs presque transparents que Mr Jonathan Harker – encore lui, employé à cette heure comme moniteur de rugby – s’obstine à appeler des “shorts”. Lui-même, d’ailleurs, n’était alors pas plus vêtu que ses jeunes élèves, ce qui est un scandale supplémentaire : comment un maître peut-il se permettre de s’exhiber ainsi en sous-vêtements devant une innocente jeune fille ? Qui plus est, elle ne fut alors pas seule à avoir la surprise de ce déplorable spectacle, très révélateur de la mentalité de votre établissement.
    Mildred, ainsi que plusieurs de ses compagnes, parle, depuis ce jour, de fées ayant emporté les vêtements des garçons et du moniteur, afin de les ridiculiser aux yeux des autres élèves et professeurs du Tulip Home. Parlons plutôt ici d’exhibitionnisme fort mal excusé, tout à fait de nature à troubler notablement des adolescentes pubères. Comme si les jeunes garçons et leur moniteur ne pouvaient disposer d’un local, de préférence séparé du reste de l’établissement, pour se changer, quitte à revêtir leurs tenues dites “de sport” au moment de leur entraînement et se rhabiller ensuite conformément aux règles de la décence ! Mais ce mot, semble-t- il, ne fait partie ni du vocabulaire de Mr Harker, ni des usages du Tulip Home.
    Dernier exemple : Mildred, lors de la traditionnelle fête de votre école précédant chaque année les vacances d’été, avait décliné l'offre qui lui avait été faite de participer à un spectacle de danse. Pourtant, elle s’avouait fascinée autant qu'effrayée par la robe que l’on voulait, à cette occasion, lui voir porter : une robe de fée, en apparence décente car couvrant les bras jusqu’aux mains, le buste jusqu’au cou et les jambes jusqu’aux pieds. Elle demeurait, cependant, un habit qu’aurait délaissé même une femme de mauvaise vie, du fait qu’il était composé de voiles plus ou moins diaphanes superposés, aptes à ménager – et c’est là l’objet d’une légitime indignation – de coupables transparences, laissant révéler ou, du moins, imaginer les formes que peut prendre le corps d’une jeune fille en pleine puberté.
    Quand on pense que des garçons du même âge ont pu être les spectateurs pour ainsi dire privilégiés d’un spectacle aussi impudique, j’en frémis de dégoût ! Il est fort heureux que Mildred, très intelligente pour son sexe et ses 15 ans tout juste révolus, ait catégoriquement refusé de se prêter à cette révoltante exhibition, sans quoi elle en fût ressortie encore plus perturbée qu’elle ne l’est actuellement.
    Autre conséquence fort regrettable : sa mère ne croyait pas aux fées et n’était nullement superstitieuse. Une nuit cependant, elle s’éveilla ruisselante de sueur et, comme un animal blessé, elle rampa jusqu'à la salle de bains pour souiller le sol d'épaisses vomissures noires. Dans le même temps, Mildred fut victime du même malaise. Cet incident, que vous avouez connaître dans tous ses détails, puisqu’il a nécessité l’intervention d’un médecin, démontre, s’il en est besoin, la nocivité de votre établissement et même son insalubrité notoire, puisqu’un tel lieu est capable d’influencer de façon particulièrement néfaste le corps et même l’esprit de ses pensionnaires, sans parler de leurs familiers !
    Dernièrement, Madame O’Connor me fit cette confidence :
    – J'ai fait un rêve horrible, docteur. J’ai rêvé de ma fille. Je la voyais parfaitement, j'aurais pu la toucher. Elle était dans son lit, dans cet horrible dortoir du Tulip Home et elle prenait des leçons de sorcellerie. Parfaitement ! Je la voyais procéder, avec l’aide de quatre de ces dames, à des exercices de métamorphoses sur son propre corps. Tantôt, elle se changeait en batracien, tantôt en serpent ! À la fin, elle manquait d’étouffer sous ces horribles efforts. Ma pauvre petite fille ! Toute la nuit, elle a crié mon nom et moi le sien. Mais nous ne nous entendions pas, ce qui rendait ce cauchemar encore plus insupportable. J’ai cru mourir en l’appelant ! À la fin, j’ai dû m’évanouir pendant mon sommeil. Inutile que j’aille en parler au personnel de cet établissement maudit de Dieu : ils me prendraient tous pour une folle ! Mais vous, au moins, vous savez que ce n’est pas le cas. Je suis allée consulter le curé de ma paroisse, il m’a prédit le suicide de Mildred si je ne la retirais pas immédiatement ! C’est pourquoi je l’ai fait tout de suite, pour ne vous mettre au courant qu’ensuite...
    Madame O’Connor, qui est une sainte femme, n’a donc plus rien à faire avec vous ni avec votre personnel, notamment avec ce Mr Harker, qu’elle accuse d’invoquer les esprits. Quoi qu’il en soit, je dois constater une forte altération de l’état de santé de Madame O’Connor et de sa fille Mildred, qui ont pris désormais la dégoûtante habitude de manger des mouches, des sauterelles, voire des vers de terre. De surcroît, elles semblent avoir acquis une souplesse et une agilité tout à fait anormales des membres inférieurs : elles passent leur temps à sauter en l’air, passant de la position accroupie à de brusques détentes des jambes.
    Mildred ayant fait le même cauchemar que sa mère, cela n’a rien d’étonnant. Voilà donc à quoi conduit la promiscuité, l’impudeur et l’irréligion qui, au Tulip Home, ont force de règlement !
    Dieu soit loué, ces cauchemars ont cessé mais leurs séquelles demeurent ! J’entends les utiliser comme preuves dans le procès que je compte vous intenter.
    Je ne vous salue pas.
 
Herkimer Nutley,
Docteur en Psychanalyse,
Honnête citoyen irlandais.  

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